Les cybercafés ont le vent en poupe à Casablanca. Essentiellement fréquentés par des adolescents, ils ne désemplissent presque jamais. Evidemment, certains marchent mieux que d’autres. Ceux qui ont opté pour la configuration jeux en réseau sont toujours bondés, bien que le phénomène soit encore relativement récent sous nos latitudes. En France par exemple(où cela fait quelques années déjà que cette discipline constitue l’un des loisirs les plus en vue dans les rangs des moins de 25 ans), les “ LAN parties ” (Local Area Network) s’étendent sur un week-end, voire sur 3 ou 4 jours, 24 heures sur 24. Ces “ LAN parties ” (dénomination savante des jeux en réseau) sont généralement organisées dans des hangars gigantesques et financées par des sponsors prestigieux. Elles attirent un public fourni, mettent aux prises des dizaines d’équipes quasi-professionnelles, toutes chapeautées par des coachs, et mettent en jeu des prix importants.
A Casablanca, on n’en est pas encore là. S’il y a indubitablement un engouement sans cesse croissant pour les jeux en réseau, le marché n’est pas assez important pour que des sponsors s’en mêlent. A ce jour, les seuls bénéficiaires de ce phénomène sont les gérants de cybercafés. “ Depuis que j’ai décidé de faire la part belle, dans mon cyber, aux jeux en réseau, j’ai quasiment doublé mon chiffre d’affaires ”, se félicite le propriétaire d’un cybercafé réputé du quartier Bourgogne, expert lui aussi en jeux en réseau.
Ses 14 ordinateurs, des Pentium 4 munis de cartes graphiques Geforce 4 (qui leur confèrent la fluidité des animations et une qualité numérique irréprochable) attirent de nombreux fans soucieux de s’adonner à leur violon d’Ingres dans des conditions optimales. “ Il m’arrive régulièrement d’organiser des tournois de jeux en réseau qui jouissent d’une certaine popularité. Cinq à six équipes de cinq personnes y participent et cela donne lieu à de belles empoignades. Il règne parfois un incroyable esprit d’émulation dans mon cyber et les parties les plus disputées, entamées durant l’après-midi, s’éternisent parfois jusqu’au petit matin. Depuis peu, je pense sérieusement à mettre sur pied une compétition nationale officielle de jeux en réseau. ”
Jeu d’équipe
Hassan, Rachid et consorts sont des “ malades ” des jeux-vidéos et des inconditionnels du cybercafé précité. Depuis qu’ils ont découvert l’univers des jeux en réseau, voilà près de deux ans, leur vie est partagée entre le lycée (une institution privée), le cyber et le lit, “ parce qu’il faut bien se reposer de temps en temps ”, raille Hassan. Le jeu que cette bande de copains affectionne le plus se dénomme “ Counter-Strike ” et consiste en une bataille rangée entre terroristes et policiers (c’est dans l’air du temps). “ Depuis quelques mois, Counter-Strike est le jeu qui tient le haut du pavé dans tous les cyber de Casa. Des milliers de jeunes “ tripent ” quotidiennement dessus. Le jeu met aux prises deux équipes de cinq personnes. Ceux qui endossent le rôle des terroristes tentent de réussir leurs missions et ceux qui font les policiers tentent de contrecarrer leurs plans. Habituellement, nous choisissions le camp des terroristes. Mais, depuis que Casa a été victime d’attentats terroristes, nous nous sommes rabattus sur le camp des forces de l’ordre. Les volontaires terroristes se font désormais rares parmi les amateurs casablancais des jeux en réseau. Tout le monde souhaite les dégommer plutôt que d’épouser leur cause, ne serait-ce que virtuellement ”.
Rachid, par exemple, avoue dépenser 200 DH par semaine en moyenne dans les cybercafés qu’il fréquente. Les week-ends, la clique dont il fait partie passe entre six et huit heures par jour à se mesurer à d’autres équipes, de Casablanca ou d’ailleurs. “ Il nous arrive de jouer contre des équipes françaises ou américaines, qui nous battent généralement à plates coutures, mais qui finissent par nous communiquer leur expertise et leur savoir-faire ”, explique-t-il. Selon lui, la plupart des grands consommateurs des jeux en réseau sur le web disposent d’un ordinateur connecté chez eux ainsi que de consoles de jeux du genre Sony PS2, Nintendo Game Cube ou encore Microsoft X Box. Mais, le cyber demeure l’unique endroit qui comporte assez d’ordinateurs pour jouer en équipe.
Codes culturels spécifiques
Rachid, Hassan et leurs semblables sont de drôles d’oiseaux. Leur passion commune transparaît copieusement dans leur vie de tous les jours. Les aficionados des jeux en réseau empruntent usuellement un “ nickname ” (surnom) lorsqu’ils sont connectés. Rachid est Neo (du nom du personnage interprété par Keanu Reeves dans le fameux Matrix), alors que Hassan se fait appeler L’effaceur. Tous leurs amis, ainsi que certains membres de leur famille, les appellent ainsi. De la même façon, le look de ces amateurs de jeux en réseau est souvent singulier. Les lunettes de soleil au look futuriste sont, par exemple, incontournables. C’est, en somme, comme si un inconditionnel du ballon rond se trimballait partout, affublé de ses godasses à crampons.
Il semble, en fait, que les fans des jeux en réseau sont en train de concevoir un nouvel art de vivre. Rachid s’explique à ce sujet : “ Parce que nous passons le clair de notre temps sur Internet, nous avons créé notre propre univers, nos propres codes culturels, à mi-chemin entre le concret et le virtuel. Nous arrivons tout de même à discerner la réalité du monde imaginaire du jeu. Nous avons la tête sur les épaules, bien que nous nous évadions souvent en restant, des heures durant, rivés à nos ordinateurs, ces machines à distiller le plaisir ”.
Une écrasante majorité de ceux qui affectionnent les jeux en réseau souhaite, selon Hassan et Rachid, poursuivre une formation d’ingénieur en informatique pour être en mesure de programmer des jeux, des personnages…
M.L.