La Nouvelle Tribune : Que se passe-t-il réellement avec l’hôtel Lincoln? Cela fait plusieurs années qu’il est dans cet état. S’agit-il d’une situation qui s’éternise, ou est-ce que ce dossier bloque quelque part ?
M. Fouad Akalay : J’estime qu’il faut d’abord replacer la question dans son contexte pour comprendre la problématique. Il s’agit d’un bâtiment qui est emblématique, symptomatique d’une problématique. Il cristallise une réflexion autour de l’architecture de Casablanca mais qui est aussi une réflexion nationale. La période du protectorat a donné lieu à une architecture dite coloniale. C’est un héritage colonial. Et la question qui s’est posée et qui continue de se poser, c’est qu’est ce qu’on va faire avec cet héritage: est-ce qu’on veut le préserver, puisqu’il fait partie de notre histoire ou est-ce qu’on est capable d’effacer 44 ans de colonialisme, de notre histoire ? Et à partir de là on va supprimer ce patrimoine architectural?
A mon avis, la question se situe à ce niveau. A l’analyse, on se rend compte que depuis l’indépendance, jusqu’à il y a encore 10 ans, on pouvait démolir sans scrupule, les bâtiments de cet héritage. C’est le cas du Théâtre municipal, des Arènes de Casablanca, de l’Hôtel d’Anfa, …. Tous ces sites ont été détruits dans l’impunité absolue, dans une logique de rejet des colons, qui sévit dans une période post coloniale. J’estime que c’est là une forme de rejet primaire.
On constate quand même que depuis quelques temps il y a un effort pour préserver ce patrimoine ou du moins ce qu’il en reste. En atteste le débat autour de l’hôtel Lincoln ?
En effet, depuis cinq ans, nous sommes dans une nouvelle phase. Je pense que tout cela est concomitant à la liberté d’expression que connaît le Maroc. Il y a une prise de conscience importante. Nous vivons dans un Maroc qui est un peu moins gérontocratique. Il est dirigé par des jeunes qui n’ont pas connu ce passé d’opposition. Ce sont des gens qui sont disposés à faire de ce passé un héritage. Donc, on commence à protéger ce patrimoine. Aujourd’hui, Casablanca compte une quarantaine de bâtiments, sur un total de trois cents répertoriés. Ce qui n’est pas négligeable. La métropole a une particularité extraordinaire qui est celle d’avoir été un laboratoire de l’architecture. Durant tout le 20ème siècle, tous les courants architecturaux : Arts Déco, mouvement moderne, avaient du mal à éclore en Europe alors que le Maroc était une terre encore “ vierge ”... Donc, Casablanca se déclinait comme un laboratoire où à chaque fois qu’il y avait une tendance de style, on arrivait facilement à l’y concevoir. En matière d’Arts déco, la ville dispose d’une quantité importante de bâtiments, qu’aucune capitale européenne n’a pu avoir en si peu de temps. Elle a plus de bâtiments Arts Déco que Paris. Pourquoi? tout simplement parce que quand le mouvement a débuté les gens continuaient à construire dans l’ancien style Hausmanien. Tandis que tout ce qui va se construire à la même époque à Casablanca sera fait dans le style Art déco.
L’hôtel Lincoln fait justement partie de ce patrimoine, de cette richesse qui sort de ce “laboratoire” que fut Casablanca à une époque donnée. Est ce qu’on peut aujourd’hui avancer que ce site est hors de danger, même s’il continue, lui, de présenter une réelle menace pour les passants?
L’année dernière, Archi Média a organisé une journée d’études sur le patrimoine Art Déco. Et on a réalisé que les bâtiments qui étaient considérés comme une tare du colonialisme, sont au contraire une richesse, un trésor qu’il faudrait mettre en valeur. C’est une valeur ajoutée indéniable en termes de tourisme culturel. Aujourd’hui, nous avons une aubaine qu’il faut exploiter d’une manière intelligente. Que veut-on faire du Lincoln ? Est-ce qu’on veut en faire un site attractif, en tant qu’œuvre d’art ou au contraire on veut en faire un bâtiment de 10 ou 15 étages, bénéfique pour le promoteur immobilier sans plus. Or, la richesse de l’hôtel Lincoln c’est qu’il soit conservé, qu’il soit restauré, qu’il fasse l’objet de visites car il est riche d’abord son architecture, mais également et surtout parce qu’il symbolise un combat, une résistance contre les bulldozers. C’est un peu l’image d’un bâtiment qui se sacrifie pour sauver les autres sites, représentant ainsi une lutte qui rappelle le film “ Le dernier des Mohicans ”. Le Lincoln c’est une lutte qui a permis aux Casablancais de se poser des questions sur l’intérêt de tels bâtiments qui sont en train de menacer ruine et cela, en soi, est extraordinaire. Ce qui veut dire que la mobilisation de la société civile et des architectes, en particulier, n’était pas inutile. Aujourd’hui la ville procède à une expropriation du bâtiment. Ce qui augure d’une image et d’un avenir meilleurs pour la ville. Désormais, on ne peut plus se permettre de démolir un bâtiment dans l’impunité totale, fut-il en ruines !
La décision d’expropriation reflète justement une nouvelle vision de la gestion de la ville, mais pourquoi ça bloque, pourquoi les travaux ne sont pas lancés, sachant que ce bâtiment se situe sur un point névralgique de la ville, et constitue, en plus du problème de sécurité, un sacré lieu d’embouteillage ?
A mon sens, tout ça est un épiphénomène en raison de l’intérêt du Lincoln. C’est vrai qu’on aimerait que le problème de circulation soit résolu. Mais il faut savoir que les décisions sont très récentes. L’expropriation et le rachat du bâtiment par la ville nécessitent du temps. La justice suit son cours et le processus est lancé. Il faut savoir qu’il y a des résistances, des malveillances…, mais tout ça est derrière nous. Le conseil de la ville s’active pour lancer incessamment les travaux. Les experts ont fait le diagnostic et je pense que dans quelques mois, les Casablancais se réjouiront de voir les travaux de consolidation débuter. Aujourd’hui, toutes les études sont lancées, il faut faire des appels d’offres, passer des marchés…, et tout cela demande du temps. J’estime qu’on a de la chance d’avoir un maire à Casablanca. Cela permet de fédérer la ville autour d’objectifs communs.
En conclusion ?
A quelque chose malheur est bon! Le bras de fer qui a opposé la ville au promoteur a permis de prendre conscience d’un phénomène gravissime. Celui de raser une partie de notre patrimoine et de notre histoire. Ce qui nous a permis aussi de mener une réflexion sur l’héritage architectural casablancais. A Casablanca, ils existe certains bâtiments qui ne sont pas protégés, ils sont relativement récents mais qui représentent aux yeux des Casablancais des monuments qu’il faut conserver. L’immeuble de la Liberté illustre parfaitement ceci. C’est une œuvre architecturale majeure. L’histoire va le dire (peut-être dans un siècle), mais notre devoir à nous est d’anticiper. C’est pour dire que nous avons également un patrimoine moderne qu’il faut préserver, et c’est ça le plus difficile. Donc, le combat continue et c’est à nous de savoir le mener et l’emporter.
Leila Ouazry
et Hassan Zaâtit