Casa-Tanger en train, c’est pas la joie ! Six heures de voyage, avec correspondance à Sidi Kacem. Il y avait tellement de peuple, dans tous les compartiments, que certaines personnes ont dû prendre place dans les chiottes. Il a tellement été pris d’assaut, ce train (d’enfer, même si la "loco" n’était pas une foudre de guerre), à chaque gare entre Casa et Kénitra, que je lui ai personnellement trouvé un petit air de Chine populaire (bien qu’aucun portrait de Mao n’y était, sur les pans, placardé).
Heureusement que j’ai pris soin de glisser un bouquin dans mon sac à dos. "Flash" de Charles Duchaussois. "Un ouvrage de choix", "pitcha" (vocable "ardissonesque"), me "briefa", en me le tendant, un pote.
"Flash" est le témoignage téméraire d’un hippie qui a vécu et failli mourir à Katmandou (Népal, ndlr), et qui y a goûté à -et goûté- quasiment toutes les drogues répertoriées ! Certes, ce n’est pas de la grande littérature, mais l’œuvre biographique de Duchaussoix a eu le mérite de faire la lumière, dès 1971, sur le mode de vie et de “défonce” d’une communauté qui a marqué les "sixties" (et que les penseurs "institutionnels" de l’époque ont tenté d’éluder, d’escamoter).
Tanger-Ville, la gare la plus bath du Royaume. Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Sans déconner, c’est le plus bel édifice public construit à "Al Aalia" depuis les années folles, depuis le temps de la zone internationale, cette époque bénie durant laquelle les milliardaires Forbes et Hutton, et leurs potes jet-setters, ou encore Walter Harris (correspondant du Times), y vivaient au rythme des fêtes babyloniennes qu’ils donnaient dans leurs villas pharaoniennes.
La lecture du bouquin a largement influencé le déroulement de mes vacances. J’aurais pu conduire une enquête sur le Tanger des années 20, visiter la Légation américaine (plus ancienne délégation de ce pays à l’étranger, datant de 1821), flâner rue Shakespeare (quartier Marshane), m’y attarder devant la façade du Musée Forbes, traîner dans un des cafés mythiques du Petit Socco (le centre administratif de l’époque), verser quelques larmes devant cette ruine sublime qu’est le "Gran Teatro Cervantès"…
Mais ce n’est pas un milliardaire yankee ou un confrère du Times qui m’a abordé, au sortir de la gare. C’est un "aarbi", la quarantaine, fringué comme tous les "khal arras" qui n’ont pas les moyens de se prendre la tête à peaufiner leur look, mais qui s’en distingue cependant par sa chevelure sel et poivre "mi-longue". La seconde chose qui frappe chez ce mec, c’est son œil de verre. L’auteur/narrateur du bouquin que j’ai dévoré dans le train avec entrain était borgne, également. C’est un signe, pensé-je!
Mon interlocuteur est un hippie, un baba cool, un "digger" (la "mouvance ultra" des hippies, dont Peter Coyote, l’acteur de Hollywood, était), un original comme il en est si peu dans ce pays. Il me dit qu’il est "grand taxi", et qu’il est disposé à m’emmener où je veux, pour pas grand-chose.
Kif-Kif
Je lui explique que j’ai d’abord une affaire à régler à Tanger, et que je compte me rendre à Chefchaouen, ensuite. Je crois que je suis tombé pile-poil sur son "code PIN", à ce taxi-driver. CHEFCHAOUEN: son "Sésame" à lui !
Il m’explique que pour "Corsa" -le règlement des six places que contiennent les grands taxis-, le tarif pratiqué par ses confrères atteint allègrement les 400 DH. "Parce que c’est la haute saison. Mais Chaouen est chère à mon cœur! Je t’emmène pour 100 DH ; ça me permettra d’aller boire un bon "nigro" et de fumer un joli pet sur la terrasse d’un café de la place Uta-el-Hammam ! Alors, tope là ?", me demande-t-il.
J’acquiesce sans mot dire, et ne le rabroue même pas lorsque je constate que sa guimbarde n’est pas vraiment un taxi. Je l’ai même remercié, une fois arrivé à bon port, de m’avoir offert un joli trip musical. J’eus droit, entre Tanger et Tétouan, puis entre Tétouan et Chaouen, à du Ravi Shankar, à du Steel Pulse et à du Pink Floyd (interprété par des Egyptiens allumés)…
A mon sens, le Népal et le Maroc devraient être jumelés. C’est kif-kif, le Rif et l’Himalaya, Chefchaouen et Katmandou, les shiloms et les "chkoufas" ! Dans son récit, Duchaussoix évoque les automobilistes népalais qui, pour quelques roupies, se muaient en chauffeurs, en porteurs, en guides, en boys… Il fait aussi mention des hôtels et gargotes où les junkies tenaient leurs séances de "défonces" orgiaques à Katmandou.
J’ai assisté à pareilles scènes à Chaouen, dans bien des établissements de la ville. Evidemment, pas de seringues, ni de pipes d’opium. A Chaouen, à l’inverse de ce qui avait cours à Katmandou, Bénarès ou Goa, seules la résine de cannabis et la "Mother Mary" ont cours. Du shit, mais pas de la merde !
"Défonces" orgiaques
Selon un Espagnol, avec lequel mon accompagnateur s’est drôlement lié d’amitié, en deux taffes, trois répliques, le Maroc, et plus particulièrement le Rif, sont au cannabis ce que la France est aux grands vins.
Amoureux de Chaouen, Ivan y vient, d’après ses dires, aussi souvent qu’il peut se le permettre, au moins trois fois par an. " Je fume depuis 5 ans. En fait, j’ai commencé officiellement au début des années 80. Mais mon premier voyage à Chaouen a eu lieu il y a cinq ans à peine. C’est la que j’ai vu ma première plante de cannabis, que j’ai appris à fumer.Avant, je me défonçais à l’afghane, à la libanaise et à la marocaine bas de gamme", précise-t-il.
Vraisemblablement, le seul établissement hôtelier "non-fumeur" de l’ancienne médina de Chaouen est Casa Hassan, une double maison d’hôtes recelant 22 chambres et suites adorables et pratiquant des tarifs qui, quoique totalement justifiés, semblent en tout cas prohibitifs pour les hippies (qui constituent l’écrasante majorité des touristes de la ville)
Chefchaouen n’est pas Amsterdam. Les coffee-shops qui y foisonnent sont hors-la-loi. Mais, selon le "khettaf lblaies", que les quelques taffes qu’il s’est goulûment envoyées rendent des plus volubiles, ceux qui sont censés faire respecter la loi seraient insensés s’ils se mettaient en colère à cause de quelques pétards fumés dans les lieux publics. "Toute la région ne vit exclusivement que de ça. Et cette ville perdrait de son charme, aux yeux de tous les touristes que tu vois là, si les autorités, par malheur, décidaient d’y déclencher la guerre contre le trafic et la consommation du H !" Il pondère ses propos en expliquant que la ville jouit évidemment d’autres attraits. "La Casbah, les maisons blanchies à la chaux, les ruelles escarpées de son ancienne médina…Chaouen est évidemment très belle. Mais la quasi-totalité des étrangers qui viennent et reviennent y passer leurs vacances la trouveraient moins belle s’ils n’y dénichaient plus de la bonne "zatla" à petit prix", parachève-t-il, avant de prendre congé en m’indiquant qu’il préfère prendre la route pendant qu’il fait jour, et en notant mon numéro de portable et celui du téléphone fixe (en Espagne) d’Ivan.
Chefchaouen est l’une des cités les plus pittoresques du pays. Fondée en 1471, juchée sur les "jebels" Kelaa et Meggou, elle a longtemps été isolée du monde extérieur. Ville sainte, renfermant plus de 20 mosquées et sanctuaires, elle était interdite aux chrétiens jusqu’à un passé proche. Avant les années 20, avant que les colons espagnols ne s’y invitent, seuls deux voyageurs européens, déguisés en juifs, s’y sont aventurés : Charles de Foucauld et Walter Harris (comme on se retrouve !). Une troisième personne, William Summers, tenta la même expérience, en 1892, mais y laissa sa peau, empoisonnée (cette pauvre personne) par la population locale.
Samedi 14 août 2004, 20 heures. Les habitants de Chaouen ont visiblement appris les bonnes manières ; les nombreux touristes européens (majoritairement espagnols, français et anglais) qui y étaient en même temps que moi sont, aujourd’hui, dorlotés par la population locale, qui mesure bien la manne qu’ils représentent. La ville accueille dans les 50.000 touristes par an. Des hédonistes friands de paradis artificiels, qui ne rechignent pas à dormir dans des hôtels à 30 balles la nuit, dans des literies douteuses et des chambres spartiates et sans cachet, qui préfèrent au confort de Casa Hassan ou de l’hôtel Parador quelques dizaines de grammes de "bouaqa" en plus !
Les produits de l’artisanat qui plaisent le plus aux visiteurs ? Les instruments de la "bouaqa", tout ce qui est pipe, "sebsi", shilom (que les "autochtones appellent" chalimou"), mini-bang… La musique dans les cafés et restos ? De la transe psychédélico-roots, du reggae à toutes les sauces, du Gnawa Diffusion à fortes doses, du Buena Vista Social Club, du Buddha Bar au détour d’une venelle… La tenue vestimentaire qui a le vent en poupe chez les touristes ? Tongs, pantalons baggy ou shorts pour les mecs et pantalons baggy et jupes bariolées pour les nanas, T-shirts… Relax, Max ! Pas d’esbrouffe à Chaouen. Le paraître n’a pas sa place, ici. Tout est dans la tête !
Chaouen et sa région attireraient, à elles seules, dix millions de touristes, et pas besoin d’attendre jusqu’à 2010 si, à l’instar des Pays-Bas, qui ne sont pas un Etat de non-droit (loin s’en faut !), le Maroc se décidait enfin à dépénaliser, puis à légaliser la consommation du cannabis ; si cet adorable pays qui est le mien décidait enfin de faire dans le tourisme "bouaqa", dans l’"écotourisme".
"Legalize it, and I will advertize it !"
Lors de mon périple dans ce bijou du Rif qu’est Chefchaouen, un vieux gars, dont les dents n’ont visiblement pas résisté à ses habitudes narcotiques, puis une autre personne, puis une troisième, m’ont assuré que Rita Marley a séjourné, par deux fois, à Chefchaouen, entre 1993 et 1996 !
Fichtre ! Si cette information est vraie, au lieu de se vanter d’être l’office du tourisme du plus beau pays du monde, l’ONMT devrait véhiculer pareil message : dire simplement que Rita Marley, l’épouse de Bob, le plus grand musicien reggae de la planète, le plus grand "mbouak" de la planète, la Rita Marley des "I Threes", a un faible pour le Maroc, pour Chefchaouen.
Lowe Shem’s devrait être capable de goupiller une belle pub, genre sur fond Jammin’, avec Rita qui dit des gentillesses à propos de Chaouen (moyennant un chèque ; elle demandera pas beaucoup ; la femme de Bob ne peut être vorace !), tandis que des images de la ville défilent, en arrière-plan, et que des touristes, aux yeux exagérément dilatés, s’envoient des gros "spliffs" à la santé de Bob, de Rita, des Wailers…
Je ne sais pas si Rita Marley a réellement "tripé" à Chaouen. Par contre, et je l’avance sans l’ombre d’un doute, elle s’est déjà rendue à Tanger, à peu près à la même époque que celle évoquée par les défenseurs de la thèse "Rita à Chaouen".
Un tenancier de guinguette à Chaouen m’a même indiqué le nom de l’hôtel où elle est descendue, à Tanger : l’hôtel Continental ; un des hôtels les plus chargés d’histoire dans ce bled. J’ai hâte d’y être, mais j’ai d’abord l’intention de me rendre à Bab Berred. C’est un Basque (pas un Espagnol, un Basque), un petit trafiquant, qui m’a immédiatement eu à la bonne, qui s’est gentiment proposé de me faire découvrir du pays ; dans mon pays !
Duchaussois a eu une mauvaise influence sur moi ! C’est que son bouquin est tellement palpitant. Tant et si bien qu’à mon tour, j’ai envie d’aller à la montagne, voir les champs, connaître tout des procédés de fabrication de l’or vert marocain…
A suivre !
M.L.