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La femme marocaine et le regard de l’autre : de l’identité sociale à l’identité spirituelle Libre Tribune

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Avant de parler du mode de construction de l'identité féminine dans la société marocaine d'aujourd'hui, il est légitime de poser la question du sens qu'on accorde communément au concept d'identité.
Dans le contexte de l'actualité mondiale, cette notion d'identité sert à désigner grossièrement et sans grand discernement des entités sociologiques aux contours flous telles que les arabes, les noirs, les musulmans, les occidentaux etc... . On sait tous les abus que ce type de conceptualisation génère en terme d'exclusion, de xénophobie, d'attitudes paranoïaque et raciste.
Or, dans le contexte d'une sociologie rigoureuse, il est clair que le phénomène d'identité ne peut être appréhendé de manière monolithique, qu'il ne se présente pas sous forme de blocs compacts mais plutôt sous forme de strates, de couches qui se superposent de manière subtile et délicate. Comprendre ce phénomène, c'est pouvoir visualiser chacune de ces strates et de faire ressortir de leur importance respective.
En d'autres termes, je ne possède pas une mais plusieurs identités. Je suis arabe mais quel arabe (d'orient, d'occident, musulman, chrétien). Je suis musulman, mais quel musulman (sunnite, chiite...).
Je suis marocain, mais quel marocain (berbère, sahraoui, arabe du Nord ou des plaines).
A ces identités culturelles, s'ajoute l'identité sociale (statut socio-économique) l'identité familiale (marié, célibataire, divorcé, veuf, père ou mère de famille), identité professionnelle.
Curieusement, ce foisonnement d'identités habite pour ainsi dire l'intimité psychologique de l'individu seul ou plutôt d'un seul individu. Il est seul face à lui-même et face au monde et il tisse dans son intériorité la trame de ce qui devra être la réponse unique à la question " Qui suis-je ? ".
 Nous abordons ici le noyau dur du concept d'identité. L'identité n'est pas un simple accès au confort psychologique du sentiment d'appartenance (appartenance à un groupe, à une ethnie, à une nation, à une famille, à une civilisation). L'identité doit être comprise à la lumière d'un besoin  vital qui est celui de l'auto-définition c'est à dire la réponse à la question existentielle fondamentale " Qui suis-je ? ".
En fait, les différentes strates d'identité sont autant de réponses à ce questionnement vital. Ces identités ont pour fonction de donner accès à une conscience de soi la plus limpide possible. En cas d'échec, c'est à dire la perte de conscience de soi et donc la perte de sens de l'existence, surgit la dépression, ce mal du siècle ou l'anomie, c'est à dire la perte de repères. La descente vers ce vide hypnotique qu'engendre la dépression se transforme en mal être, en haine de soi voir en désir de mort. On peut donc interpréter le phénomène d'identité comme un désir de sens, d'ancrage dans le monde et donc comme un désir de vie, de reconnaissance, un désir de dignité.
Qu'en est-il donc du mode de construction de l'identité féminine dans le Maroc d'aujourd'hui ?
Il est clair que le chemin vers la reconnaissance sociale, vers l'accès à la dignité et à la conscience pleine et sereine de sa propre existence en tant qu'être mais aussi en tant que membre d'une communauté reste souvent problématique. En effet, l'identité de la femme marocaine est fortement déterminée socialement. Elle n'existe pas où très difficilement en tant que sujet autonome (qui se nomme elle-même, qui se donne sa propre définition). Sa conscience d'exister est intimement liée à sa capacité d'occuper des rôles et des statuts socialement et culturellement déterminés. L'accès à la reconnaissance et à la dignité passe par la capacité de la femme à remplir ces rôles. Elle doit être une épouse respectable, une mère dévouée, une fille reconnaissante mais aussi aujourd'hui une femme compétente qui se réalise dans sa vie professionnelle etc... Or l'accès à la reconnaissance sociale, garante de l'identité de la femme et de sa dignité devient de plus en plus problématique dans une société en mutation où les relations entre individus (économiques, sociales, psychologiques) ont tendance à se complexifier.
En d'autres termes, chaque échec dans la réalisation d'un rôle se transforme en échec dans l'accès à la dignité c'est à dire la conscience pleine de soi en tant que femme.
Je n'arrive pas à avoir d'enfant, je ne suis pas une vraie femme. Je n'arrive pas à me marier, je ne suis pas grand chose. Je suis divorcée, je ne suis presque rien. Je suis veuve, je ne suis plus grand chose. Ce type de discours, nous l'avons recueilli de la bouche même de femmes meurtries en quête d'une dignité qui en fait leur revient de soi. D'où ces pathologies foisonnantes, ces fixations obsessionnelles sur le mariage et la maternité, ces recours désespérés à des pratiques archaïques telles que la sorcellerie et la voyance qui connaissent une recrudescence dramatique à tous les niveaux de la société marocaine, recrudescence attestée par de nombreuses études sociologiques et anthropologiques.
Nous réalise ici que l'accès à une identité féminine forte et ancrée dans notre pays n'est pas un simple problème de droit. Historiquement, la question du droit et de l'équité, pour peu que l'on soit optimiste et qu'on observe l'évolution du pays, ne peut qu'aboutir à un système de législation juste et équitable dans l'avenir. Quant aux conditions socio-économiques et au problème de pauvreté (en espérant tout le bien possible pour le Maroc dans l'avenir),  nous savons que dans ce pays, pauvreté n'est pas nécessairement synonyme de misère et d'absence de dignité et que la femme marocaine en particulier a su développer  des trésors d'imagination et de créativité pour produire l'abondance et le bonheur avec presque rien.
Le déficit en dignité se situe donc ailleurs ; il émerge du regard de l'autre sur soi de cette manière de dénier l'existence d'une femme, sa valeur, son besoin de reconnaissance sous prétexte qu'elle n'a pas rempli les rôles qui sont assignés. L'immédiate identification de la femme à ses rôles (épouse, mère, fille) se transforme en oubli de soi et en projection pathologique sur l'être cher garant de son identité à savoir le mari, les enfants, les parents, l'entourage  immédiat.
Or la distance nécessaire à la construction d'une communication pleine, d'une relation qui ne soit pas d'ordre névrotique et qui laisse l'espace nécessaire à l'émergence de la tendresse et de la reconnaissance mutuelle nécessite une conscience de soi autonome qui ne met pas en équation l'être aimé et l'Autre en général. Se pose alors la question de la réalisation d'une conscience de soi chez la femme marocaine qui adviendrait en parallèle, c’est à dire à l'extérieur de ces rôles socialement et culturellement déterminés. Pour répondre à cette question sociale (la possibilité d'accès à une dignité en soi, en tant que femme, en tant qu'être) il est nécessaire de revenir sur notre patrimoine culturel et symbolique. Evitons le regard de l'archéologue qui fouille dans les restes inanimés de l'histoire et considèrent la tradition comme un cadavre. Portons un regard frais et vivant sur ce qui nous a été transmis et qui vit encore dans notre langage, dans notre manière d'être et dans les profondeurs de notre psyché commune. Analysons donc les différentes strates de notre identité sans complaisance et avec lucidité. En tant qu'arabes, anciennement fossoyeurs de petites filles avant l'arrivée de l'Islam, nous avons hérité de l'honneur mâle. Cette  identité ethnique, tournée vers le culte de la virilité triomphante a été largement atténuée dans son particularisme par l'universalisme de l'Islam. Les restes que l'on retrouve actuellement dans nos sociétés et qui sont attribués abusivement à l'Islam par certains analystes malveillants ou ignorants sont présents en réalité dans tout le bassin méditerranéen (Italie, Espagne, Grèce, Albanie, Turquie, Jordanie, Maghreb...).
Ce qu'on désigne par machisme est en fait un trait culturel propre aux pays méditerranéens et dont la manifestation la plus violente reste la vendetta ou le crime d'honneur. Dans le cadre de la açabiya arabe, l'identité féminine hocille entre la sacralisation (la mère nourricière, la femme enfant, la mamma, l'icône vivante, la madonne des chrétiens) et la démonisation (la prostituée, la sorcière, la femme infidèle). La femme marocaine, par ses compétences et par sa remarquable combativité, a su atténuer de manière considérable ce trait culturel présent dans nos mentalités même si un long chemin reste à faire.
Autre identité, celle importée du Machrek et qui propose en guise de réponse à la crise identitaire, une identité clés en main (uniformité vestimentaire, attitudes stéréotypés, uniformités des discours). Je pense ici au wahhabisme et autres intégrismes qui constituent la synthétisation de l'ethnicisme arabe, du rationalisme religieux  et du sectarisme théologique.
Il y a enfin cette autre identité, celle que nous avons désigné dans l'intitulé par identité spirituelle et qui se rattache à une longue tradition musulmane dont les racines plongent profondément dans le sol de notre pays, le Maroc.
Qu'est ce que l'identité spirituelle ? Comment peut-on la définir ?
Il serait préférable peut être de la décrire car il s'agit non pas d'une vue de l'esprit mais d'un mouvement, d'un retour sur soi qui nous amène nous, femmes et hommes, à prendre conscience de notre existence de l'intérieur. Prendre conscience de notre être en tant que tel, de notre être en tant qu'être, au-delà des déterminations sociales et culturelles. Une des principales fonctions des grands maîtres spirituels musulmans dont la présence étoile la terre de ce pays en milliers de coupoles et de mausolées et qui par bonheur vivent encore parmi en chair, en sang et en lumière, leur principale fonction donc est de ramener l'individu vers la conscience de sa propre existence en tant qu'épiphanie (tajalli rabani) et en tant que manifestation sacrée de la volonté divine sur Terre. Retour vers soi et retour vers Dieu se fait en un seul mouvement. La conscience saisit la présence du Divin dans le fait même d'être. La dignité humaine devient alors une évidence première et la reconnaissance de sa propre valeur en tant qu'être devient un préalable à tout autre reconnaissance à caractère  social et culturel. La pensée méditante permet l'émergence d'un sujet fort qui va à la rencontre de l'autre sans être déterminé existentiellement par le regard extérieur. Le retour  vers l'univers des rôles et des  identités sociales se réalise alors de manière sereine et apaisée. Je suis l'épouse mais je ne suis pas seulement une épouse. Je suis cela et plus encore. Je suis une mère, mais pas seulement une mère. Je suis cela et plus encore. Ma relation à mon époux, à mes enfants, à  mon entourage n'est pas obsessionnelle. Elle ne se résume pas à une exigence de reconnaissance sociale. La conscience de moi-même en tant que créature divine me donne la distance et me permet un retour d'amour et de tendresse vers ma famille, vers mon groupe, vers mon pays, vers mon entourage. L'individualisme spirituel se conjugue ici avec communitarisme et le fait de prendre soin de moi, de mon intériorité, de prendre conscience de ma propre valeur ne contredit en rien mes responsabilités envers ma famille, mon entourage, ma société. L'accès à une identité spirituelle (chakhsiya rabbaniya) est un parcours que les femmes de ce pays connaissent pour avoir côtoyer durant des siècles les grands maîtres soufis (chouyoukh attarbiya). Il suffit d'être attentif au langage populaire pour trouver des trésors de sagesses grâce auxquelles les femmes marocaines ont toujours été, même dans la plus grande adversité, des femmes fortes, lucides et responsables.
L'enseignement des maîtres soufis dans sa fulgurance et dans son extraordinaire efficacité amène l'individu, homme et femme, à prendre soin de son intériorité, à se libérer des idôles mentales et à ne vénérer que Dieu seul. Leur approche est à la fois simple et extrêmement complexe. Elle peut prendre la forme d'un traité de théologie ardu  (Ibn Arabi, Sohrawardi) ou d'un simple poème voir d'une phrase, d'un adage. C'est un enseignement pour tous, hommes et femmes, riches et pauvres, lettrés et ignorants, car il s'agit avant tout d'une science du cœur.
Nous avons la chance dans notre pays de connaître ce type d'enseignement de longue date. Il fait partie de notre culture, de notre langage, de notre manière de penser le monde. Il accorde à la femme et à l'homme la même importance et cherche à leur assurer liberté et dignité.
Cet enseignement nous ramène à notre identité profonde et non à un éphémère confort psychologique que propose le super marché new age des produits spirituels.
Les gnostiques, les spirituels, nous invitent donc à prendre soin de notre intériorité.
En cela leur enseignement est d'une grande modernité puisque la modernité a été définie par les grands philosophes (je pense ici à Michel Foucault) comme étant " le souci de soi ".
Mais contrairement à la modernité occidentale qui implique un individualisme fermé sur lui-même, l'individualisme spirituel est ouvert sur le monde, sur la nature, sur la communauté et sur autrui.
Cet enseignement est aussi égalitaire et donc démocratique puisqu'il ne fait pas de distinction entre les classes sociales, entre les races ou entre les sexes.
Quant à la place de la spiritualité dans la société contemporaine, elle reste parfois difficile à identifier car elle s’inscrit dans le registre de l’expérience et non de l’idéologie.

Majid D’Khissi *

* Sociologue et enseignant universitaire



 

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