Auteur : Propos recueillis par Rachid Hallaouy
La Nouvelle Tribune : En France, une commission parlementaire sur la burqa a vu le jour, qu'en pensez-vous ?
Najat Vallaud-Belkacem : D’abord, l’installation de la commission parlementaire, personne ne peut être contre, et moi je m’en félicite s’il s’agit d’enquêter sur la réalité des conditions de vie des femmes de confession musulmane dans notre pays, leur vision de la société ou encore leur façon de vivre leur religion dans la République. Il faudrait aussi, comme on a pu le faire avec les sectes, que cela nous permette de mieux connaître les dérives les plus radicales pour y mettre fin. A chaque fois que les parlementaires seront amenés à travailler avec le plus d’indépendance d’esprit possible sur des questions de société comme peut l’être la place de l’islam en France, je serai la première à le saluer. Je serais très heureuse, pour ma part, que l’on écoute la parole de ces femmes et qu’on porte sur la place publique leur point de vue. Je rappelle quand même qu’elles ne sont pas seulement des victimes d’une oppression et d’une domination, ce qu’elles sont parfois bien sûr : elles sont aussi des sujets de droits qu’il faut respecter comme des individus et des citoyens de plein droit.
Il y a ensuite l’idée d’un projet de loi qui interdirait le port de la burqa. Là, je crois qu’à ce stade, il s’agit de quelque chose de prématuré, qui n’aurait aucune chance d’avoir la moindre efficacité pour aider les femmes en détresse en les libérant d’une emprise ignoble et intolérable. Ce n’est pas avec une loi qu’on y parviendra, et je pense même que les effets contre-productifs risquent d’être très graves. On ajouterait de l’exclusion à l’exclusion, en doublant l’oppression privée d’une forme inadaptée d’oppression publique.
Quel est le profil des femmes portant la burqa ?
Le port de la burqa par une femme, quelle qu’en soit la raison, et que ce soit un choix personnel ou une décision subie et imposée par d’autres, va à l’encontre de toutes mes convictions, de toutes mes valeurs, de ma vision de la société et de l’émancipation de la personne humaine. Tout mon engagement politique en témoigne, et je serai toujours la première à soutenir les mesures qui détourneront les femmes de ce type de pratique, de rapport au monde et de rapport aux hommes. Mais je ne pense pas qu’une loi soit une mesure efficace, en tout cas ce n’est pas la priorité, il y a beaucoup d’autres choses à faire avant : l’éducation, le renforcement des liens sociaux, la culture, l’égalité des chances, le sort réservé à la jeunesse, l’accueil que nous faisons aux étrangers, l’attention qui est portée aux femmes isolées résidant dans des quartiers abandonnés par les pouvoirs publics.
Il semblerait que le gouvernement Fillon soit déterminé à légiférer sur le sujet ?
Ce sont des questions autrement plus importantes qu’une loi sur le port du voile, et je ne voudrais pas que le débat sur la politique du gouvernement dans tous ces domaines soit détournée par un débat idéologique, plus ou moins manipulé par l’UMP, sous couvert d’ouverture et de réflexion sur l’identité nationale.
La République ne peut passer son temps à faire des lois qui excluent, qui interdisent, qui stigmatisent, qui dramatisent les différences : nous ferions mieux de réfléchir à des lois qui encouragent la tolérance, l’ouverture, la cohésion, l’hospitalité, le lien entre les citoyens, voire comme le veux la devise républicaine, la liberté, l’égalité, la fraternité. De ce point de vue, je renvoie le gouvernement au bilan qui est déjà le sien et qui ne fait pas honneur, selon moi, à la France.
Membre de l’instance consultative dédiée à la migration marocaine (CCME) au Maroc, un mot sur les travaux engagés par ce Conseil ?
Le CCME est chargé d'assurer des fonctions de veille et de prospective intellectuelle sur les problématiques migratoires et de contribuer au développement des relations entre le Maroc et les pays de résidence des émigrés marocains. La manière dont je vis ma double nationalité et la nature de mes engagements politiques en France m’incitent à mettre cette instance au service de la promotion des échanges, de la reconnaissance mutuelle et de la meilleure compréhension entre les peuples, gages de paix et de bien vivre ensemble. A titre d’exemple, j’organiserai bientôt une grande conférence sur les relations entre l’Europe et la Méditerranée, à Paris.
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