Vous disiez lors de votre intervention que l’un des défis auxquels notre système est confronté est le changement du paradigme éducatif et de référentiel. Comment peut-on insérer nos universités dans l’économie moderne et ses exigences?
Un paradigme est un modèle qui détermine l’enseignement et les pratiques de l’information, les évaluations, la certification … Celui en vigueur actuellement est un modèle ancien dans le sens où il est basé sur la transmission des connaissances. L’enseignant donne un cours magistral et les étudiants reçoivent les informations qu’ils restituent le jour de l’évaluation. Ce système a bien marché pendant un certain temps, où il n’y avait pas d’exigence de la performance. Or, lorsque le critère de performance intervient, on réalise que cette manière d’enseigner n’est pas la bonne. C’est dans ce contexte qu’intervient la notion de compétence, qui répond parfaitement aux exigences de la nouvelle économie, en visant le développement de compétences de haut niveau et en favorisant le décloisonnement disciplinaire et l’insertion des disciplines dans une optique de savoir.
Qu’est-ce qu’on entend par la notion de compétence ?
C’est savoir agir. Cela veut dire qu’on s’intéresse plus à ce que la personne a appris mais à ce qu’elle est capable de faire, de résoudre, dans une situation de problème. A titre d’exemple, un diplômé en comptabilité doit être en mesure de faire un bilan, le cas échéant, il y a dysfonctionnement et c’est cela même la raison d’être de l’approche par compétence. Cela veut dire qu’on devra former des gens qui ont des aptitudes et des compétences dans tel ou tel domaine et non des personnes qui auront appris leurs cours pour passer les examens. L’objectif devient autre qu’une évaluation basée sur une restitution de connaissance. Sera donc diplômée une personne qui saura apporter la solution à un problème donné. Le diplôme en soi ne veut rien dire, mais c’est ce qu’on sait faire qui définit nos compétences et notre performance. A partir de là, concevoir un programme de compétences c’est mettre les connaissances au service du développement. Ce qui amène à considérer ces connaissances en les reliant aux conditions de leur utilisation.
On reproche aux lauréats des universités et écoles nationales (à une ou deux exceptions près), qu’ils sont en parfaite inadéquation avec le marché du travail, alors que le coût de leur formation est important pour l’État. Est-ce que l’approche par compétence serait une issue à cette problématique ?
La réforme de l’université s’inscrit justement dans cette approche, qui vise la performance, à travers la qualité d’un enseignement basé sur le savoir-faire et le savoir-agir. Maintenant, la question est de savoir à quel point cette démarche a réussi. A ce jour, on n’a pas fait d’évaluation, mais à mon sens, on n’est pas sur la bonne voie. Il y a beaucoup de discours, beaucoup d’effets d’annonce, mais en pratique, les étudiants et les enseignants, continuent plutôt à travailler avec les modes de l’ancien paradigme. Pourquoi ? parce que cette approche n’a pas été mise en œuvre convenablement. D’abord, on n’a pas formé les enseignants, pour qu’ils maîtrisent parfaitement les paramètres de ce mode de formation (que ce soit au niveau des cours, de l’évaluation, des travaux de recherche…). On ne va pas venir du jour au lendemain leur dire de faire ceci au lieu de cela. Tout changement nécessite un travail de préparation au préalable. Idem pour les étudiants qui n’ont pas été sensibilisé par rapport à cette réforme, à ses objectifs, sa pratique, son intérêt pour leur devenir. Vous savez qu’au Maroc, les étudiants ont développé des habitudes d’apprentissage et des évaluations de restitution des connaissances apprises. D’où la série de grèves qui traduisent la résistance des étudiants à cette réforme.
Est-ce à dire que les étudiants sont inconscients de l’intérêt d’une telle approche pour leur avenir, alors que l’enjeu est manifeste, dans un contexte où leur formation est pratiquement désuète par rapport au marché de l’emploi ?
Les étudiants ont toujours fait de la mémorisation, le principal critère de formation. C’est la photocopie, qui marche, la présence n’est pas vraiment de rigueur, c’est le travail de dernière minute, etc. Or, ce système est aujourd’hui révolu. Les étudiants ont du mal à suivre le nouveau mode de l’approche par compétence où on exige d’eux de réfléchir, de réagir, d’apporter des solutions à des situations données. Ce à quoi, ils n’ont jamais été habitués, tout comme les enseignants d’ailleurs. L’APC exige des uns et des autres plus d’application, de recherche, d’échanges et d’interactivités. C’est une nouvelle culture aussi bien pour les étudiants que pour les enseignants. L’enseignant devient un apprenant quand l’étudiant exploite les ressources existantes. Un étudiant qui va travailler durant deux mois sur un sujet en saura plus que nous, les enseignants. Ainsi, on ne développe pas uniquement les connaissances de l’étudiant mais aussi celles de l’enseignant.
Alors comment parvenir à réussir ce pari et à basculer dans un système de performance et donc de qualité. Ce qui permettra indéniablement d’optimiser nos qualifications, et par là même, les dépenses affectées à ce secteur ?
Une réforme ne peut marcher que si les acteurs concernés, étudiants et enseignants, sont parfaitement impliqués dans cette réforme et y participent activement. Pour ce faire, il faut reprendre les choses d’une manière un peu plus modeste. Une réforme doit être progressive. On doit la faire sur des entités simples, préparées pour cela et l’étendre petit à petit pour la généraliser. On peut importer tous les modèles du monde, croyant qu’on va résoudre un problème donné (parce que ce paradigme a marché ailleurs, alors il va marcher chez nous et la question est résolue), ça ne marche pas ainsi. Toute réforme a besoin de temps et de préparation pour s’installer et réussir. Comme je le disais, c’est une nouvelle culture et on n’improvise pas une nouvelle culture du jour au lendemain. C’est comme la démocratie, c’est un apprentissage, une éducation...
Est-ce que les moyens ne font pas également défaut et entravent par conséquent la mise en œuvre de l’approche par compétence qui a donné d’excellents résultats ailleurs ?
Malheureusement, c’est ce qui manque le plus. Il est évident qu’il faut mobiliser les moyens nécessaires pour que cette réforme porte ses fruits. Pour ce faire, il faut d’abord, savoir exploiter les moyens dont on dispose et en parallèle faire un cahier de charge des outils nécessaires. On ne peut prétendre mettre en place l’APC avec mille personnes. Cela n’a pas de sens et on n’aboutira à rien ainsi.
En conclusion ?
La communication a manqué dans le sens de cette réforme. J’estime que les médias n’ont pas joué leur rôle. On aurait souhaité qu’ils soutiennent cette réforme pour l’intérêt qu’elle représente pour l’avenir de notre système éducatif et l’enjeu qu’elle représente pour nos entreprises, en termes de performance des ressources humaines et de compétitivité, en termes de qualité et de savoir-faire.
Propos recueillis par
Leïla Ouazry