Quel serait dans la cité, le rôle des responsables en général et des élus en particulier? Une question que je préfère garder suspendue. C'est au milieu des années 70, au moment de la création des premières communes, qu'on a autorisé des marchands de légumes ainsi que des "guillotineurs" de poulets, considérés comme une pépinière de voix pour les élus, à venir se greffer, telle une tumeur, à la muraille de la Qasba de Mohammedia, patrimoine culturel construit au 18è siècle. A-t-on consciemment voulu camoufler le délabrement de la muraille, faute de moyens pour la restaurer?. Cela m'étonnerait. Il semble qu'on a volontairement laissé le mal sévir. Les empoisonneurs de la beauté ! Voilà comment les choses se sont déroulées. On a permis à des marchands de "bâtir", leurs baraques à deux mètres de la muraille. Le respect de la loi, quoi ! Au fil des ans, on a oublié la loi, les baraques se sont carrément adossées à la belle muraille. Et le fleuve de sang a coulé...
Surprenante est cette capacité que possèdent nos compatriotes de pouvoir transformer des adages séculaires. On dit souvent "Toi qui es orné de l'extérieur, le serais-tu de l'intérieur également?" (Al' M'zoueq Man barra, Ach'halek Men Dakhel). Entrez dans l'enceinte de la Qasba et vous verrez la beauté en train d'éclore. Mais faites par contre un tour du côté du Lycée Ben Yassine ou alors montez sur le toit d'une maison, (si c'est pour la bonne cause, les habitants vous le permettront) et vous découvrirez l'horreur! Où est passée la muraille qui, autrefois, protégeait la ville de Fédala? Déjà en 1956, des notaires avaient reçu l'ordre de démolir une importante partie de la muraille côté ouest de la Qasba. Des architectures d'une laideur inouïe se sont hissées à l'entrée de celle-ci. Éblouissez votre regard, toujours vue d'en haut, sur des constructions anarchiques bâties sur la muraille, des déchets éparpillés sur les à peu près, 1,50 m de largeur du monument, le sang des poulets, les épluchures, les tonneaux remplis de déchets (pattes, têtes, intestins, et tout ce qui est naturellement évacué par le rectum), de ces oiseaux, nés sous un ciel défavorable. L’UNESCO aurait crié au scandale! Le comble, c'est le marécage d'odeurs infectes que dégagent toutes ces baraques de poulets, sortes de "points de vente", pareilles à des grottes préhistoriques, où germent toutes sortes de puces et qui servent d'espaces de "crimes contre l'humanité", le jour et de "maisons d’hôtes", la nuit. Face donc à cette situation désastreuse, voire alarmante et pas du tout digne du Maroc d'aujourd'hui, désireux de rehausser l'image de son patrimoine culturel, comme on se plaît à le répéter au niveau des discours officiels. les habitants de la Qasba, ayant longuement dénoncé ces actes de barbarie anéantissant à petit feu, par ignorance, une partie importante de leur histoire et de leur mémoire, se sont décidés à aller à l'encontre de l'adage déjà cité au début de l'article, et de faire en sorte que la laideur de l'extérieur soit masquée par la beauté de l'intérieur. Et le résultat est des plus surprenant. Vous n'aurez qu'à visiter vous-mêmes la Qasba pour constater avec bonheur la métamorphose non pas de Kafka, mais celle des habitants de l'ancienne médina. L'idée de construire des bacs à fleurs, sculptés et architecturés comme ils le sont aujourd'hui, est née en premier chez le jeune Youssef. Tous ses voisins lui reconnaissent la générosité de l'acte citoyen, purement culturel et responsable qu'il a entrepris, d'abord devant chez lui, puis étalant l'expérience et demandant à ses voisins de suivre la démarche. "J'ai commencé par planter des arbres et embellir devant la maison en disposant des pots de fleurs, puis, franchement, sans en parler réellement, au début, aux voisins, les gens ont suivi tout gentiment". Puis, c'est venu le temps de "l'encadrement". Il fallait cotiser, (sans vraiment obliger les gens à le faire ), pour entamer le travail de l'embellissement au niveau de toutes les rues. Tous les coins de la Qasba allaient bénéficier de cet acte civilisationnel. Les jeunes et moins jeunes, les enfants, les femmes, ont mis la main à la pâte avec beaucoup de bonheur, de sérieux et de fierté. Une lueur d'espoir a rallumé les remparts de la cité. La couleur rose indien ou rose bonbon, garnie de verdures a redonné vie à toute une mémoire. Mais, malheureusement, de l'autre côté demeure toujours la tristesse de la muraille pleurant le temps où elle fut affectueusement bercée dans les bras de ceux dont le respect du patrimoine était ancré dans leur culture. L'enjolivement de la Qasba est un acte dicté par amour pour son quartier, par le respect de l'environnement et par la volonté de rehausser une tradition ancrée dans la culture quotidienne du marocain, à savoir la plantation d'arbres, de fleurs ou de plantes, la propreté devant chez soi et devant la maison du voisin. "Je suis comblé de voir tous ces gamins, ces jeunes, toutes ces mamans faire renaître la vie à l'intérieur de la Qasba, autrefois coeur de la ville de Mohammedia. Nous continuons de souffrir, ainsi que nos enfants et nos petits-enfants de toutes ces odeurs qui se dégagent de l'autre côté. Nos petits souffrent d'allergie. Nous sommes condamnés à garder nos fenêtres constamment fermées. Nous payons des taxes pourtant...", déclare l'hadj qui a tenu à parler du site historique, le fameux bain maure de la Qasba où il travaillait et qui a été un lieu de prestige dans les années 50 et où se sont baignées des personnalités ayant marqué l'histoire de la ville. Et d'ajouter "Aujourd'hui, cet espace s'est transformé en un lieu où se reproduisent et prolifèrent toutes sortes de rats. Nous ne pouvons plus garder les portes de nos maisons ouvertes de peur qu'un rat ne vienne ronger nos petits."
Pourquoi ferme-t-on les yeux sur le mal qui ronge la Qasba, la pollution qui sévit dans la ville de Mohammedia, les déchets qui peuplent rues et boulevards? La muraille qui tombe en ruine ?
Derrière quel genre de masque se cachent les véritables acteurs du galvaudage des adages ?
Ilham Khalifi
Une recette pour restaurer la muraille
de la Qasba Mohammedia
Un nombre assez important de poulets guillotinés à la manière nazie + un entassement d'épluchures + une centaine de pattes et de têtes ensanglantées et le tout assaisonné d’un fleuve de sang. Cette marmelade doit être pétrie à côté de la muraille. Un coup de baguette... et la restauration est faite. La dégustation est réservée aux élus: ceux qui longent de part et d'autre des remparts. UNESCO serait heureux de découvrir les maîtres de la potion magique signée made in vendeurs de poulets, sis à l'ancienne muraille de la Qasba de Mohammedia, derrière le lycée Ibn Yassine. Le site est en cours de création !