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Injustice sociale : La tragédie des filles-mères

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Ce livre débute par trois témoignages poignants et déchirants qui se passent de tout commentaire (voir encadré). Grâce à un travail minutieux d’enquête, les auteurs épinglent un phénomène social inquiétant d’une ampleur insoupçonnée : les grossesses et naissances illégitimes. A titre d’exemple, 2 enfants illégitimes naissent chaque jour à Casablanca et apparemment aucune région du Maroc n’échappe à ce fléau. C’est dans la tranche des femmes de moins de 30 ans qu’il y a statistiquement le plus de filles-mères. Or, 3 femmes sur 4 de cet âge-là sont célibataires, veuves ou divorcées. Le contexte économique, social et culturel favorise bien entendu les grossesses illégitimes. Issues de milieux défavorisés, la majorité de ces filles ont été mises précocement au travail,  souvent comme “ petites bonnes ” pour assurer un maigre revenu à leur famille vivant dans la précarité.

La violence, pilier éducatif

Si l’environnement économique des filles n’est guère enviable, leur entourage social l’est encore moins. Comme les violences verbales et physiques constituent le fondement de l’éducation marocaine, elles y sont constamment confrontées dans leurs foyers, leur voisinage, à l’école, sur les lieux d’apprentissage ou de travail, dans la rue ou encore l’espace public. De plus, culturellement, la virginité détermine la valeur de la femme alors que celle-ci n’est absolument pas éduquée à respecter son corps. Sa sexualité ne lui est pas expliquée mais brimée et réprimée. A l’opposé, le garçon est préparé à être viril et sa sexualité sublimée par son entourage. Par contre, l’apprentissage du respect de la femme et de la prise de responsabilité lors d’un acte sexuel est totalement absent de l’éducation masculine. Cette situation paradoxale, dans laquelle la sexualité pré maritale est encouragée pour les garçons et interdite pour les filles, est en contradiction flagrante avec la loi de l’offre et de la demande et constitue donc un facteur stimulant la frustration et l’agressivité masculines. “Il convient aujourd’hui d’oser ouvrir des débats francs sur la sexualité des hommes et des femmes et de se positionner sans hypocrisie ” préconisent les époux Guessous.

Honneur et hypocrisie

C’est en son nom que les familles chassent et renient les filles-mères par peur des autorités et du qu’en dira-t-on. Parfois, les filles enceintes se sauvent pour échapper aux représailles familiales. La protection et l’amour des jeunes filles arrivent loin derrière l’honneur et son cortège d’hypocrisie. Les mères, gardiennes des valeurs, transmettent le sens de l’honneur à leurs enfants. Leur rôle dans l’éducation de ces derniers, et plus particulièrement des filles, est prépondérant car les pères s’en lavent les mains. Les mères sont très dures à l’égard de leurs filles enceintes hors mariage, entre autres, par crainte de la réaction paternelle. Au nom de l’honneur, on s’est écarté de la tolérance explique le docteur C. Guessous. Or l’honneur n’est-ce pas, avant tout, la responsabilité des parents vis-à-vis de leurs enfants, quels que soient les actes commis par ces derniers ?
L’enquête regorge également d’informations très intéressantes sur le cadre religieux des grossesses et naissances illégitimes. Les auteurs soulignent les dichotomies existantes entre le Coran et la tradition. “ En toute femme, il y a une Eve potentielle. Si bien que quand un homme engrosse une fille, la morale populaire attribue la faute à la fille. C’est elle qui a séduit l’homme, au point de lui faire perdre la raison ”. Enfin, si le Coran se montre sévère à l’égard des relations sexuelles hors mariage, il est extrêmement tolérant à l’égard de l’enfant né d’une telle union et impose à la collectivité l’obligation de le considérer comme un être humain et de le prendre en charge. Une analyse du dispositif légal conclut cet essai militant.
Cette enquête rend un bel hommage au travail titanesque des diverses associations d’aide aux filles-mères et aux enfants illégitimes. Exhortation humaniste à la lutte pour une société plus juste et plus tolérante, ce livre mérite d’être lu pour toutes les horreurs qu’il dénonce avec force, objectivité et courage.

FDD

Témoignage de Malika, 26 ans

Malika a vécu, à Casablanca, avec son père et sa belle-mère jusqu’à l’âge de 8 ans. Ses souvenirs d’enfance se résument à des traces de brûlures au tison infligées par sa belle-mère. Son ventre, ses fesses, ses cuisses, ses bras et ses jambes sont marqués de façon indélébile. Scolarisée pendant 6 mois, elle quitte l’école pour s’occuper, à 7 ans, de son demi-frère nourrisson. A 8 ans, son père la place comme petite bonne chez un couple de Taourirt qui la bat. Lorsqu’elle atteint 16 ans, l’aîné des fils de ses employeurs, la harcèle sexuellement et la viole à maintes reprises. Dès les premiers attouchements, Malika se plaint à sa maîtresse qui la traite de menteuse. Ensuite, c’est au tour du second fils d’abuser de la jeune fille. Malgré les supplications de celle-ci, la mère de ses bourreaux refuse d’intervenir et menace soit de faire appel à la police, soit de renvoyer son employée. Terrorisée à l’idée de se retrouver dans la rue, Malika se tait jusqu’au jour où elle se retrouve enceinte du second fils. Eloignée de Taourirt pour l’accouchement, elle fait l’expérience de la solitude et de la rue. Finalement, ses maîtres acceptent de la reprendre à leur service à condition qu’elle abandonne son bébé. Suivent alors trois autres années de cauchemar : 3 autres grossesses et autant d’avortements ainsi que les assauts incessants du dernier fils. Après avoir retrouvé sa mère biologique, elle retrouve une certaine sérénité mais se laisse séduire par un homme qui, à son tour, l’abandonnera après l’avoir mise enceinte. Chassée par sa mère, elle est recueillie par le centre Basma jusqu’à l’accouchement et puis, par l’association Solidarité Féminine. Aujourd’hui, Malika dit “ Je n’ai plus rien à attendre des hommes. Je les hais, à commencer par mon père ! Mon seul souhait est d’imposer un test ADN au père de mon enfant. Juste pour que mon enfant ne soit pas traité de bâtard ! ”



 

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