La scène serait passée anodine en ce vendredi soir, dans ce petit recoin de Douar Graâ, si seulement les ninjas n’étaient pas intervenus dans ce quartier populaire de Rabat. Tellement qu’ici le passant, tout comme la population de ce patelin, est habitué aux prises de bec, aux disputes et aux provocations des dealers. Des empoignades qui se terminent parfois par une guerre de tranchée où souvent mort s’en suit. Mais ce vendredi, l’attroupement avait un autre visage. Et les spectateurs assistaient à quelque chose de nouveau dans leur quartier. La rapidité, avec laquelle les choses se sont déroulées, a laissé perplexe plus d’une personne. Tellement qu’il y avait de l’art et de la manière dans l’intervention de ce nouveau corps de police. Vous l’aurez deviné, il s’agit des Groupes urbains de sécurité (GUS) que les jeunes banlieusards s’amusent à appeler les ninjas marocains. En effet, ce jour, trois jeunes dealers écoulaient tranquillement leurs marchandises sans s’inquiéter. Comme d’habitude d’ailleurs. Puis soudain, une estafette, couleur bleue marine arrive. Surpris, les revendeurs n’ont eu aucun temps de réagir ni d’échapper. Dans l’entourage aucun mot n’est adressé aux badauds qui s’étaient attroupés et aucun spectateur n’a osé siffler la scène. Alors qu’il n’y pas si longtemps, de telles interventions allaient remuer tout le quartier. Car dans cette descente, il y avait de la discipline et du savoir-faire. Et l’opération a produit son effet puisque les commentaires et les appréciations, qui ont suivi après le départ des GUS, montrent que la population avait besoin de cette sécurité de proximité. Parmi la foule soulagée, une mère de famille donne le ton. «Mais qui sont ces gens là», pose-t-elle la question à un homme qui avait assisté à la scène. «Ce sont les agents de la nouvelle police», répond ce dernier. De fil en aiguille la discussion prend une forme de causerie entre deux personnes partageant les mêmes inquiétudes. Elles seront rejointes par un adulte d’une quarantaine d’années et qui semble connaître les nouveaux policiers, bien tenus et bien équipés. «Dans quelques temps, la petite délinquance va diminuer pour ne pas dire disparaître. Ces policiers sont bien formés. Ils sont mobiles et rapides dans leurs interventions. C’est une stratégie adoptée par la Direction Générale de la Sûreté Nationale pour mettre fin à ces agressions, devenues fréquentes et insupportables», fait-il remarquer devant une assistance requinquée. L’argument de notre bonhomme n’est pas infondé. En effet, l’idée de lancer les GUS n’est pas fortuite car, comme il a été souligné dès le lancement de ces corps d’élites, la DGSN était appelée à être en phase avec les réalités sociales. D’abord, l’environnement urbain. Lequel connaît un développement important et vit de profondes mutations. Ensuite, la recrudescence de la délinquance liée à ce développement. Une situation qui se matérialise par l’apparition de nouvelles formes inquiétantes de criminalité. Cet état de fait a fait régner un sentiment d’insécurité. Comme le souligne d’ailleurs un père de famille interrogé au sujet des GUS. «Aujourd’hui, il est difficile de se promener seul dans les ruelles des quartiers pauvres. Les agressions sont nombreuses. Ma petite fille a même séché ses cours plusieurs fois par crainte d’être attaquée. Il y a de nouvelles attentes en matière de sécurité. La police doit être constamment dans ces quartiers pour dissuader les délinquants». Dans un autre quartier, dénommé Océan, ce sont les filles de joie qui se sont assagies au grand bonheur des pères de famille qui ne supportaient plus les va-et-vient incessants de ces filles. Le même vent de sécurité a soufflé sur Youssoufia. Des avis recueillis ici et là montrent que les GUS font, pour l’instant, un bon boulot. Et justement, beaucoup de réserves sont faites dans ce sens. Une femme estime qu’il faut attendre des mois et des années pour juger les GUS. Tandis que sa fille se dit ne pas être intéressée. Pour elle, «les GUS ne vont pas là où il faut. On ne les voit que dans les voitures ou sur les motos en train de circuler tout bonnement. Ce qui fait que les petits délinquants peuvent échapper plus facilement. Les GUS doivent opérer dans la discrétion et parfois en civil.» Mais c’est chez les dealers où les critiques sont acerbes. «Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi les GUS n’ont été créés si ce n’est pas pour nous foutre la merde. Nous rendre la vie plus difficile. Le pire c’est que l’État ne nous trouve pas de travail et n’assure même pas notre pain. Au lieu de s’occuper de ces vrais problèmes, les responsables nous envoient des super flics», explique HM, un ancien détenu au passé chargé. Il est très craint dans le quartier. Mais depuis l’arrivée des GUS, il s’est mis à carreau et opère maintenant beaucoup plus discrètement. Un autre petit trafiquant affirme, pour sa part, que les GUS ont gâché son commerce. Il aurait perdu des milliers de dirhams depuis qu’ils font les rondes.
Agir dans la durée
Une satisfaction pour la DGSN, pour qui la mise en place des GUS répond aux objectifs de la police de proximité. Une police qui se veut avant tout citoyenne, de proche et efficace.. Un responsable, intervenant à ce sujet, explique que «la question de la protection des citoyens contre ces multiples agressions se trouve au premier plan des préoccupations des autorités locales. Ce qui se traduit par une demande forte d’une police plus proche, plus visible, capable de faire reculer au quotidien la délinquance et les incivilités. La réforme, ainsi engagée par la DGSN, vise à répondre aux attentes de la population et s’inscrit dans une démarche de modernisation.» En la matière, le pays a pris un bon départ. D’ailleurs, dans la configuration actuelle, 3 GUS sont déployés à Casablanca, 2 à Rabat et un à Marrakech soit 6 GUS au total. En outre, ce nombre est appelé à augmenter progressivement pour atteindre 33 GUS fin 2006, repartis sur toutes les grandes villes du Royaume. Sans oublier que les GUS forment une unité homogène, comprenant 200 éléments, encadrés par un chef et un adjoint. Pour ce qui est de l’opérationalité et l’efficacité, chaque GUS dispose d’un matériel roulant composé de 32 motos, 16 fourgonnettes, 8 Jeeps Prados, 4 fourgons, 2 véhicules légers. Et ce n’est pas tout puisque tous les véhicules et motos sont équipés de poste radio fixes ou portables sans oublier que les GUS sont équipés d’un armement individuel et collectif approprié. Il n’est donc pas étonnant que dans les quartiers périphériques, la délinquance tend à régresser. Mais en l’absence de statistiques officielles sur ce point, on ne peut que croire à ce l’on voit et ce qui se passe dans nos quartiers. Bref, ces nouveaux policiers, que l’on appelle les ninjas marocains, ont pu créer en un laps de temps, un climat de sérénité et de quiétude. Pourvu que cela dure pour que les pères et mères de familles puissent dormir sur leurs deux oreilles.
M.S.