Actualité | Economie | Entreprise | Finance | Grand Public | Lire, Voir, Entendre

Rechercher :
  
Edition


Administration
Articles » Grand public
Le Moyen-Age à deux pas du Twin ! Enquête

Auteur :

Un petiot s’adonne, à l’aide de pierres, à un jeu cruel, qui consiste à allumer tous les chiens qui s’aventurent dans son champ de tir ! On s’amuse comme on peut ! Notre présence ne l’intimide pas, et il nous apostrophe même lorsque les projectiles que ses bras efflanqués ont un mal fou à balancer font mouche : “ Ki jitkoum ? Pas mal, ce coup-là, hein ? ” Je n’ose pas trop le réprimander de peur de le braquer (alors qu’il semble loquace, ce petit !).
La violence que Hamid manifeste à l’égard des chiens errants est, d’ailleurs, aisément excusable. Des gars plus mûrs, issus de milieux plus ou moins similaires, ont commis l’irréparable un 16 mai à Casablanca, fauchant une cinquantaine de vies humaines, semant la terreur dans la ville, le pays ! Il est préférable qu’un gamin tourmente, martyrise une poignée de sacs à puces plutôt qu’il s’en prenne aux gosses de “ bourges ” qui croulent de jouets et ne daignent pas lui adresser la parole, ou encore aux élus de sa circonscription, qui promettent monts et merveilles quand l’heure est à la campagne électorale, et se défilent, se dérobent, le reste du temps… La haine est omniprésente à Douar Lehmer (le douar rouge), parce que tous ses habitants sont dans le rouge ! Tous triment, s’escriment à démerder de quoi bouffer ! Tous disent éprouver d’énormes difficultés à boucler les fins de mois !

Prolétaire précoce

Le père de Hamid, un cinquantenaire émacié, édenté, fagoté à la mode SDF, nous assure que l’intégralité de son salaire s’évapore les premiers jours de chaque mois. “ On paie un loyer, ici ! Modique, certes, mais qui représente tout de même une part substantielle de mon salaire ! Cela dit, je ne me plains pas. J’ai un boulot stable, moi, tandis que la plupart des mecs, ici, sont au chômage ! Lhamdoullah !”
Certains sont donc logés à meilleure enseigne que d’autres dans cette favela ! Parce que son père a du taf, Hamid va à l’école, n’est pas obligé de vendre des cigarettes au détail ou de commettre d’autres petits larcins pour assister financièrement sa famille.
Boubker n’a pas cette chance ! Il a à peu près le même âge que Hamid, 10 ans à tout casser, mais travaille déjà depuis quelques printemps. Je n’arrive pas à le croire quand il m’explique la nature de son boulot : ce gamin haut comme trois pommes est disciple de dealer. Tous les matins, il se rend dans le domicile de son employeur, un dealer du quartier Oulfa, et l’aide à servir ses clients ! Ce gars-là est un ami à mon père, qui est mort quand j’étais tout jeune. Il lui avait promis qu’il prendrait soin de moi jusqu’à ce que j’arrive à me débrouiller tout seul. Normalement, il me donne du fric. Vingt, trente dirhams par jour ! Mais quand les affaires ne marchent pas bien, il me remet un bout de haschich, que je revends pour pas grand-chose à un fumeur de mon quartier, en règle générale ”, indique, la larme à l’œil, le prolétaire précoce !
Non loin de là où l’infortuné Boubker s’est confié à nous, des gamins un peu plus âgés jouent au foot. Ça gesticule et insulte à tout bout de champ. Ça tacle pas mal aussi. Très virile, la partie ! Terrible ! Parce qu’il n’a pas avalé que son adversaire lui ait fait mordre la poussière pour la seconde fois en quelques secondes, un des joueurs s’emporte, débite une liste impressionnante de noms d’oiseaux, avant de mettre un pain à un membre de l’équipe adverse (pas celui dont les tacles appuyés ont déclenché son courroux) !

La haine

Selon le père de Hamid, les bagarres éclatent souvent dans ce douar. “ C’est parce que tout le monde déteste tout le monde ; la haine est la chose la mieux partagée dans ce douar ; c’est parce que la misère nous pousse tous à bout ”, estime-t-il. Et d’ajouter qu’il faut vraiment de fortes doses de “ self-control ” pour ne pas devenir une bête immonde lorsqu’on vit, au quotidien, dans des conditions aussi déplorables. “ Il n’y a pas d’électricité et l’eau est rationnée ! Nous n’y avons droit que quelques heures par jour. De 7 heures du matin à midi ! Les rats également nous font mener la vie dure, ainsi que la pluie lorsqu’elle est de la partie ! Pour toutes ces raisons, les jeunes sont aux abois ! Ils voient les gens de leur âge conduire de belles voitures, porter de belles fringues, et en crèvent de jalousie ; ils aimeraient eux aussi fréquenter les cafés et les boutiques du Maârif, les jolies filles bien habillées… A l’inverse, nous autres vieillards, qui avons eu tout le temps de perdre nos illusions, ne songeons qu’à ne pas manquer d’eau, de nourriture ”, explique-t-il.
Le père de Hamid, pour étayer ses témoignages, m’invite dans son “ home suintant (d’humidité) home ”, où il me dévoile les conditions extrêmes dans lesquelles sa famille est forcée de vivre ! Il m’emmène ensuite faire la rencontre du barbier du bidonville dans son commerce, une tente réalisée à base de monceaux de plastique ! J’y fais la connaissance d’un jeune homme aigri, qui dit collecter quelques piécettes par jour seulement : “ Pas de prix fixes, ici. Chacun donne en fonction de ce qu’il a. Ceci étant dit, la plupart de mes clients me donnent entre 2 et 5 DH quand je leur coiffe les cheveux et leur rase la barbe ! ”
Même son de cloche chez l’épicier du coin : “ Je ne vends que les produits de première nécessité parce qu’il n’y a pas de place pour la fioriture, ici ! Les gens achètent généralement du Tide, du beurre ou des œufs ! Même les gamins n’achètent qu’exceptionnellement des bonbons ! Et puis, mon commerce est miné par le crédit ! Les clients viennent pleurer chez moi parce qu’ils n’ont pas assez d’argent pour entretenir leur famille ; je ne peux pas laisser mes voisins dans la panade ; je leur accorde des crédits, qu’ils ne remboursent pas, généralement ! ”
C’est à cela que devait ressembler le Moyen-Âge ! La misère, l’encrassement, le désœuvrement, les maladies ! Hamid souffre d’une méchante infection pulmonaire, à en croire son paternel ! Boubker est un cas d’école pour les dermato… Vivement les répercussions de la révolution industrielle du XIXe siècle, à savoir la pénicilline, l’électricité pour tous, le béton précontraint…

M.L.



 

Hebdomadaire marocain paraissant le jeudi - Directeur de la publication: Fahd Yata 320 BD Zerktouni, angle rue Bouardel - Casablanca - Maroc
Tel : +212 (0) 22 42 46 70 (7 lignes groupées) | Fax : +212 (0) 22 20 00 31
eMail :  
courrier@lanouvelletribune.com | www.lanouvelletribune.com