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Pharmacopée : Le Marocain peut-il prétendre aux médicaments innovants ?

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La Nouvelle Tribune : Pour beaucoup de personnes, la création de MIS, ambitionne la promotion des médicaments d’origine (princeps) au détriment des génériques, alors qu’est-ce qui a motivé la création de cette association ?
Mme Y. Benjelloun :
Avant de répondre, je voudrais revenir sur notre métier pour comprendre les enjeux de l’industrie pharmaceutique. Les laboratoires qui font de la recherche créent de nouveaux traitements pour des pathologies où il n’existe pas de thérapeutiques ou viennent améliorer celles existantes. Ils créent un produit, qui est protégé par un brevet de 20 ans. Lorsque le produit arrive au stade de commercialisation, les 20 ans sont largement entamés, il n’en reste que 8 à 12 ans. Parce que le produit est utilisé à partir de l’année 1 où le brevet est déposé pour faire des essais cliniques. Ce temps de développement est de plus en plus long, en vue de vérifier la sécurité des produits sur divers aspects. C’est dire que le développement prend de plus en plus de temps et coûte de plus en plus cher. Quand le produit arrive chez le corps médical le brevet est déjà réduit. Après quelques années, le générique prend le relais. Et c’est là où j’arrive à votre question, notre association n’est pas contre le générique. Il fait partie du cycle de vie de médicament qui commence par l’invention, le développement, la commercialisation et ensuite le générique. D’ailleurs, plusieurs laboratoires de recherche sont également génériqueurs.

Alors qu’est-ce qui justifie aujourd’hui la création de cette association, sachant qu’il en existe déjà une, l’AMIP ?
M. A. Tahri :
MIS n’a pas été créé pour concurrencer les générique. Notre principal objectif est de faciliter l’accès des patients aux médicaments innovants et produits de qualité. L’industrie pharmaceutique est un domaine très complexe car elle contribue d’une manière très significative au bien-être du pays, sur le plan de la santé. Elle implique beaucoup d’acteurs et influe sur l’économie du pays d’une manière générale. Un pays qui est bien portant est un pays qui  produit beaucoup et qui évolue. Et c’est justement, l’innovation qui permet  cette évolution. A partir de là, il est crucial que le patient marocain puisse profiter de l’innovation en accédant comme ailleurs à des produits innovant et de qualité. 

Est-ce à dire que les médicaments génériques ne sont pas fiables ?
M. Tahri :
Nous disons que notre principal mission est de faciliter aux patients marocains l’accès aux médicaments innovants et de qualité, mais à aucun moment nous n’avançons que le générique n’est pas un produit de qualité. Par définition, le produit générique est un médicament qui doit avoir la même efficacité que le médicament d’origine. Donc, il y a des règles à respecter, et tout produit qui n’obéit pas à ces règles ne doit pas être administré aux patients. Le ministère de la santé fait tout pour que les génériques commercialisés au Maroc répondent aux normes de qualité.

Est-ce que le fait de le promouvoir (parce que c’est là une sorte de promotion), le médicament princeps, ne risque-t-il pas de mettre à mal les génériques ?
M. Tahri :
sans innovation, il n’y pas de générique. Si l’innovation s’arrête, les génériques aussi vont s’arrêter. C’est dire que les génériqueurs profitent également de l’innovation. Donc, tant que l’innovation est vivante, les génériques se porteront bien également. Et c’est ainsi que l’industrie pharmaceutique pourra continuer à évoluer.

Votre principal objectif est de faciliter au patient  l’accès aux médicaments innovants, comment arriver à combiner cette équation sachant que le pouvoir d’achat des Marocains est limité et que nos dépenses en médicaments n’excèdent pas 200 Dhs/an/habitant, dans un contexte où la couverture médicale demeure l’apanage d’une minorité ?
M. Tahri :
Nous n’avons pas de solutions miracles. Et c’est pour cette raison que nous avons créé cette association pour réfléchir avec les autres acteurs, sur la façon de permettre au patient marocain, qu’il soit en milieu urbain ou rural, l’accès à ce médicament innovant, à travers une étroite collaboration avec les autorités locales. Il s’agit de solidarité en termes de consommation des médicaments et c’est connu dans de nombreux pays à travers le monde. Et quand on parle d’accès au médicament, le prix n’est qu’un facteur parmi tant d’autres. D’abord, il faut que la thérapeutique existe, c’est là où l’on parle d’innovation, qu’elle soit disponible sur le marché à travers toute les pharmacies du Maroc, pour ce faire, il doit être reconnu par le corps médical, et enfin  remboursé et c’est là où intervient la solidarité et l’AMO peut-être une excellente avancée dans ce sens. 

Mais le critère du prix demeure décisif, on a beau avoir un médicament efficace, mais encore faut-il avoir les moyens de le payer.
M. Tahri :
Lorsqu’on voit un médicament de 100 Dhs ou 200 Dhs, il faut qu’on  pose la question suivante :  qu’apporte ce médicament, par rapport aux autres. Parfois pour traiter une pathologie quelconque, on peut prescrire un seul médicament, qui a effectivement un coût qui peut a priori paraître élevé, comme on peut prescrire quatre ou cinq médicaments qui coûtent moins cher, et au bout du compte on se retrouve avec le même montant, sinon plus. Il faut savoir ce qu’apporte le médicament innovant par rapport aux produits existants, en termes de santé, de qualité de vie, d’espérance de vie et sur le plan social.

Mme Benjelloun : Et c’est là qu’intervient la notion du service médical rendu. Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire, que la couverture médicale doit être généralisée. Et le gouvernement en est conscient, d’où l’AMO. Et c’est là, la première solution, à ce problème d’inaccessibilité que vous évoquiez. Il faut un système de solidarité qui permette à toute la population d’accéder aux soins. D’ailleurs, même dans les pays riches, cela fonctionne à travers le système de solidarité. Donc, ce qu’on souhaite à travers cette association, c’est de collaborer avec les autorités, en mettant à leur disposition notre expérience. Nos groupes sont présents dans beaucoup de pays, qui ont eu recours à la même démarche, comme la Turquie, la Tunisie, et de ce fait nous pouvons apporter un plus aux autorités, en vue d’accélérer ou d’optimiser la concrétisation de cette initiative. En second lieu, MIS entend sensibiliser les autorités sur cette notion du service médical rendu, à savoir le médicament au patient. Est-ce qu’il permet d’atténuer des douleurs, de guérir rapidement, d’éviter une hospitalisation ou un congé de maladie ? Tout cela doit être pris en considération quand on parle de prix et à mon avis les autorités en sont conscientes, car cela représente un gain notable pour la société. 

Avec  l’AMO, on misait justement sur le médicament générique pour réussir cette expérience
M.Tahri :
L’AMO va entrer en vigueur dans quelques mois, ce qui est excellent en soi. Elle ne va pas couvrir toutes les pathologies et rembourser tous les produits. Ce que nous souhaitons, c’est qu’elle soit progressive et c’est pour cela que nous voulons accompagner les autorités pour que l’innovation soit prise en considération. C’est loin d’être une simple opération commerciale, notre mission est de les amener à mesurer le gain en termes de santé d’abord, mais aussi de temps, d’économie, qu’apporte un médicament innovant.

Est-ce que la prorogation du brevet d’invention de 20 à 30 ans, n’est pas à l’origine de la naissance de MIS, notamment après la signature de l’accord de libre échange entre le Maroc et les USA, dont la finalité , selon les professionnels, est de limiter la production des génériques? 
M. Tahiri et Mme Benjelloun :
Le timing n’y est pour rien. Nous avons décidé de nous mettre ensemble pour fédérer nos énergies. Nous sommes une jeune association, donc il faut nous laisser le temps pour faire des opérations concrètes avant de nous juger.
Pour ce qui est des accords, ils ont été signés entre les deux autorités. De plus, je ne pense pas que ces accords amènent quelque chose de nouveau par rapport à ce que le Maroc a déjà signé à Marrakech (OMC).

Justement, certains pays économiquement pauvres ont transgressé les accords internationaux pour pouvoir fabriquer des génériques en vue de répondre aux besoins de leurs populations, comme ce fut le cas au Brésil ou en Inde. De plus les aménagements proposés en 2001 à Doha, ont été refusés. La question est donc de savoir comment combiner, les effets des dispositions issues des Accords sur les ADPIC avec les ambitions nationales en matière d’accès aux médicaments ?
M. Tahri :
Il faut que le Marocain comprenne exactement de quoi on parle, qu’il connaisse les enjeux de ces accords, pour éviter de fausses polémiques. Pour cela, il faut savoir ce qui a été signé et expliqué d’une façon honnête et correcte ces accords. Ceci dit j’estime que les autorités marocaines ne se seraient pas hasarder dans un accord qui va à l’encontre de l’intérêt des Marocains.
 
Vous ne pensez pas que les dispositions des Accords sur les ADPIC sont contradictoires avec l’ambition nationale d’élargir l’accès aux médicaments ?
Mme Benjelloun :
Comme je l’ai expliqué au départ, la longévité des sociétés dont l’activité est principalement basée sur la recherche  repose essentiellement sur le respect des brevets. Partant, on soutient cette loi. L’innovation, que ce soit dans le secteur pharmaceutique ou autre doit être protégée, pendant un certain temps. C’est une manière d’éponger un peu les frais de la recherche, qui nécessite du temps et des investissements colossaux. Aussi, les brevets demeurent-ils l’unique solution de continuer à produire de nouveaux médicaments pour répondre aux besoins des patients (sinon en revient au cercle vicieux, pas de recherche, pas de médicaments innovants, etc.). Et donc, il faut respecter leur durée, sachant qu’il ne s’agit pas de 20 ans (rien que les essais cliniques durent entre 10 et 12 ans). Et le gouvernement a très bien compris ces enjeux en adhérant à cette loi. On ne fait pas la promotion de ces accords, le Maroc a décidé de les signer, c’est un fait. Maintenant, ce qu’on souhaite c’est que le Marocain sorte gagnant de tout cela.

Propos recueillis par
Leila Ouazry



 

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