Des régiments de SDF, de tous les âges, sont sagement installés autour des tables dressées dans ce garage du centre-ville, et lorgnent (d’un regard aussi enflammé que celui par lequel Roméo dévorait Juliette) les victuailles auxquelles ils auront droit dès que le muezzin donnera le départ. Omar et sa bande de joyeux drilles lancent bien quelques vannes à leurs commensaux, mais, en général, l’ambiance est bien au stoïcisme pré-moghreb. Des "chut", parfois excédés, fusent même pour réprimer les esprits facétieux. Qu’à cela ne tienne! Omar pète la forme pour un gars qui parcourt le premier mois de carême de son existence.
En ce mercredi 27 octobre 2004, il est tellement excité, Omar, qu’il est à deux doigts de se faire éconduire du garage. Son hôte, un philanthrope (apparemment plein aux as) qui tient "un resto du cœur" depuis une demi-douzaine d’années, n’apprécie pas particulièrement les jugements sévères que le mioche très hâbleur porte sur la "hrira". " Si tu la trouves pas bonne, que tu trouves que sa couleur est bizarre, t’as qu’à aller manger ailleurs ", indique le samaritain, sans lever la voix. Il a fallu l’intervention des potes d’Omar pour que les choses rentrent dans l’ordre. " Ce n’est pas un mauvais bougre, Monsieur! Il a juste tendance à l’ouvrir un peu trop", avance, les yeux suppliants, Redouane (que j’ai rencontré la veille dans la masure en ruines que squatte la bande d’ados). Le pote d’Omar se retourne ensuite vers ce dernier, et le somme, sans ambages, de façon lapidaire, de rattraper le coup.
Visiblement affamé, Omar suit le conseil de son alter ego, tempère ses propos en expliquant au proprio du garage qu’il a hâte de l’avaler, la "hrira". Débonnaire, son interlocuteur lui répond malicieusement qu’il veillera particulièrement à ce qu’il ingurgite son poids de "hrira"! La quasi-totalité des SDF trouve très bonne la plaisanterie, et pouffe de rire; c’est dans la joie et la bonne humeur que la compagnie entame la rupture du jeûne.
Omar semble bien parti pour prendre son hôte au mot. Il engloutit de la "hrira" à une vitesse folle. A le voir, on se dit que Stakhanov auraient pu existé, tant la cadence de ses coups de louche est infernale, industrielle, autrement supérieure à celle de ses semblables. Tenez! Hassan et Fouad, les deux autres membres du groupe qui pratiquent ramadan, n’y vont pas de main morte, lorsqu’il s’agit de déglutir. Ils restent néanmoins un cran en deçà d’Omar, dont la vélocité et l’endurance, cuillère en main, sont proverbiales (selon ceux qui le fréquentent au quotidien). "Je me plains souvent du manque de bouffe. Alors, maintenant qu’il y en a à volonté, pourquoi se priver?", marmonne-t-il, la bouche pleine, cependant qu’il se sert un énième bol de soupe. " Tu sais, les premier jours de ramadan, c’était pas évident. "Oualou" à se mettre sous la dent. Même les membres de la bande qui ne jeûnent pas restaient toute la journée sans bouffer quoi que ce soit. Tout au plus fumaient-ils quelques cigarettes!", précise Fouad.
Le repas dure quasiment une heure; une heure qui détonne drôlement dans l’existence d’Omar et des autres SDF. Habituellement maltraités, mis au ban de la société par leurs concitoyens, les misérables sont logés à meilleure enseigne au cours de ramadan, puisqu’ils bénéficient du regain de la fibre solidaire qui s’opère ce mois-ci.
Omar est maintenant repu. Il tire quelques taffes d’une cigarette que lui tend Hassan, puis quelques autres d’une deuxième cigarette, allumée, celle-ci, par Redouane. Les bénévoles qui nous ont encadrés durant le repas commencent à débarrasser les premières tables, et Omar se hâte de leur emboîter le pas : il nettoie notre table en moins de deux, ramasse, en faisant en sorte de ne pas être vu, tous les vivres qu’il peut dans un sachet en plastique, puis signifie, d’un mouvement de tête (aussi léger que le comportement d’une nympho en rut), à ses compères de le suivre.
Nous sortons du garage et nous nous dirigeons vers le squat. Les gars commentent le repas, qu’ils estiment, à l’unisson, des plus satisfaisants. " Il était temps que nous tombions sur un bon plan. On n’aurait pas pu passer ramadan entier comme nous avons passé ses premiers jours; je crois que c’est Dieu qui nous récompense, Fouad, Hassan et moi, de suivre ses ordres malgré l’adversité", estime Omar en exhibant le sachet en plastique.
Cette nuit-là, pour la première fois depuis le début du mois sacré (me confiera Redouane, le lendemain), aucun des SDF n’a dormi le ventre creux.
M.L.