Un “ Brahmane ” ou un “ Kshatryia ” passe à ma hauteur dans son auto au top, une Jaguar XJ8 “ souveraine ”, tandis que je m’engouffre dans une ruelle de Derb Lihoudi. Il est 10 heures 30 du matin en ce vendredi 28 janvier. L’Anglaise bondissante stationne dix mètres plus loin, en face d’un groupe de jeunes adultes. Un quadra en sort, tellement bien “ mbiyess ”, fringué, que Néo, le prophète fashion-victim de la trilogie Matrix passerait presque pour un plouc…
Notre bonhomme toise ses vis-à-vis, et décide vraisemblablement de ne pas laisser sa féline chérie dans un coin aussi craignos, puisqu’il se précipite dedans, démarre prestement (sans se donner le temps de caresser longuement le cuir Connolly des sièges ; tous les proprios de jag devraient “ sacrifier ” à ce rituel !) Il parcourt une centaine de mètres, et s’arrête à nouveau, devant un gardien de voitures, cette fois. Précautionneux (mais il faut le comprendre).
J’entends fuser les commentaires des “ ouled edderb ” devant lesquels s’est ravisé le gars qui roule en Jag. Pas tendres ! “ Oua chouf had lbachar a sahbi!” “Mate-moi ces gens, fils ! ”, peste Mohamed (31 ans, chômeur depuis Mathusalem, 3 dirhams en poche ce jour-ci !), “ le gars, il passe en Jaguar dans un quartier pareil. Ça va chercher dans les 100 briques, une bagnole aussi bandante ! Je crois que si tous les gens qui habitent dans cette rue, et je peux te dire qu’elle est surpeuplée, c’te putain de rue, ouvraient un compte d’Epargne et y accumulaient toute leur vie ce qu’il gagnent à la sueur de leur front, ils seraient pas capables de se payer cette “ kouada ” (ndlr : littéralement maquerelle, une “ bathgnole ” étant, à en croire Mohamed, le moyen le plus efficace pour se lever une nana). C’est triste, non ? ”
Ventre affamé n’a point d’idéologie !
Mohamed est marxiste. Il l’est devenu à la fac, par réaction au harcèlement des jeunesses “ islamiennes ” (islamistes ne rime pas avec hitlériennes). J’ai fait référence, en début de papier, à Karl Marx, parce que Mohamed m’a longuement parlé de la lutte des classes, de l’exploitation de l’homme par l’homme ainsi que d’autres choses fort belles ! Mohamed a envie que tout cela change. Il est révolutionnaire parce qu’il crève la dalle. Il fantasme sur la dictature du prolétariat parce que ça signifierait la fin des galères pour lui. Il n’aime pas le gars en Jaguar parce qu’il en est jaloux. Mohamed le prolo aimerait bien lui spolier sa bagnole, à ce bourgeois, mais aussi les comptes en banque qu’il doit collectionner, la femme qu’il doit se payer… Et il m’explique qu’il prendrait un panard d’enfer à perpétrer tous ces forfaits.
Mohamed n’est pas marxiste. Il est affamé, et est prêt à tout pour grailler un chouia. “ J’suis un lascar, moi, parce qu’il n’y a pas d’autre solution quand on descend aussi bas. Au lycée, j’ai tout le temps été l’exemple, le gars qui survolait les classes qu’il égrenait. Et j’ai décroché mon bac sciences maths les doigts dans le nez ! Mention très bien ! J’ai failli partir étudier au Japon, tous frais payés, mais les choses ne se sont pas faites. Il y a eu une embrouille au niveau de mon lycée. A mon avis, c’est le rejeton d’un gros bourgeois, peut-être même le fils du proviseur de mon lycée, qui a reçu la bourse. Ça fait 5 ans que je suis au chômage. Avant cette traversée du désert, j’ai travaillé par intermittence ; j’ai collectionné les petits boulots, et j’ai toujours eu le sentiment que je me faisais exploiter. Aujourd’hui, j’n’cherche plus de job. Avec ma bande, on se fait plus de fric que si on travaillait, légalement, 24 heures sur 24 ”, martèle Mohamed.
Hassan (26 ans, travailleur saisonnier dans un café de Tamaris, 16 dirhams, 2 Marquise, un pet et “ zigzaga ” dans sa fouille). Khalid (33 ans, chômeur, 0 dirham en poche) et Youssef (la quarantaine, quelques pièces jaunes en poche) sont les autres membres de la bande à Mohamed. Tous traversent une mauvaise passe, une période de vaches maigres vachement longue. “ C’est parce que le meneur de la bande s’est fait coffrer il y a quelques mois. Sans lui, on a peur de tout foirer et de se retrouver au trou. Ça l’embêterait lui le premier, parce qu’il faut plein de thunes pour tirer sa peine dans des conditions convenables. On a tous fait de la taule ; on sait ce que c’est ”, indique Youssef, multirécidiviste très amène, qui a entamé sa carrière dans le vol d’autoradio, qui a ensuite emprunté l’ascenseur social en s’improvisant dealer de quartier, et qui est engagé actuellement dans une reconversion hardie, puisqu’il s’essaye au cambriolage de propriétés.
Sursis
Trois fois qu’il s’est fait alpaguer, Youssef, et il sait qu’il y en aura d’autres, des séjours à la “ campagne ”. Comme lui, tous les membres de sa bande ont déjà bouffé de la caisse, à Oukacha ou ailleurs ! Cela ne les a pas remis sur le droit chemin. Loin s’en faut ! La bande vivote ces temps-ci parce qu’elle fomente un coup, un gros, qui devrait permettre à ses membres de sortir, durablement, la tête de l’eau. Evidemment, ni Mohamed ni Youssef n’ont voulu m’en instruire (bien qu’ils soient, vous l’aurez remarqué, sans doute, autrement prolixes que des politiciens ou des capitaines d’industrie ; il ne sont pas faits dans le même bois que ceux qui pratiquent la langue de bois). Cependant, j’ai cru comprendre qu’il était tellement gros, le coup qu’ils projettent, que ça leur foutait les pétoches…
Peut-être qu’ils assureront ce coup-là, qu’ils ne se feront pas alpaguer par les forces de l’ordre ! Mais, ces braves gars de Derb Lihoudi savent qu’ils sont en sursis. Par expérience, ils ont assimilé que la maison poulaga finit toujours par avoir le dernier mot ! Il n’y a qu’un pourcentage infime de criminels qui s’en tirent bien. L’écrasante majorité finit sa vie en taule. “ Je préfère encore ça plutôt que de vivre l’échine courbée, comme tous les prolétaires, à commencer par mon père et ma mère ”, enrage Mohamed.
M.L.