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Causeries soufies à Madagh : L’Amour et l’Humilité, un épisode de la Sîra de Sidna Muhammad

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La lecture soufie des textes sacrés ne ressemble à aucune autre lecture. C’est une prédisposition intérieure du lecteur qui va lui permettre de “toucher le sens” du texte. On peut même parler d’une méthodologie soufie d’approche du texte sacré (Coran ou Hadith). Le premier conseil est de s’arrêter sur les mots, les paroles, de les méditer et de les magnifier en attendant que les sens divins “descendent” sur le cœur du lecteur. Les ablutions préalables avant de toucher le texte sacré sont une première forme de magnificence qui prépare le cœur du lecteur à la compréhension. On raconte que lorsqu’on venait interroger l’Imam Malik (le fondateur de l’école de jurisprudence à laquelle se rattache l’islam dans notre pays) sur l’interprétation d’un hadith, il faisait d’abord ses “ablutions rituelles” et entrait dans un état intense d’humilité intérieure. Le Coran dit : “Celui qui magnifie les signes de Dieu, certes ceci fait partie de la piété des cœurs”.
Le second conseil est d’être animé d’une mahabba (amour) réelle pour Dieu et Son Prophète car elle constitue la clef d’accès à la compréhension de la parole divine. Si la descente du Coran est avant tout un acte d’amour de Dieu pour les créatures et si la venue du Prophète est “une miséricorde pour les mondes”, comment raisonnablement penser qu’on puisse comprendre le texte sacré autrement que par l’amour.
Le troisième conseil est d’aimer le texte qu’on lit (exemple un hadith) pour être illuminé par les sens provenant du cœur du Prophète lui-même.
Le quatrième conseil est d’être humble devant le texte qu’on s’apprête à lire. Il n’y a aucune prétention ou vanité à croire qu’on détient le secret de l’interprétation. Le texte est lumière (Dieu décrit le Coran comme une de Ses lumières) et cette lumière n’est accessible qu’aux humbles.
Le cinquième conseil est de considérer le texte comme supérieur et élevé par rapport à nous. Nous ne sommes pas au dessus du texte ainsi que certaines lectures “modernistes” du  texte sacré le laissent penser. Toute lecture qui n’est pas animée par l’humilité et la mahabba est relative.
Le sixième conseil des soufis est de réaliser ces conditions d’accès grâce au compagnonnage d’un maître vivant réalisé. C’est l’éducation spirituelle qui va progressivement semer dans le cœur du disciple l’humilité et l’amour de Dieu et de son Prophète.
Examinons maintenant tout cela à la lumière d’un épisode important qui survint à la fin de la vie du Prophète.
Peu avant sa mort, le Prophète, qui était déjà souffrant, se rendit à la Mosquée de Médine, et après avoir conduit la prière, monta sur le mihrab et invoqua des bénédictions sur les martyrs d’Uhud comme s’il le faisait pour la dernière fois. Il dit ensuite : “Parmi les serviteurs de Dieu, il en est un à qui Dieu a offert le choix entre ce monde et ce qui est avec Lui, et le serviteur a choisi ce qui est avec Dieu”. En entendant ces paroles, Abû Bakr pleura à chaudes larmes car il avait compris que le Prophète parlait de lui-même et que ce choix qui lui avait été proposé signifiait une mort imminente. Abû Bakr s’écria “Ô Prophète nous te donnons en rançon nos mères et nos pères”. Les autres compagnons qui étaient assis près du Prophète ne comprirent pas le sens de ces paroles et furent intrigués aussi bien par les pleurs d’Abû Bakr que par son étrange réponse. Le Prophète couva son compagnon d’un regard chargé d’une immense affection et déclara : “Ô gens, l’homme qui m’a été le plus bienfaisant de par sa compagnie et de par ce que sa main m’a donné est Abû Bakr ; mais la bonne compagnie et la fraternité dans la foi sont nôtres jusqu’à ce que Dieu nous unisse en Sa Présence”.
Il dit aussi en parcourant du regard les nombreuses entrées des maisons privées qui ouvraient directement sur la Mosquée : “Regardez ces portes qui font intrusion dans la Mosquée : qu’elles soient murées, à l’exception de la porte d’Abû Bakr”. Avant de quitter la chaire, il fit encore cette déclaration : “Je vous devance et je suis votre témoin. Votre rendez-vous avec moi est au Bassin”, qu’en vérité je contemple de l’endroit même où je me trouve. Je ne crains pas pour vous que vous placiez des dieux à côté de Dieu ; mais je crains pour vous ce monde-ci, où vous pourriez rivaliser dans la quête des biens terrestres” (Hadith rapporté par Al-Bukhari et par l’Imam Malik dans son Muata’. On le trouve également dans la sîra d’Ibn Ishâq))
Nous avons là un hadith particulier dont le discours peut être qualifié d’intime puisqu’il concerne la relation du Prophète à Son Seigneur. On peut même dire que l’objet de ce discours est la connaissance divine rendue possible par l’intermédiation du Prophète. 
La question est donc comment intervenir dans cette intimité, dans cette communication qui ne s’adresse pas aux musulmans, qui est spécifique ?
La langue et le raisonnement sont limités pour comprendre. De tous les compagnons assis devant la chaire du Prophète, seul Abû Bakr avait compris, avait eu le privilège d’accéder aux sens de cette intimité. Pourquoi ? Parce que Abû Bakr était le plus connaissant de la nature du Prophète. Il ne s’agit pas de la connaissance des choses de la religion car le message est clôt, a été transmis, le Prophète étant au seuil de la mort. Il s’agit de la connaissance de la nature intime du Prophète au point de presque partager avec lui l’intimité avec Dieu.
Lorsqu’on parvient à cette connaissance  tout le reste est vain : langage, mots, concepts….
Le sens est inintelligible à tous ceux qui ne sont pas immergés dans une mahabba (un amour) absolue.
La mahabba devient donc la seule possibilité pour acquérir cette science, cette connaissance du Prophète (que la paix et la grâce divine soient sur lui). Chacun des compagnons avait une parcelle de cette science en proportion de sa mahabba mais Abû Bakr avait une connaissance totale parce que sa mahabba était totale
Lorsqu’on est animé par une mahabba de la sorte, on devient étrange pour tous ceux qui nous entourent, étrange par son émotion, ses pleurs, et même les paroles qu’on prononce.
Lorsque Abû Bakr qui avait compris, s’exclama : “Ô Prophète puissions nous te donner en rançon nos mères et nos pères”, les compagnons étaient surpris. En fait il voulait dire : “Puissions nous sacrifier ce qui nous est le plus cher, c’est-à-dire nos mères et nos pères, pour que tu puisses rester en vie, demeurer parmi nous”.
Les soufis disent : “Notre dot est élevée pour qui désire nous connaître” et Abû Bakr s’est largement acquitté de cette dot ainsi que l’a exprimé le Prophète : “Ô gens ! L’homme qui m’a été le plus bienfaisant de par sa compagnie et de par ce que sa main m’a donné est Abû Bakr”.
Il dira ensuite  “Emmurez ces portes qui font intrusion dans la Mosquée, à l’exception de la porte d’Abû Bakr”, allusion symbolique à l’entrée dans le cœur du Prophète. Seul Abû Bakr pouvait pénétrer dans le creuset de la connaissance intime de cette science de Dieu, inaccessible au commun, le cœur du Prophète symbolisé par la mosquée de Médine….

Kamal Abdelmajid
Département des études islamiques 
Faculté des Lettres et des Sciences  Humaines de Ben Msik Casablanca



 

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