Encore une contradiction de la société marocaine. Au moment où les gens, financièrement à l’aise, ne sacrifient pas le mouton, ceux qui sont démunis n’imaginent pas un instant de se passer de cette fête sacrée pour eux. Emprunter chez sa famille ou son employeur, avoir recours à une société de crédit, ou encore vendre certains biens, tous les moyens sont bons pour se payer un mouton. L’important est de ne pas célébrer cette fête sans sacrifice. En effet, il s’agit de sacrifice dans tout le sens du terme. “ Ce n’est pas pour moi que je le fais, mais pour mon petit-fils, je n’admettrais pas que ses cousins aient tous un mouton chez eux et pas lui . Cela m’est très difficile, car l’argent que me donne ma fille pour les besoins de tout un mois vont servir pour acheter le mouton, mais je ne peux pas faire autrement ” déclare une quinquagénaire qui élève son petit-fils de 12 ans (né sous x) et dont la maman est employée de maison. Nombreux en effet, sont les gens qui sont dans la même situation que cette femme. Car au-delà du fait religieux, une grande partie de Marocains célèbrent l’Aid dans un esprit de rituel. Car si on devait se référer à la religion, seuls les hommes mariés ou pères de famille devraient faire le sacrifice, alors qu’en réalité nombreuses sont les femmes divorcées ou veuves qui le font. Si pour certaines, c’est surtout pour les enfants, pour d’autres c’est une question d’orgueil et de fierté. “ Plutôt mourir que de rester sans mouton devant les voisins”, lance une bonne dame. C’est pour dire que si l’on devait suivre le principe religieux de cette fête, ceux qui ont les moyens égorgeraient leur mouton et le partageraient avec ceux qui ne le font pas pour assurer l’équilibre de la société. “Je pense que cette fête a été, au fil, des ans, déviée de son principal objectif. A savoir la générosité, le partage et l’entraide et la solidarité. Aujourd’hui, c’est plus un rituel qu’autre chose et c’est pour cela que je ne vois pas de raison de la célébrer. Même si on a envie de donner de la viande, on ne trouve pas grand monde car tous en disposent. Du moment que c’est facultatif du point de vue religion, je préfère aider des familles démunies qui ne peuvent pas s’en passer tant c’est sacré pour eux et leurs enfants.”, explique LY (marié, sans enfant). Idem pour Widad, mariée depuis six ans et maman d’un petite fille; la jeune femme n’a jamais célébré cette fête, alors qu’elle est pieuse, qu’elle accomplit tous ses devoirs de fidèle musulmane. “ J’en profite pour voyager, pour me reposer et prendre l’air. Franchement je trouve cette fête primitive, voire barbare. Je ne supporte pas la vue du sang et je ne me vois pas du tout en train de manger cette viande après avoir vu déverser autant de sang. ” AK, cardiologue marié depuis 12 ans à une étrangère et papa d’une petite fille, n’a jamais fait de sacrifice. “ Au début, je fêtais l’Al Aid avec mes parents, mais depuis quelques années, je me rends à Marrakech. J’ai rarement l’opportunité de laisser mon cabinet, donc pour moi l’Aid c’est l’unique occasion de faire un break sans penser à un remplaçant. Franchement, je ne sais pas si je commets un impair vis-à-vis de la religion ou pas, je ne suis pas un véritable pratiquant, à part le ramadan, je ne fais rien d’autre. Peut-être que si j’observais un jour tous les autres piliers de l’Islam comme il se doit, je ferais également le sacrifice. Pour l’instant, cela ne me dit rien.”
Pauvre mais décidé
Pour I.S. c’est plus un désagrément qu’autre chose. “ Lorsque je vivais chez mes parents, j’étais obligé de me farcir tout ce cauchemar, mais depuis que je suis marié, j’en suis délivré. Je voyage. Je vis dans un appartement, comme la majorité des Marocains, donc je ne vois vraiment pas comment font les gens qui y égorgent des moutons. De plus, c’est une fête sacrée pour les bonnes et il n y a pas moyen d’en retenir une..., par conséquent il est impossible de faire soi-même toutes les tâches ménagères qui se rattachent au sacrifice. Donc pour éviter tout ces tracas, je ne le fais pas, j’aide, dans la mesure du possible, une famille qui a plus besoin que moi d’égorger un mouton. ” C’est le cas de A.O., âgé de 46 ans et marié depuis une année seulement, il tient beaucoup à célébrer son premier Aïd en ménage, en bonne et due forme, alors qu’il est au chômage. Il vit du loyer d’une vieille maison qu’il a co-héritée avec ses frères et sœurs qui lui permettent d’en disposer. Il habite une partie et loue l’autre partie à 800 dhs par mois. Pour l’Aid, ce sont ses frères et soeurs qui ont dû cotiser pour lui permettre d’acheter le mouton, alors qu’il pouvait très bien s’en passer et aller festoyer chez l’un d’eux. Mais non, par fierté vis-à-vis de sa femme et de sa famille et de sa belle-famille, il se croit obligé d’égorger son propre mouton.
Force donc est de constater que les disparités qui divisent la société marocaine sont criardes à tous les niveaux. Elles ne sont pas uniquement d’ordre financier ou intellectuel, mais elles se plient aux us et coutumes et aux divers comportements. Celui qui a dit que les Marocains sont faits dans le même moule s’est sûrement trompé. Il y a autant de différences entre les Marocains qu’entre les quatre saisons !
L.O.