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Le (d)ramadan d’Omar

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On toque à ma lourde, cependant que l'imam de mon quartier s'apprête à entonner sa déclamation, son “Dieu est grand”, de la délivrance (puisqu'il ne reste guère plus que quelques secondes pour que l'astre déterminant tire sa révérence, pour que le soleil -so late- se pâme enfin dans les bras de Morphée). Je la délourde, un peu contrarié; je tombe “torse à nez” avec un “chemkar” haut comme trois pastèques (jamais vu quelqu'un d'aussi “court” que trois pommes amoncelées, moi!) Il se présente sommairement, m'explique plus en détail qu'il traverse tant bien que mal son premier ramadan. Je lui remets rapidement quelque broutille, et referme lourdement la porte. A cause de ce petit garnement, j'ai jeûné 30 secondes de plus ce jour-là!
Dix minutes plus tard, grillant une Marquise (non, je déconne!) sur mon balcon, qui vois-je en train de trifouiller les poubelles de mon quartier? Dans le mille, lecteurs perspicaces! Le mioche de tout à l’heure! Moche, très moche comme vision! Je me suis immédiatement remémoré les ripailles babyloniennes dont ma mère me gavait lors de mes premiers f’tours, de mon ramadan initial (et réprimé une crue lacrymale). J’ai déboulé dans l’escalier, bien décidé à corriger ma conduite cavalière de tout à l’heure. 
Arrivé à sa hauteur, dans la rue déserte, je l’adjure, la gorge serrée, de renoncer à ses prospections peu salubres, m’excuse de l’avoir un peu dédaigné et le convie à me suivre chez moi afin qu’il se sustente. Rétif, sans lever la tête de la benne à ordures, il me répond que c’est-très-gentil-mais-il-peut-pas-car-ses-potes-attendent-qu’il-rapplique-avec-quelque-chose-à-se-mettre-sous-la-dent.
Je lui rétorque qu’on n’a qu’à y aller ensemble. Il fait mine de réfléchir, me demande si je suis disposé à lourder (à mettre à la porte de ma fouille) quelques dirhams. J’acquiesce. Partant, il acquiesce également, me serre la pince et se présente. Omar et moi nous nous mettons en route.
Que c'est triste (au moins autant que Venise au temps des amours mortes), le coin de Casa où m'a mené Omar ! On s'attend à voir passer une patrouille de GI ou des maquisards irakiens tant on se croirait à Fallujah; alentour, tout n'est que ruines, débris, immondices... On comprend aisément pourquoi Brad Pitt et Robert Redford ont tourné, à Casa, des scènes du film “Spy Game”, dont la trame se déroule dans le Beyrouth des années 80.
Derb Ghallef, mardi 26 octobre. Omar est un mioche de 12, 13 ans (lui-même ignore son âge exact), un “titi bidaoui”, un “Gavroche aarbi”. Habitué à traîner sa bosse dans l'enfer de la rue, Omar est dégourdi, débrouillard comme pas deux. Ses manières débraillées, sa dégaine de clodo en herbe, la cicatrice qui court sur sa joue peuvent être trompeuses. Mais Omar n'est pas un lascar. C'est seulement un ado à qui la vie n'a pas souri. La mort de sa mère alors qu’il était en bas-âge, le manque de mansuétude de sa belle-mère, le papa alcoolique et atrabilaire… Fugueur dans l’âme, davantage que J.S. Bach, Omar s’est tout naturellement retrouvé à la rue, en compagnie de sa famille d’adoption, une bande de gars ayant plus ou moins son âge et son look.
“Viens ! Ils doivent pas être bien loin. Hassan et Fouad doivent affamer”, lance-t-il en pénétrant dans une masure abandonnée jouxtant les halles Derb Ghallef. “C’est là qu’on squatte actuellement”, ajoute-t-il.. Le squat est vide (si l’on fait abstraction des nombreux (g)rats qui y sévissent). Un peu déçu de ne pas les trouver alors qu’il a en main un sac empli de victuailles qu’il a amoureusement sélectionnées pour eux, il hausse les épaules, et se laisse tomber sur un fatras de cartons humides. Il se saisit ensuite du sac en plastique (qu’il avait laissé choir quelques instants plus tôt, par dépit, visiblement, de ne pas trouver sa petite bande là où ils s’étaient fixé rendez-vous), en sort une crêpe marocaine, qu’il s’envoie goulûment, puis une seconde. Un silence imposant règne dans ce squat où même les blattes ne doivent pas se sentir très à l’aise. Un silence soudainement brisé par l’arrivée d’un des compères d’Omar, Redouane, tout excité : “Omar, tu vas être content ! Hassan a démerdé un bon plan. Un garage non loin d’ici où on pourra manger tous les jours la h’rira!” Omar reste impassible, et Redouane sent qu’il doit renchérir : “ chebbakia, idernan (beghrir en tamazight, ndlr), baid…Y a tout, là-bas, et les gens qui distribuent les f’tours sont super gentils ; rien à voir avec ceux de la semaine dernière ; tu sais, ceux qui ne servent que les adultes, ceux à qui t’as essayé de montrer ta zigounette pour les convaincre que tu étais en âge de jeûner…” La dernière réplique de Redouane arrache un sourire à Omar, qui se lève, me présente à son ami, et m’explique qu’il est temps que nous nous quittions. “ Je dois rejoindre mes potes, mais tu sais où me trouver. N’hésite pas à passer ” me dit-il. “Mais jamais les mains vides”, rajoute-t-il en gloussant.
Le lendemain, j’ai rompu le jeûne en compagnie d’Omar et des joyeux lurons qui lui servent de potes, dans le garage cité plus haut par Redouane (qui ne jeûne pas, bien qu’il soit de deux ans l’aîné d’Omar). Mais ça, c’est une autre histoire que je vous exposerai la semaine prochaine (si, toutefois, ramadan n’a pas raison de moi, entre-temps!)
A suivre…

M.L.



 

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