Les SDF sont les pestiférés du troisième millénaire. Je sais de quoi je cause. J’en ai fréquenté un paquet, un “parciel” (antonyme de parterre), une semaine durant, celle qui a laissé place à la présente, dans des squares, des squats, des boui-boui poussiéreux peuplés de pouilleux... Autant vous dire que c’était pas la joie. Ou plutôt, si: on aurait juré que c’était la cité de la joie!
Même si la révolution du prolétariat, telle que l’invoqua Carlito Marx (depuis l’temps que j’le fréquente, çui-là, je peux me permettre d’écorcher son nom), finissait, miraculeusement, par prendre forme, les galères des SDF, pauvres parmi les pauvres, perdureraient. Car les SDF n’appartiennent à aucune des deux classes antagonistes; ils sont tout bêtement en marge de la société; ils seraient, de ce fait, sous le joug de la dictature du prolétariat, puisque n’en faisant pas partie. A tous les coups, Staline les aurait entassés dans des trains (transsibériens) en partance pour ses “glorieux” goulags! Pas plus prévenants que le petit père des peuples, les Marocains, tous les Marocains, les édiles, le capital, la société civile, les patrons de presse donneurs de leçon, toi, lecteur, moi, nous tous, ne nous soucions même pas de les envoyer mourir au loin; à l’abri des regards; nous les abandonnons à leur sort, dans nos rues, les y laissons déambuler sans but, à la merci de la “grande faucheuse”.
“Le froid va finir par avoir ma peau”, gémit Aaniba (c’est ainsi que l’appellent ses acolytes) tandis que nous sirotons un thé dans un café de l’ancienne médina (sis à “Essmat”, pour être plus précis), aménagé, sommairement pour le moins, dans un cagibi si lilliputien que le plus zen des je-m’en-foutistes pâtirait, à coup sûr, d’une crise de claustrophobie aiguë. “ Alors j’irai rejoindre Essadek, Mahmoud, Abdellah et les autres potes qui ont rendu l’âme ces derniers temps”, ajoute-t-il solennellement. Selon lui, il en tomberait comme des mouches, des gars comme lui; chaque hiver.
J’ai vu où couche Aaniba, pour avoir partagé un dîner avec lui et ses compagnons d’infortune, chez eux (enfin, pas tout à fait chez eux!) Il squatte actuellement une villa coloniale abandonnée du centre-ville où j’ai, à plusieurs reprises, traîné avec d’autres groupes de SDF dans le cadre de mes enquêtes (celles sponsorisées par les mouchoirs en papier “Elodie Fréjé”, en l’occurrence). Il dort dans une carrée de la villa, le pauvre vieux, sur un lit de fortune, un fatras de cartons et d’étoffes humides disposés à même le sol, entre des flaques d’eau envahissantes (du fait de la toiture, exagérément éventée).
J’ai également vu la garde-robe de Aaniba; une poignée de fringues qui tiendraient dans un sachet en plastique standard (comme on en trouve dans toutes les épiceries de ce bled). Et ses tongs, brésiliennes, évidemment, mais version favela...
Rien que de voir Aaniba accoutré comme s’il faisait, au bas mot, une dizaine de degrés Celsius en sus, on se prend à vouloir descendre une des bouteilles de “pire-nard” que lui et ses potes s’envoient frénétiquement, à une allure à laquelle devraient s’intéresser les artisans du Guinness des records.
L’“all-cool”
Il est 18 heures 30 en ce vendredi 24 décembre, et si Aaniba croyait au Père Noël, et que ce dernier se proposait de remplir ses… tongs de cadeaux par milliers, il lui demanderait à tous les coups des caisses de gros rouge. Un manteau, une couverture en cachemire, Aaniba? Que nenni! Au diable, le froid! Lorsqu’il a des verres dans le nez, lorsque son taux d’alcoolémie est à sa convenance, Aaniba oublie tous ses tracas, bien qu’il ne se défasse pas de sa toux endémique (dont je m’étonne de n’avoir pas parlé plus tôt, tant elle m’a marqué, et agacé) et d’“expecto-rations-de-choix” (qui m’ont, pour leur part, débecté). Ses rhumatismes, la famille qu’il a laissée en plan une dizaine d’années plus tôt, les potes qu’il a perdus, en route, les rats replets qui perturbent son sommeil… Ce n’est pas pour rien que Aaniba et ses pairs surnomment leur breuvage chéri l’“all-cool”…
Au cours de la soirée que j’ai passée en leur compagnie, les cinq membres de la bande ont sifflé pas moins de six bouteilles! Si le montant de leur consommation de ce jour-là n’équivaut même pas au prix du “liège” d’un Mouton-Rothschild, il n’en demeure pas moins qu’ils auraient pu consentir cette somme pour un achat plus utile, en ces temps de grand froid: un brasero et plusieurs kilos de charbon, par exemple, une couverture… Ils auraient même pu passer une nuit à l’hôtel. Pas dans un palace de la place, mais au moins dans une pièce disposant d’un lit, d’eau courante…
Les SDF font pitié, mais aussi enrager. Tous ceux que j’ai côtoyés, à Nevada (parc situé à l’intersection de l’avenue Hassan II et le boulevard Rachidi), à Sahat Sraghna (Derb Soltane), à Essmat, à Mohammédia, vivent dans l’indigence la plus extrême. Pourtant, tous se permettent d’être des pochards (parce que c’est un luxe; et pas des moindres!) Ils y parviennent en restituant aux vendeurs d’alcool l’essentiel de l’argent qu’ils dégotent, qui en faisant la manche, qui en se rendant coupable de larcins plus ou moins graves. Aaniba, par exemple, alterne les deux activités. Il est tantôt mendigot, tantôt détrousseur. Cela fait une trentaine d’années qu’il est hors-la-loi intermittent. Il pourrait chaparder manteaux et couvertures s’il y tient vraiment. Mais des comme lui ne tiennent à rien d’autre qu’à leur litron.
Agé de 50 ans, Aaniba dit sentir sa fin approcher à grands pas. Sa toux apporte de l’eau à son moulin (de paroles), mais c’est l’alcool, vraisemblablement, non pas la rudesse du climat, qui finira par avoir raison de lui.
M.L.