Ils pourraient s'appeler Aziz, Mohamed, Youssef ou Younes. Peu importent leur nom et leur origine car ils viennent de toutes les régions du royaume. Ce Maroc profond où parfois la vie a réservé un destin cruel à ces enfants que sont aujourd'hui les handicapés diplômés chômeurs. Agés entre 28 et 35 ans, avec un bac + 4, et munis de la même volonté, ils sont décidés à se faire entendre, partager leur angoisse et leur tristesse ainsi que la douleur de leur famille. Sur l'Avenue Al Abtal ( les héros), non loin de la mosquée Badr à Agdal-Rabat, l'image est quotidienne. Une tente de fortune montée, une boîte en carton accrochée au poteau électrique pour la quête d'aumône, des handicapés de tout genre se battent pour survivre. Les passants ont pris l'habitude de ce spectacle depuis plus de trois mois quand ces diplômés ont élu domicile devant le bâtiment qu'occupe Mme Yasmina Baddou. L'histoire de ces jeunes est jonchée de déceptions. En la matière, la liste est longue. C'était à l'occasion de la journée mondiale des personnes handicapées, célébrée le 30 mars de chaque année, que ces chômeurs de carrière ont décidé d'entamer ce sit-in après moult promesses des autorités. "Nous venons de toutes les régions du Maroc. C'était l'ultime recours pour nos revendications", souligne l'un d'entre eux. "Nous avons eu trop de promesses mais elles n'ont jamais donné de résultats concrets. À chaque rencontre, les responsables nous disent qu'il n'y pas de postes budgétaires alors qu'au même moment d'autres personnes sont engagées à notre place", renchérit un autre. Pour ces chercheurs d'emploi, l'administration ne manque pas de subterfuges. "Au départ, on nous demandait de passer des concours et de faire des stages. Or, nous sommes tellement démunis que pour réunir les documents nécessaires, il nous faut beaucoup de moyens", fait remarquer une troisième personne. Dans le lot, la souffrance est visible. "Nous nous nourrissons grâce à la générosité des passants et des personnes résidant dans le secteur." D'ailleurs, le vendredi dernier, c'est une famille qui a préparé du couscous pour nos "campeurs". Devant cette scène qui frise l'indignation, la responsabilité de la ministre est mise à l'index. "Nous avons choisi de venir camper ici parce que c'est elle qui nous a fait des promesses. Elle doit nous trouver du travail".
Tragique destin
Pourtant, quand on demande au GHD ce qui s'est donc passé pour en arriver là, l’un de ses représentants répond : "Nous ne savons pas réellement ce qui se trame. Il semblerait que Mme Yasmina Baddou a transmis nos revendications au Premier ministre qui aurait pris connaissance de notre dossier. Mais à chaque fois que la question est posée, on dit à la ministre d'attendre. Résultat : depuis trois mois nous sommes ici sans rien." Au Secrétariat d'État auprès du ministre du Développement social, de la Famille et de la Solidarité, l'heure semble être grave. Personne ne veut aborder le sujet car tout le monde en a conscience. Une incapacité de fait qui a fini par se transformer en amitié entre les cadres du ministère et le GHD. À ce sujet, fait remarquer Aziz, une fraternité s'est tissée au fil des mois entre nos deux communautés. "Quand Mme Baddou arrive le matin ou le soir, elle passe nous saluer et demander de nos nouvelles avant de regagner son bureau. Cela nous fait monter le moral", souligne un des diplômés. Une solidarité que Mme Baddou n'a cessé de témoigner. Mais depuis la création d'un ministère de tutelle, les choses ne sont plus aisées. Il y a quelques mois, Mme Baddou expliquait son programme concernant les personnes handicapées en diligentant une enquête pour recenser cette catégorie de Marocains. En effet, la frange des personnes handicapées serait nettement supérieure aux chiffres actuels dont dispose le ministère. Le nombre recensé dépasse réellement les 400 000 personnes! Aujourd'hui, ce taux représente près de 7 % de la population. Sur ce nombre, 20 000 d'entre eux bénéficient d'une “carte d'immatriculation”. Il n'est donc pas étonnant que l'année 2003 constitue une étape charnière dans les actions menées par Mme Yasmina Baddou et son équipe en vue de présenter le vrai visage du monde des handicapés au Maroc. Sur ce plan et au cours de l'exercice précédent, plusieurs programmes d'alphabétisation, d'assistance sociale, de formation et d'aides ont été initiés par son Département. Dans ces efforts de vulgarisation d'aides aux personnes handicapées, les associations et les ONG nationales ont été considérées comme maillons incontournables en vue d'assurer un franc succès aux actions initiées tant dans les villes que dans le monde rural. À ce sujet, faut-il le rappeler, le ministère a rendu effective la circulaire N° 7-2003 du premier ministre sur le Partenariat entre l'État et les associations, pour faire de ce partenariat un outil stratégique en vue de concrétiser une vraie politique de proximité. Ainsi, au cours de l’exercice 2003, une enveloppe budgétaire de 23.404.410,00 DH a été débloquée pour financer les projets de 310 associations oeuvrant dans les domaines de l’intégration sociale des personnes handicapées, la promotion des situations socio-économiques des femmes et la protection de l’Enfance. Cependant, la situation des handicapés chômeurs demande une autre approche nécessitant l'accessibilité et l'intégration. D'ailleurs, le fait que nous n'avons pas eu d'interlocuteurs auprès des deux ministères explique bien la complexité du problème. Un constat qui présage des jours difficiles pour ces grévistes, surtout à la veille du mois de ramadan ou encore à l'approche de la saison pluvieuse. Si d'ici là rien n'est fait, le GHD promet de passer à une autre phase qui fera certainement parler d’elle. Faut-il attendre ce jour pour agir ? Assurément non, soutient un responsable.
M.S.