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Un maure à Venise Portrait

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Aziz a vingt ans, et une existence déjà bien chargée, même s’il estime que sa vie n’a réellement commencé qu’en 1998. “ Avant, je végétais ; j’allais à l’école, mais j’étais le pire des cancres. Cet été-là (en 98), je n’avais guère plus le choix qu’entre le suicide et l’immigration clandestine. J’en étais arrivé à faire une sorte de grève de la faim pour que mes parents, des petites gens, honnêtes, travailleurs, me dégotent un peu de pognon afin de me permettre de vider les lieux, de quitter le Maroc pour aller tenter ma chance sous des cieux plus cléments”, se remémore Aziz. Embarquement à “Bab 4”, la porte 4 du port de Casablanca, pour l’Eldorado !
Je sais ce que vous devez vous dire, camarades lecteurs. On dirait, lorsqu’il s’exprime, qu’Aziz a autrement plus de printemps au compteur ! C’est qu’on mûrit un peu plus vite quand on s’engouffre subrepticement, à l’âge de 14 ans, dans une remorque, quand on se retrouve, le lendemain, à Algésiras, sans pognon ni adresse où se rendre, quand on fricote, là-bas, avec des “ Moros ” pas très clairs (ce n’est pas de couleur de peau qu’il s’agit !) et, qu’on rejoint enfin l’Italie pour y mener une vie, dissolue, de dealer de coke, d’orgies perpétuelles et de violence endémique.
“ Je n’oublierai jamais les Marocains qui m’ont tendu la main à Algésiras. Je ne les connaissais ni d’Adam ni d’Eve, mais ils m’ont hébergé et m’ont payé un billet de train pour l’Italie. C’était mon objectif, l’Italie ! Venise, plus particulièrement ; non pas parce que je suis romantique, mais parce que j’avais plusieurs copains, des “ oulad edderb ”, qui y habitaient depuis fort longtemps ”, indique notre bonhomme.

“Dolce Vita”

Aziz a été expulsé par les “carabinieri” en 2001. Cela fait plus de trois qu’il est revenu à la “mère patrie”. Personnellement, j’aime le Maroc, son soleil, ses panoramas… Mais Aziz a une sainte horreur de ce pays. Paul Eluard s’est visiblement planté en écrivant : “Gloire ! L’ombre et la honte ont cédé au soleil ; Le poids s’est allégé, le fardeau s’est fait rire. Gloire ! Le souterrain est devenu sommet ; La misère s’est effacée”.
Non ! “ Il ne semble pas que la misère soit moins pénible au soleil.”* Aziz est prêt à aller tenter sa chance en Suède s’il le faut, ou en Alaska. Partout! Pourvu qu’il ne reste plus au Maroc. Il réfléchit sérieusement à immigrer à nouveau. “ Je n’en peux plus de vadrouiller sans une thune en poche dans Casablanca. En Italie, j’ai passé deux mois plus ou moins difficiles, mais c’était Byzance, après ! J’ai rapidement été enrôlé par la mafia vénitienne grâce à un pote marocain qui m’a présenté à son boss. J’avais 15 ans et de l’argent en pagaille ”, explique Aziz, qui dit avoir envoyé de grosses sommes à ses proches, ici au Maroc. “ J’avais Venise à mes pieds”, ajoute-t-il.
Mafia, cocaïne, “money ” sonnantes et trébuchantes. Si c’était un film que je tournais sur la vie d’Aziz, j’aurais inséré “Money” de Pink Floyd dans la bande originale. Parce qu’il en a plu, de l’oseille, dans la vie d’Aziz ! “ Je touchais quelque chose comme 5.000 DH par jour ! J’habitais un appartement de nabab et conduisais une bagnole splendide sans permis, mais aucun agent de la circulation n’osait m’arrêter parce que Venise entière savait que la guimbarde (“ lhdida ”) appartenait à mon boss ”, évoque-t-il.
C’est en Italie qu’il a eu ses premiers rapports avec les filles ; c’est là qu’il a eu son premier chagrin d’amour, qu’il a pris sa première cuite… La dolce Vita, quoi ! Mais tout n’était pas rose, en Italie ! Après deux bonnes années de deal, Aziz a été confronté à un grave problème. Il était à deux doigts d’y laisser sa peau. “Aujourd’hui encore, quand je réveille ce souvenir douloureux, mes jambes flageolent ! Le gars qui m’avait démerdé mon boulot a dérobé à la mafia albanaise une valise bourrée de cocaïne. Et il leur a dit que c’était moi qui avais commis le larcin. Leurs hommes de main ont débarqué dans mon appartement, m’ont collé un Beretta sur la tempe et menacé de me tuer si je ne restituais pas leur came dans les 48 heures… J’ai chié dans mon froc (“ khrit tehti ”), puis j’ai décidé de me rendre à la police, afin qu’ils m’expulsent vers le Maroc. C’était le seul moyen pour que je sauve ma peau ”, (pont des*) soupire-t-il, visiblement gêné de remettre sur le tapis ce triste épisode.
Tout s’est accéléré, ensuite. Garde-à-vue, interrogatoires en présence du Consul marocain, billet d’avion aller vers Casablanca, “re-garde-à-vue”, retour, la tête basse et sans un kopeck, dans son quartier ! Fin du rêve ! Mais Aziz a toujours la tête dans les étoiles ! Il veut repartir en Italie, histoire de se refaire une santé financière. Pas à Venise, parce qu’il se ferait sans doute zigouiller à l’aéroport, mais à Naples (chez la Cammora, qu’il convoite comme nouvelle “ famiglia ” d’adoption), où il dit avoir d’autres compères, qui seraient disposés l’aider à se remettre en selle. Il finira sans doute comme Tony Montana, Aziz ! Criblé de balles !

M.L.       

* Extrait revisité de la chanson “Emmenez-moi” de Charles Aznavour. 
* Désolé ! J’ai pas pu m’empêcher !



 

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