En deux taffes trois quintes, la chicha a conquis le Maroc. Je ne veux pas faire dans le récit chronologique et vous passerai donc tout ce qui a trait aux origines de cette pipe à eau ou aux habitudes narcotiques ancestrales, d’ici et d’ailleurs… Cependant, en ce qui concerne l’interdiction de la chicha dans les endroits publics à Casablanca, je me laisserai aller à une petite bifurcation historique couplée à une analyse comparative encore plus succincte, infinitésimale:
De par le monde, plusieurs pays où la chicha fait partie intégrante de la culture traditionnelle, ont jugé bon de légiférer afin de contenir le pullulement, souvent chaotique, incontrôlé, donc intempestif, des bars à chicha. L'Emirat de Sharqa (E.A.U) a tout bonnement interdit son utilisation en 1993, et celui d'Abu-Dhabi lui a emboîté le pas, trois ans plus tard. En Égypte, des parlementaires ont récemment proposé de supprimer le narguilé de la brochette de services proposés dans les grands hôtels. En Tunisie, enfin, la chicha est désormais bannie des terrasses de cafés. "Officiellement, peut-on lire dans un site web tunisien indépendant, c'est parce qu'elle donnerait une mauvaise image du pays (plusieurs ministères, dont ceux de l'Intérieur et du Tourisme, seraient à l'origine de cette interdiction). Mais il se pourrait aussi qu’elle ait été interdite parce qu'elle favorisait les discussions qui pouvaient devenir trop politiques au goût de César "le plus beau gosse des esclaves fils d’Ali".
A Casa, le Wali a "ukazé". C’est une prérogative dont il dispose. Peut-être qu’en interdisant l’usage du narguilé dans les établissements publics, la Wilaya aspire-t-elle à combattre la prolifération des prostituées dans lesdits établissements ; peut-être aussi une telle décision a-t-elle été prise afin de sauvegarder la culture marocaine, la vraie (pas le syncrétisme maroco-baladi*-liba- niais) ; peut-être, enfin, la Wilaya a-t-elle jugé bon de s’en aller en guerre contre ceux qui font du pognon en polluant les poumons...
Quoi qu’il en soit, les amateurs de la pipe à eau ont été surpris, confondus, abasourdis, consternés…, par la décision de son interdiction dans les établissements publics. Le jour même où la Wilaya de Casablanca a rendu publique sa volonté d’en finir avec la chicha dans les cafés, restos, boîtes de nuit…, des inconditionnels de cette pipe (et de films égyptiens ?) m’apprenaient, dans un café où ils donnent, depuis belle lurette, libre cours à leur violon d’Ingres, à quel point ils en voulaient au "Oumda" !
"Pourquoi s’attaque-t-il à la chicha ? Y’a du vice partout dans les rues, le crime galope, le chômage idem, la crise du logement atteint des proportions quasi-révolutionnaires, les islamistes fomentent toujours […] et notre bon vieux Wali ne trouve rien de mieux à faire que d’interdire la chicha… Ce n’est pas de la drogue. C’est un procédé qui a cours partout dans le monde! Y’a des cafés supra-huppés, à Paris ou Londres par exemple, qui proposent la chicha…", fulmine "Settof".
"Settof", Mustapha pour les pas très intimes, la trentaine, voit rouge depuis qu’il a eu vent de l’arrêt du Wali concernant la consommation de son "outil tabagique chéri" (comme il se plaît à l’appeler). Settof fume la chicha depuis bientôt dix ans ; il en possède deux, chez lui, de tailles différentes, et pourrait à la rigueur se passer d’en fumer dans les endroits publics. "Mais ce n’est pas la même chose ! C’est agréable, quand je tape de la chicha chez moi, mais c’est en compagnie des copains et des copines que je me détends vraiment, que je profite pleinement des séances de chicha. La chicha, c’est la convivialité ; c’est un ciment, qui renforce les liens entre les gens qui, à tour de rôle, se saisissent du tuyau pour tirer des calées. Pourquoi la diaboliser ?", maugrée-t-il en tirant longuement sur le tuyau d’aspiration de la chicha bath de ce café tip-top du Maârif.
Sur le terrain, ce ne sera vraisemblablement pas une sinécure de proscrire la chicha. A Casa, depuis quelques années, maints établissements publics l’ont adoptée. Même les bazars de l’avenue Félix Houphouët-Boigny (l’artère qui mène à Casa-Port), ordinairement spécialisés dans l’artisanat marocain (et les opérations de change…), ont cédé à la mode "orientaliste", et vendent des narguilés de toutes les tailles et de toutes les origines (Egypte, Turquie, Chine, mais aussi Aïn Sebaâ…)
Selon le tenancier d’un bazar de l’ancienne médina, il faudra davantage qu’un décret de la Wilaya pour empêcher les cafés de proposer la chicha. "S’il n’y a pas de descentes de flics très musclées et quotidiennes, pendant au moins quelques semaines, dans les cafés à chicha, personne ne changera un iota de ses habitudes. Tu veux la preuve de ce que j’avance ? Pas plus tard qu’hier (samedi 16 octobre 2004, ndlr), soit quelques jours seulement après la décision de la Wilaya, un gérant d’un café du centre-ville est venu acheter une dizaine de narguilés chez nous. Il en possédait déjà une vingtaine, et souhaitait agrandir sa collection!", indique notre bonhomme.
“Echicha a Lmchicha”
Il est tellement volubile, ce gérant d’échoppe, qu’il m’a signalé, sans trop se faire prier, l’adresse du café en question ; un café pop, interlope, très fréquenté ; un café où la conso moyenne coûte sept, huit dirhams, où la chicha bourrée de "mouaassal" à la pomme, à la fraise, à la réglisse…, se négocie aux alentours de 30DH ; un café, enfin, où des jeunettes en pagaille sont prêtes à tout pour un peu de pépettes, voire pour une chicha offerte…
La différence de standing entre ce café-ci et celui où j’ai rencontré "Settof" est phénoménale (dans le premier, la chicha coûtait dans les 100 DH, et la déco était digne de celle d’un de ces palaces érigés sur les berges du Nil) !
Sérieusement, il y avait davantage de prostituées dans cet endroit que dans un hôtel de la ville qui a récemment changé de raison sociale (mais pas de clientèle)… De la professionnelle à toutes les tables. En plus des coquines qui m’ont zieuté sévère, comme un vautour doit, en tournoyant autour, mater sa proie, son… dormeur du val, j’ai rencontré un gars, là-bas, qui, en plus d’être un junkie de la chicha (il enrichit son "mouaassal" avec du kif !), et, accessoirement, un coureur de jupons impénitent, a oublié d’être con; il a parfaitement digéré l’interdiction dans les établissements publics. "Si je comprends bien, le Wali ne veut plus de bars à chicha. Mais, en même temps, il n’interdit pas la vente de chicha et de "mouaassal". C’est cool, ça ! Moi, je vais commencer à me balader avec une chicha toute rikiki que j’ai repérée dans un bazar du quartier des Habous. Je vais fumer dans la rue, et si les poulagas s’aventurent à me chercher des poux dans la tête, je vais faire plonger avec moi le bazariste qui me l’aura vendue, cette foutue chicha, mais aussi le buraliste qui m’a vendu le "mouaassal", et pourquoi pas la multinationale qui le fournit. De toute façon, je m’en balance, moi, de fumer dans un café, surtout lorsqu’il est pourri comme c’ui-ci ; ça ne sera pas une perte…", m’explique Hamid en pointant du doigt les toiles d’araignée qui tapissent, à ses extrémités, le plafond de cet "estaminable".
M.L.
* "Aaroubi" égyptien