La plage de Ain Diab prend des airs d’arc-en-ciel. Des parasols bleus, jaunes, verts, rouges, orange colorent le sable, embruni par les vaguelettes… Un tableau multicolore et propre ! Plus de sachets plastiques, de mégots de cigarettes, de bouteilles de soda et autres canettes de bières…La candidature de Casablanca au Label Pavillon Bleu n’est certainement pas étrangère à cette subite propreté. L’éco-label, octroyée notamment par l’association FEE (Fondation pour l’Education à l’Environnement), l’Organisation Mondiale du Tourisme et l’Union Européenne, se base sur la conformité à toute une série de critères spécifiques pour les communes et les ports de plaisance recouvrant quatre principaux aspects : la qualité de l’eau, l’éducation environnementale et l’information, la gestion environnementale et les services et la sécurité.
Une sécurité à laquelle toute l’équipe de la Direction de la Protection Civile veille ardemment. Sur le tronçon allant de la Mosquée Hassan II à Tamaris, “ cent cinquante-six maîtres nageurs encadrés d’une vingtaine d’agents de la Protection Civile sont déployés. Pour la plage d’Ain Diab les effectifs avoisinent la centaine de personnes ”, déclare le Capitaine Aziz Touil, Commandant de Casablanca-Anfa de la Protection Civile. Outre les moyens humains, le rivage face au boulevard de l’océan atlantique est doté d’un matériel adéquat : “ L’année passée nous avons expérimenté les moto-marine et les résultats ont été satisfaisants. Aujourd’hui, Ain-Diab dispose d’un centre de soins d’urgence, d’une ambulance de la Santé publique, d’un quatre-quatre tractant le scooter des mers et qui sillonne le littoral, d’un zodiac ”, ajoute-t-il avant de livrer des statistiques. “ Durant l’été 2003, nous avons enregistré cent soixante-neuf interventions et déploré la mort de huit personnes. ” Des chiffres encourageants vu l’importance de la fréquentation. Les dimanches, jours de pointe aquatique, la plage d’Ain Diab peut accueillir jusqu’à deux cent mille personnes. Autant de sportifs, de bronzeurs et surtout de baigneurs à prendre en charge…Une besogne qui d’après nombre de sauveteurs s’effectue péniblement. “ La situation ne peut plus durer. Elle doit être connue de tous car notre travail consiste à risquer nos vies pour en sauver ”, confie l’un des moniteurs interrogés.
Révélations
Le problème le plus flagrant et qui revient à maintes reprises dans les propos de nos interlocuteurs réside dans la formation. Une formation jugée insuffisante. “ Pour devenir maître nageur, nous devons passer un concours essentiellement sportif devant des représentants de la Protection Civile, de la Commune, du Secrétariat d’État à la Jeunesse, un médecin. Mais le niveau et les qualités requises sont très faibles. L’examen a lieu dans une piscine, rien à voir avec les conditions quotidiennes auxquelles nous devons faire face… Ni courants, ni vagues ! On nous demande par exemple de nager sur cinquante mètres, de lancer une bouée, de récupérer un mannequin au fond de l’eau et d’être capables de tenir une distance de vingt-cinq mètres en apnée ” livrent les sauveteurs inconnus. Bien évidemment, les tests sont accompagnés d’une visite médicale qui confirmera l’aptitude à exercer ce métier, et un stage de secourisme de quelques jours.
Reste que les qualifications requises semblent être bien loin de la réalité. “ Certains moniteurs ont peur car ils savent qu’ils ne sont pas à la hauteur. Un jour de grosse mer, un de nos collègues a détourné le regard. Il refusait d’aller secourir une personne en difficulté. Il était effrayé ”, ajoutent les anonymes avant de préciser “ les sauveteurs les plus expérimentés ne veulent plus travailler dans ces conditions. Ils s’orientent à présent vers les piscines. De nombreuses compétences s’envolent. ”
Les revendications touchent aussi les besoins matériels. Malgré l’ampleur des moyens cités précédemment par la Protection Civile, les sauveteurs regrettent l’absence de jumelles, le nombre insuffisant de bouées et la carence d’uniformes. “ La saison a commencé le premier juin. Depuis nous demandons un maillot, un tee-shirt, une casquette. ” Au nord de la capitale économique, les sauveteurs des plages de Dahomey et de Bouznika portent tous un tee-shirt jaune et un short rouge. La présence de touristes et de vacanciers plus aisés explique en partie cette disparité “ géographique ”. “ La tenue nous rend plus légitimes. Sans cela, pourquoi croirait-on que je suis maître nageur. Je pourrais être un vacancier qui ennuie tout le monde avec son sifflet ”, explique l’un des hommes-poissons. Et justement l’autorité et la crédibilité minimes apparaissent comme des soucis majeurs. La semaine dernière, une femme a giflé un maître nageur qui lui demandait de sortir de l’eau en raison de la puissance du courant. D’autres estivants leur reprochent de jouer les bergers, de rassembler les moutons dans un espace clos. Une réprimande à laquelle les sauveteurs répondent par l’argument de la sécurité. “ Ici à Ain Diab, le danger survient surtout à marée basse. Les gens se baignent tranquillement et tout d’un coup, ils tombent dans des trous et c’est la panique ! Des groupes de vingt personnes sont quelquefois en danger simultanément. ”
Une lourde tâche à laquelle chacun s’affère six jours sur sept de neuf à dix-neuf heures pour un salaire de mille six cents dhs par mois, versé par la Commune et qui “ est perçu avec un minimum de deux semaines de retard”, d’après l’informateur nageur. Alors certains louent des parasols pour compléter leur maigre pécule mensuel. Saisonniers, ils ne travaillent que trois mois par an. Le reste de l’année “ c’est le système D. Chacun se débrouille comme il peut en faisant des petits boulots à droite à gauche… qui n’ont souvent rien à voir avec la natation ou le sauvetage. ” Les baigneurs, adultes et enfants, marocains ou étrangers, pauvres ou aisés sont donc pris en charge par des hommes - Aucune femme sauveteur n’a été rencontrée lors de ce reportage ! - qui risquent leur vie pour un salaire intermittent et de misère. Drôle ou plutôt alarmante logique!!!
Ingrid Ober