Les lecteurs francophones qui désespéraient de ce que la tarîqa al-Qâdiriya al-Budchîchiya et son shaykh Sidi Hamza retiennent peu l’attention des analystes, peuvent se réjouir. Le livre que leur offre le sociologue Karim Ben Driss répond largement à leurs attentes.
Pourquoi une recherche solide sur la Tarîqa et son maître ? Tout simplement parce que c’est la voie à laquelle appartient le jeune sociologue et dans laquelle il chemine depuis maintenant plus de vingt ans. Mais c’est aussi parce que l’expansion de cette voie aujourd’hui au Maroc et ailleurs constitue un phénomène absolument inouï à un moment où l’Islam est mis à mal médiatiquement, où l’on commence à s’interroger sur sa force d’attraction, sur sa capacité à répondre aux aspirations des individus en quête de sens. Pourtant l’Islam, dans sa forme la plus traditionnelle et la plus essentielle, le Soufisme, continue d’attirer de nombreux disciples. Aujourd’hui au Maroc, la Tarîqa Al-Qâdiriyya Al-Budchîchiyya réunit en son sein des centaines d’étrangers d’origine diverses.
Comment toutes ces personnes en sont-elles venues à rencontrer l’Islam malgré les idées reçues ? Pourquoi sont-elles disposées à parcourir de très longues distances pour une nuit de prières et de dhikr ? Beaucoup vous répondront que c’est grâce à la présence et au rayonnement de Sidi Hamza, le Shaykh vivant de la Tarîqa. Que c’est grâce à lui qu’elles ont goûté aux saveurs de l’Islam, religion qui, pour beaucoup d’entre elles, paraissait jusque là étrange et souvent répulsive.
Le livre de Karim Ben Driss apporte un précieux éclairage à ces questions. Il s’articule en huit chapitres, selon un fil conducteur qui mène le lecteur à découvrir les origines du soufisme, son expansion, son arrivée au Maroc, sa revivification à travers le rayonnement de la Tarîqa Boudchichîya pour ensuite faire connaissance avec les différents maîtres de cette voie, en particulier le shaykh Sidi Hamza dont l’auteur nous présente l’enseignement, et enfin examiner les fruits de cette éducation spirituelle vivante à travers des témoignages émouvants de disciples qui déclarent avoir «tout trouvé»…
Arrêtons-nous sur les trois derniers chapitres de l’ouvrage. Le chapitre V nous plonge dans le renouveau du soufisme marocain à travers l’analyse de la Tarîqa Boudchîchiyya et de ses principaux maîtres fondateurs. C’est dans la terre des Beni Snassen que vont s’installer vers le milieu du XIIe/XVIIIe siècle certains descendants de Moulay ‘Abd al-Qâder al-Jilani venus d’Irak. On découvre ensuite les maîtres contemporains qui ont marqué l’histoire de la zawiya : Sidi Mokhtar, le grand père de Sidi Hamza, le saint résistant, le véritable promoteur du mouvement de la résistance dans l’Oriental selon les historiens du protectorat; Sidi Boumediene (mort en 1955), le saint en quête de connaissance qui va réintroduire dans la tarîqa, après qu’il se soit perdu, le secret de l’enseignement spirituel; Sidi Al-Hadj Al-‘Abbas (mort en 1972) qui va poursuivre la mission d’éducation spirituelle transmise par son maître. Avec lui déjà, la pratique soufie est allégée, adaptée aux difficultés du cheminement spirituel à notre époque.
Mais c’est son fils, Sidi Hamza, qui, en héritant de ce dépôt spirituel visant à soigner et guider les âmes, va concrétiser ce “tournant spirituel”. Au soufisme sunnite classique reconnu pour sa rigueur va succéder une pratique de la beauté (jamal). L’épreuve caractéristique du soufisme classique est remplacée par l’invocation (le dhikr). Le chapitre VI va expliciter cette question du renouveau du soufisme avec Sidi Hamza. On prend aussi connaissance de la biographie du maître qui nous parle de son enfance, de sa formation, du compagnonnage de son maître Sidi Abou Madyan qu’il chérissait plus que tout autre personne.
Le chapitre VII s’attache à dégager les caractéristiques de l’éducation spirituelle dispensée par Sidi Hamza, une éducation faite de présence, de signes, de paroles. Dès le début de son parcours, l’attention du disciple est attirée sur deux dimensions fondamentales : l’humilité “condition essentielle au cheminement initiatique vers le dévoilement des lumières divines, c’est-à-dire la connaissance spirituelle, et le royaume du cœur qui, pour reprendre la métaphore du maître “doit être propre et parfumé comme une ruche qui doit accueillir des abeilles. Ces conditions permettent alors au disciple de goûter progressivement aux saveurs de l’Unité, de réaliser par l’esprit (ar-rûh) et les sens (al-jawarîh) le tawhîd al-khass, le sens véritable de ce qui, souvent, n’est prononcé que par la langue : “il n’y a de dieu que Dieu”.
Le chapitre est illustré de nombreuses paroles de sagesse du maître sur la transmutation de l’âme, la réalité mohammedienne, la progression spirituelle, l’amour qui, pour le shaykh Sidi Hamza, est la station la plus élevée de la progression, le “diadème des œuvres”. C’est le travail spirituel, notamment le dhikr (invocation) transmis par le maître et pratiqué par le disciple qui prédispose ce dernier à goûter aux saveurs de l’Amour qui selon le shaykh : “…amincit le voile qui nous sépare de la Réalité divine”.
Dans la logique de ce fil conducteur que déroule pour nous Karim Ben Driss depuis la genèse du soufisme jusqu’à sa revivification aujourd’hui, le huitième et dernier chapitre ne pouvait qu’être consacré aux fruits de l’éducation spirituelle du maître, autrement dit aux disciples qui parlent de leur expérience, racontent leur itinéraire.
Finalement, une impression très agréable se dégage de ce livre, à recommander à ceux et celles qui n’ont que faire des mots, qui n’ont que faire de tous les stériles “discours sur la connaissance”. L’étrange paradoxe est qu’il faut tout de même des mots (parfois un livre, un article) pour témoigner, dire que quelque chose de l’ordre de l’expérience, de l’ordre de la connaissance (et non de la théorie de la connaissance) est possible, aujourd’hui dans ce vingt et un nième siècle du triomphe de la raison, accessible autrement que par le savoir livresque. C’est bien cette intuition que le grand René Guénon a voulu communiquer à ses contemporains : “..on peut suggérer beaucoup plus qu’on exprime, et c’est là, en somme, le rôle que jouent ici les formes extérieures ; toutes ces formes, qu’il s’agisse de mots ou de symboles quelconques, ne constituent qu’un support, un point d’appui pour s’élever à des possibilités de conception qui les dépassent incomparablement… ” (la métaphysique orientale).
À ceux qui doutent, qui veulent des preuves, René Guénon répond : “Il est vraiment étrange qu’on demande la possibilité d’une connaissance au lieu de chercher à s’en rendre compte par soi-même en faisant le travail nécessaire pour l’acquérir. Pour celui qui possède cette connaissance, quel intérêt et quelle valeur peuvent avoir toutes ces discussions”.
Reconnaissance infinie à Karim Ben Driss pour sa générosité, celle d’avoir voulu nous communiquer les parfums d’une réalité qu’il vit profondément, qu’il aurait pu taire ou simplement exprimer par ce vers d’Ibn Mu’tazz (m. 908) : “Quoi qu’il se soit passé, je n’en parlerai point. Toi, penses-en du bien : ne m’interroge point !”
Rachid Hamimaz