La Nouvelle Tribune : L'assassinat récent du Hollandais Theo Van Gogh, cinéaste connu pour son islamophobie, a remis, de nouveau, en cause le problème délicat de la cohabitation religieuse en Europe. Que prévoyez-vous pour affronter des situations pareilles ?
M.Mohamed Bechari : En tant que responsable musulman en France et en Europe, j'ai condamné fermement l'assassinat de ce cinéaste même si nous n'avons aucune sympathie à son égard. Mais, nous pensons que ce genre d'action, c'est-à-dire le recours à la violence, est un danger pour l'image de l'Islam en Europe. Il faut dire qu'en Hollande, cette religion a toujours vécu dans la paix et dans l'harmonisation et nous n'avons jamais eu de problèmes dans ce pays, contrairement à ce que nous avons vu, de temps à autre, comme actes racistes en France et notamment en Corse ou xenophobes en Allemagne ou encore islamophobes en Angleterre.
Ne pensez-vous pas qu'il existe un problème de juste milieu de part et d'autre? La montée de l'islamophobie, du racisme et de l'exclusion provoquent, voire encouragent ce genre d'actes ?
J'ai toujours dit que là où la réflexion et la pensée des Arabes s'arrêtent, ce sont les mains qui prendront la relève. Aujourd'hui et il faut le dire, nous sommes affrontés à un problème et à un fléau beaucoup plus dangereux et qui n'est autre que la nature de la pensée arabo-musulmane qui n'arrive plus à produire des projets civilisationnels capables de répondre aux questions posées par les défis de la modernité et des droits des minorités religieuses, ethniques, linguistiques, philosophiques...Nous nous trouvons aujourd'hui malheureusement devant des actes irresponsables en Hollande qui ont conduit à l'assassinat de ce cinéaste. Conséquence naturelle: nous avons eu une dizaine de mosquées et d'écoles coraniques incendiées, la montée de la xénonophobie, de l'islamophobie et du racisme de tout bord. Les musulmans d'Europe s'inquiètent aujourd'hui dans leur présence et dans leur culture. Actuellement et comme aux Etats Unis, on se dirige en Europe vers des lois beaucoup plus dures à l'égard de la communauté arabo-musulmane. Des lois qui permettent aux autorités de tout pays européen d'interpeller à tout moment une personne donnée sans que celle-ci bénéfice de son droit à la défense ou les droits qu'accordent en général la loi à une personne interpellée.
Ne voyez-vous pas que dans ces conditions, le plus inquiétant, c'est que l'Islam modéré et tolérant manque de protagonistes ?
J'étais à l'origine en partenariat avec l'Observatoire Européen contre le Racisme et la xénophobie basé à Vienne, d'un rapport soumis à la Commission européenne trois mois après les événements du 11 septembre. Dans ce rapport, nous avons traité des questions de l’islamophobie dans les différents pays de l'Europe. Je fus entendu par le parlement européen et actuellement j'ai un livre qui vient de paraître sur l'image de l'Islam dans les médias occidentaux après le 11 septembre où je démontre qu'il y a eu des directives directes émanant de différents médias d'Europe et des États Unis qui sont unanimes sur le fait que derrière un musulman se cache un Islamiste, que derrière un islamiste il y a un terroriste et que derrière un terroriste il existe tout un projet de déstabilisation. Et là malheureusement nous n'avons servi ni notre religion musulmane ni la cause arabo-musulmane. Nous avons par exemple desservi les causes palestinienne, irakienne et notre comportement a incité la confusion entre le droit de lutter pour la libération de son pays et le droit de se comporter hors la loi et prendre des innocents dans des attentats que ce soient ceux de Riad, du 11 septembre, du 16 mai, du 11 mars ou d'autres. Donc, nous, en notre qualité de représentants des minorités musulmanes en Europe, nous avons un rôle à jouer pour prouver qu'il existe un Islam en Europe diffèrent de celui pratiqué au Maroc, en Algérie ou dans d'autres pays arabo-musulmans. Un Islam capable de répondre aux questions posées par la laïcité. Un Islam capable d'intégrer un nouveau paysage euro-américain qui ne connaît presque rien sur la civilisation arabo-musulmane.
Qu'en est-il, en réalité, de la cohabitation religieuse en Europe ?
Actuellement, l'Europe a pris conscience que la religion musulmane fait partie intégrante de son environnement et par conséquent la nécessité de l'organiser et de l'encadrer. C'est dans cet esprit que s'inscrit dès 1912 l'initiative de l'Autriche de reconnaître l'Islam. D'autres initiatives ont suivi, à savoir celles de la Belgique en 1974, l'Espagne en 1992 et de nos jours en France.
Malgré toutes ces mesures, l'on constate une certaine méfiance à l'égard de l'Islam en Europe. Est-ce que cela veut dire que cette religion fait peur aux Occidentaux ?
C'est normal. l'Islam commence à faire peur même dans les pays arabo-musulmans. Car quand on massacre et tue au nom de l’Islam, c'est normal que les autres sentent la peur. Ce n'est pas uniquement la responsabilité du sionisme que l'on met à l'index, à chaque fois à tort ou à raison, mais c’est aussi celle des penseurs arabes et musulmans qui ont toujours ce complexe de supériorité. Dans cet engrenage, il y a bien sûr d'autres phénomènes étrangers qui s'imposent en Europe. Il y a des milieux qui soutiennent et autres qui sabotent. Tout cela a fait qu'en Europe l'Islam a une mauvaise image et surtout après les actes du 11 septembre, du 11 mars...S'ajoute à cela la nature de la présence du musulman en Europe qui est loin d'être l'ambassadeur qu'il faut pour la mission qu'il faut. Nous avons assisté à une immigration de main- d'oeuvre, suivie d'une immigration estudiantine ou les calculs politiciens l'emportaient sur toute autre considération. Ce qui a desservi une véritable culture de communication sur le vrai Islam en Europe.
Quelle réponse donnez-vous à ceux qui disent que l'Occident est en guerre contre l'Islam?
A mon avis, il est grand temps d'arrêter de dire qu'il y a une guerre contre l'Islam. De ma part, je suis contre cette dualité imposée par nos grands penseurs, à savoir, l'Islam et l'autre, l'Islam et la femme, l'Islam et la démocratie, l'Islam et l'environnement...L'Islam est une religion porteuse d'une moralité précise. La gestion quotidienne de nos affaires dépend de notre savoir-faire. C'est vrai qu'il existe toujours un référentiel, mais cela ne doit pas constituer un obstacle à la réalisation de nos projets. L'Occident n'est pas en guerre contre l'Islam et il n'existe pas de dualité. Nous sommes dans un monde où il existe des amis, des ennemis et des concurrents. Chose que l'on trouve à l'intérieur même de la maison Islam. Il est à préciser dans ce sens que nous ne sommes pas dans une phase de dialogue mais dans une phase de multilogue aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. Et l'Europe est en train d'organiser la communauté musulmane qui fait d aujourd'hui partie intégrante de la société européenne.
Pouvez-vous nous dire dans quelle mesure la loi sur le port du voile en France a atteint l'objectif escompté ?
C'est vrai, la discussion s'est centrée essentiellement sur la question du foulard, mais la loi qui a été votée en France est une loi qui cadre et encadre ce qu'on appelle la laïcité. C'est une loi qui a été déposée par le groupe UMP au sujet de port de signes religieux à l'école. La question qui s'est posée essentiellement pour nous était une question de choix, et surtout puisqu'il s'agit d'une contradiction entre la loi et la foi. Donc nous nous sommes posés la question de savoir s’il faut choisir la loi ou la foi ou bien être à jour avec sa pratique religieuse même si celle-ci est en contradiction avec la loi.
Plus précisément ?
Pour nous, le débat sur le foulard était un faux débat. Un débat qui a été focalisé, voire provoqué par des querelles politiques au sein de l'UMP et ce entre l'aile de Sarkozy et celle d'Alain Juppé, ex-Président de l'UMP. Les musulmans de France ont ressenti que c'est une loi spécifique qui visait plutôt la question de la pratique religieuse. Chose qui a provoqué des réactions très négatives au sein de la communauté musulmane en France.
Comment alors avez-vous réagi concrètement ?
Trois étapes ont marqué notre réaction: la première affichait notre opposition à cette loi et nous avons bien dit que cette loi ne peut pas régler le problème de la laïcité. La
deuxième étape venait après le vote par le Parlement de cette loi où nous avons demandé aux musulmans de France de la respecter. La troisième étape et qui a été la plus dure pour nous est celle où le Groupe de l'Armée Islamique Irakienne avait déclaré le 29 août 2004 la prise en otages de deux journalistes français avançant dans cette affaire la question du voile. Nous avons décidé le lendemain de nous réunir avec les responsables étatiques français et nous avons exprimé notre solidarité avec les journalistes. Nous avons bien déclaré qu'il ne faut pas prendre en otage les affaires intérieures, notamment la question du foulard, et nous avons demandé aux ravisseurs de relâcher les deux journalistes français.
Pour certains Oulamas, comparer le voile à la Kippa ou à la croix est, déjà, une gageure ! Car tout simplement, disent-ils, le voile n'est pas un signe religieux, contrairement à la Kippa ou à la croix qui, elles, le sont. Qu'en dites-vous ?
Malheureusement, nous sommes devant un ensemble de mots et chaque mot a sa propre signification. Faut-il parler du foulard, du Hijab, du voile ou du Khimar ou encore du Tchador...Tous ces mots sont des synonymes parfois homogènes et parfois hétérogènes. Mais là, ce n'est pas le problème. Ce qui nous intéresse dans cette affaire c'est que la liberté de la pratique religieuse, que ce soit chez la fille musulmane, le protestant, le catholique, l'athée ou l'humaniste, ne soit pas mise en cause. Nous avons bien dit qu'il faut respecter le choix des uns et des autres. Alors, est-ce que c'est le foulard qui est un signe religieux ou est-ce une pratique d'obligation religieuse? Nous avons déclaré dans notre conseil d'administration du CFCM (Conseil Français de Culte Musulman), du 12 octobre, que le foulard est une prescription religieuse. Nous nous sommes engagés alors à défendre les jeunes filles musulmanes et de défendre en fait la liberté de le porter ou non. C'est vrai, le foulard n'est pas un signe religieux. Mais qu'est qu'on doit faire? La question aujourd'hui consiste surtout à savoir ce que l’on doit faire pour une communauté musulmane estimée à plus de 6 millions de fidèles. Devant donc une contradiction entre la loi et la foi, que faut-il faire: interpréter la foi ou se soumettre à la loi ?
Que faut-il faire selon vous ?
Là, il s'agit d'une question qui n'est pas nouvelle. C'est une question qui a vu le jour avec l'apparition du Fikh Islami et ce depuis la mort du Prophète Mohamed que le salut et la prière soient sur lui. Le monde musulman s'est trouvé alors devant ces querelles: conception de l’État musulman, conception de la Khilafa, la question d’Imarat Al Mouminine...D'autres questions vont avoir lieu à partir du deuxième siècle Al Hijri où l'Islam va être affronté et confronté à de nouvelles situations. Aujourd'hui, c'est la première fois de l'histoire que la France vit une situation de religion minoritaire. Ce qui lui impose de véritables problèmes. Il y donc aujourd'hui nécessité de s'adapter à cette nouvelle situation de religion minoritaire dans un État laïc. Donc, c'est là le défi qui est lancé à la présence musulmane en Occident en général: comment doit-elle s'adapter et fonctionner? quelle nature de discours islamique doit-elle apporter? Faut-il amener les discours islamiques du monde arabo-musulman en Europe ou faut-il réfléchir et inventer un discours islamique avec, bien sûr, un esprit occidental?...
Donc pour vous, la France, pays connu pour sa richesse en droit et en démocratie, n'a pas limité la liberté religieuse en légiférant une telle loi ?
Nous avons bien dit qu'aujourd'hui ce n'est pas intelligent de légiférer une telle loi qui est vue par la communauté musulmane de France comme raciste et xénophobe. Donc, ça ne résout pas le problème du foulard. Aujourd'hui, nous disons que pour faire face à l'intégrisme musulman, il ne faut pas provoquer une radicalisation du discours.
Entretien réalisé par
Hassan Zaatit