Vous êtes un styliste de renommée mondiale, peut-être pas très connu des Marocains et pourtant vous avez opté pour le Maroc comme point de départ de la caravane d’Alphadi. Pourquoi le Maroc et quel est le retour que vous attendez de ce passage ?
Je voudrais que les Marocains réalisent que le Maroc est un pays qui a su donner de son âme pour la production de la culture (je mets la mode à la culture), qu’ils ont une industrie de création capable de créer des emplois au Maroc et dans d’autres pays de l’Afrique. Le Maroc a été le premier pays à avoir donné réellement une chance à la production de qualité notamment pour le jeans et le sport swear…, peut-être pas la couture, mais en tout cas dans le prêt- à- porter, la production marocaine a toujours occupé une place de choix, dans les carnets de commande européens. Le Maroc pour nous est un sauvetage. Dans le sens où il a toujours permis aux européens de produire des choses extraordinaires, mais par lâcheté, ils sont partis vers la chine ou ailleurs.
Justement, quel est l’avenir de cette mode, en l’absence de protection des créations et du secteur du prêt-à-porter, dans un contexte ou le textile marocain est pratiquement à l’agonie depuis que les quotas ne sont plus de mise ?
En premier lieu, les autorités marocaines, j’entends les plus hautes instances du pays, le gouvernement, le patronat…, doivent absolument continuer à clamer la protection des créations marocaines. Les noms des créateurs et les marques marocaines méritent d’être protégés. D’un autre côté, il faut que le Maroc pense à organiser des défilés de mode, d’ envergure, non pas de caftans seulement, car le caftan est une mode traditionnelle, une tenue qui ne va pas être portée par les Européens ou les Japonais. Il faudra également, et à travers ces défilés de mode, donner la chance aux jeunes créateurs de monter des grands shows, de grands défilés et des grands salons de mode à Milan, Paris, New York…, en créant de véritables salons de mode au niveau du Maroc, qui dispose réellement de toutes les potentialités pour le faire. Les grands acheteurs : Printemps, Galeries La Fayette…, les grands magasins européens et américains, doivent venir aujourd’hui pour acheter, pour rencontrer les créateurs et les acheteurs marocains. L’objectif étant de donner la chance à l’industrie du textile marocaine d’être au diapason. Ce n’est pas le fait de créer des millions de modèles qui fait la chose. L’idée étant de faire appel à la créativité, de stimuler les jeunes talents et se surpasser pour aboutir à l’excellence.
Est-ce que vous pensez qu’aujourd’hui, le Maroc peut sortir de l’impasse ?
L’impasse est que la Chine a voulu s’accaparer tout le secteur au niveau mondial. Mais le monde entier a compris le dessein de la Chine, des réactions de part et d’autres ont permis de bloquer leur production. Donc, à nous de profiter de cette situation pour dire qu’on sait faire et qu’on peut faire. Et c’est justement ce que j’essaie de faire à mon niveau pour démontrer au monde entier que l’Afrique est capable de produire la beauté et la qualité, qu’elle regorge de génies et de talents et qu’elle n’est pas seulement un nid de VIH, de misère ou de terrorisme. C’est dire qu’on peut sortir de l’impasse, si nous avons la volonté de le faire. Et c’est justement un combat que je mène personnellement. Or si d’autres s’associent à ce combat, si quatre ou cinq unités marocaines, voire quatre ou cinq pays africains intègrent cette bataille, je suis persuadé qu’on relèvera le défi. Les clients européens qui ont boudé le Maroc vont revenir. Le fait est que nous avons un sacré avantage de proximité par rapport à nos concurrents. Nous avons un continent, 54 pays qui peuvent tous venir produire ici. De l’Afrique du Sud, le Togo, Le Zimbabwe, la Libye, Le bénin, en passant par la Côte d’Ivoire, le Niger, le Sénégal…, si on produit en se donnant la main, on dépassera la France. Mais pour cela il faut encourager la mode, encourager le textile, former les gens.
Comment peut-on promouvoir l’industrie de la mode, que ce soit au Maroc ou en Afrique ?
A travers la formation d’abord. La formation est tellement importante pour moi, qu’il faut absolument qu’on se donne la main car j’estime que c’est le moyen qui nous permet de produire des choses de qualité. Si aujourd’hui, on décide de créer une école de mode au Niger, ou au Maroc c’est en vue de former les stylistes de demain et qu’on puisse créer des franchises avec des marques africaines. Pourquoi pas une marque africaine, pourquoi pas une reconnaissance entre nous, de nos talents … C’est ça le combat que je mène et que nous devons tous mener pour asseoir une notoriété de nos oeuvres. L’idée étant de promouvoir la culture marocaine et africaine et de se détacher de la dépendance africaine. Seule la qualité et la notoriété du produit local peuvent vaincre la concurrence chinoise.
Vous envisagez justement de créer une franchise Alphadi au Maroc. Où en sont les démarches et est-ce que vous estimez que votre griffe peut réellement concurrencer les franchises présentes sur le marché marocain ?
Nous avons rencontré le patron de l’association des franchisés au Maroc, nous travaillons ensemble pour créer un dictionnaire des franchises. Nous allons répondre à toutes les demandes, d’abord en Afrique, qu’elles soient quarante, cinquante, cent, tout le monde est intéressé par la franchise Alphadi où on va vendre du Sport wear, jeans, prêt à porter, parfums, cosmétiques…, la majorité de notre production sera réalisée au Maroc, puisque l’idée de base est de stimuler, créer une dynamique d’emploi. Tout comme le bureau de la franchise sera très prochainement au Maroc. Car, on doit donner l’exemple. Je pense qu’on sera opérationnel, dans deux ou trois mois environ, juste après la caravane. La caravane a justement un double objectif, le premier étant comme je l’ai expliqué auparavant, de rendre hommage au Maroc, à la création et à la production marocaines, en ce temps de crise et le second objectif est de faire connaître la marque Alphadi, connue dans beaucoup de pays africains et européens, mais très peu de Marocains la connaissent.
Après votre premier parfum “ l’Aïr ”, vous projetez de lancer un second parfum, est-ce pour bientôt ?
L’Aïr est déjà en vente en France, le second sera développé en collaboration avec Arsen Valère et sera produit sur la rive gauche. Nous sommes en train de développer une ligne de make up pour peau arabe, métissée, noire. Pour nous, il s’agit d’un challenge qu’on peut réussir, il n’y a pas de raisons pour que les Européens réussissent à développer des marques de vêtements et autres et nous pas. Nous ne sommes pas moins créatifs que les stylistes étrangers. Nos articles peuvent se mesurer à ceux d’Yves Saint Laurent, Lacroix, Ralph Laurent…C’est vrai qu’il y a de l’argent derrière tout cela, qu’il y a un combat à mener en permanence, qu’il y a une reconnaissance à arracher. D’où l’intérêt de la sensibilisation, il faut que les banques, les sponsors, et les autorités saisissent l’intérêt de la mode pour le devenir de notre économie et la promotion de notre culture. Et aujourd’hui, des gens commencent à suivre, et à croire en ce secteur. Si Alphadi a réussi, il n’y a pas de raison qu’un Karim Tazi, ou tout autre marocain ne réussisse pas. S’il y a un terrain de prédilection où les Africains ont beaucoup à faire pour sortir le continent de sa crise, c’est bien celui de l’industrie culturelle.
Les institutions bancaires sont plutôt frileuses à l’égard de ce secteur et acceptent rarement de soutenir les jeunes qui s’y lancent. Qu’en pensez-vous?
Il n y a pas que les institutions bancaires. Il faut absolument qu’on ait des bailleurs de fonds aujourd’hui. Que ceux qui ont de l’argent encouragent la création, dans quelque secteur que ce soit. Il faut se donner la main, On n’a pas directement commencé avec des crédits, c’est venu beaucoup plus tard. Les institutions bancaires peuvent suivre ce qu’on fait. Je peux vous assurer qu’il y a tellement d’argent dans la mode. Mais ce que nous faisons est loin d’être uniquement axé sur l’argent, c’est un combat que nous menons pour la culture africaine. Alors je lance ici un appel pour que tous les Marocains, à tous les niveaux de la société, encouragent l’art et la création et suivent notre démarche qui vise à promouvoir la culture marocaine et africaine de par le monde. L’idée étant de parvenir à véhiculer l’image d’une Afrique positive qui crée la beauté et la qualité.
Entretien réalisé par
Leila Ouazry