A Sidi Moumen, ce quartier de la périphérie casablancaise qui a enrhumé, il y a un peu plus d’un an, tous les (nombreux) autres faubourgs, de Tanger à Lagouira, qui concourent, bien malgré eux, pour le titre du ghetto le plus infernal du pays, la fondation Zakoura a accordé, après le 16 mai 2003, un nombre impressionnant de microcrédits. Un total de 10.545 prêts ont été distribués sur le site de Sidi Moumen (Douar Sekouila, kariane Thomas...), depuis que Zakoura y oeuvre.
En 2002, 695 prêts ont été accordés à des riverains de Sidi Moumen, alors qu’en 2003, ce chiffre a culminé à 1.190, ce qui représente une évolution de l’ordre de 71%.
Ceci dit, de nombreux habitants de Sidi Moumen, des femmes pour la plupart, bénéficient, depuis 1996 déjà, desdits crédits. Lors de la petite excursion organisée par Zakoura, nos deux guides (au photographe du canard que vous tenez entre les mains et à moi), un gars et une fille super « coolos », jeunes, alertes et increvables, nous ont, tout d’abord, menés à une mansarde de kariane Thomas où se réunissent régulièrement les riverains du quartier qui jouissent des microcrédits de la fondation.
« Après le 16 mai, deux avenues monumentales sont sorties de nulle part, en deux, trois jours ; elles n’y étaient pas le 16 mai au soir, et, le 18 ou le 19, elles étaient ouvertes à la circulation ; c’est dingue, ça ! Non ? », renseigne notre accompagnateur, tandis que nous arpentons une des artères par lui mentionnées, et que approchons de la première étape de notre trip en terre urbaine sinistrée.
Vendredi 11 juin 2004, 9 heures 30 du matin. Kariane Thomas, la favela où créchaient la douzaine de barbus pas zens qui ont perpétré les attentats désolants du 16 mai, est encore fort laide, dégueu, pestilentielle par endroits et presque partout affligeante ! Plutôt que d’y vivre, on y vivote, on y survit, souvent survolté par tant d’indigence.
Toutefois, dans les endroits de Sidi Moumen où nous ont conduits les deux membres de cette « assoce », l’espoir de jours meilleurs subsiste. Au niveau, par exemple, de la piaule où ont lieu les recouvrements des prêts ainsi que les modules de formation, voire d’alphabétisation -que suivent les bénéficiaires des crédits octroyés par la fondation-, l’on se rend compte que l’islamisme et la haine d’autrui ne passeront plus.
Chaque vendredi en matinée, la vingtaine de résidentes de kariane Thomas qui se réunissent chez la doyenne des bénéficiaires des prêts débloqués par la fondation Zakoura hurlent, à leur façon, un assourdissant « No Pasaran » à l’endroit de tous les extrémistes de leur quartier.
« ¡ No pasaran ! »
Ces petites capitalistes, qui grossissaient antérieurement les rangs du prolétariat, feraient hérisser le poil de la barbe d’Oussama Ben Laden s’il avait vent de leur existence.
Du temps du régime taliban, en Afghanistan, les femmes n’étaient pas habilitées à travailler. Depuis 1996, Zakoura promeut le travail des femmes dans un environnement truffé de Marocains pur sucre attifés à la mode « talibane », en a fait accéder des centaines de milliers à la vie active (à travers le royaume).
En gros, un microcrédit, c’est pas grand-chose : Quelques milliers de dirhams (Cf. encadré) ; dans le meilleur des cas une somme équivalente à ce que dépense, le temps d’une soirée bien arrosée et « bien accompagnée », au Vanity, au Candy Bar ou au Comptoir (à Marrakech), le dernier des nababs.
Mais tout de même ! Ce petit pécule offre, à celles qui en bénéficient (95% des crédits octroyés par la fondation concernent des femmes), la possibilité d’effectuer leurs premiers pas dans le monde des affaires, d’entrer dans le bain. Car, dans un quartier comme Sidi Moumen, où le clair des habitants vit en dessous du seuil de pauvreté -tel que fixé par les Nations-Unies (moins de 1 dollar par personne et par jour)-, mais aussi en zone rurale (terrain de prédilection de la fondation Zakoura), il ne faut pas une fortune pour devenir entrepreneur. La petite mémé de Sidi Moumen que nous avons rencontrée au souk de kariane Thomas est, aujourd’hui, eu égard au concours de la fondation Zakoura, faite dans le même bois que n’importe quel autre détenteur de la propriété privée des moyens de production. Elle raisonne comme n’importe quel patron, même si elle est seule à s’employer à écouler la marchandise qu’elle dit se procurer essentiellement à « Garage Allal ».
Elle qui vend des sandales et d’autres babioles à deux-sous mériterait de faire partie de la CGEM, même si elle ne doit pas lever des sommes astronomiques, même si elle n’emploie personne, même si elle ne possède pas encore son entreprise (ce qui pourrait rapidement devenir le cas, le crédit à la micro-entreprise étant dans ses cordes, d’après nos accompagnateurs). Chami, Sellière ou Bill Gates ou Soros applaudiraient probablement la « S.W.O.T. Analysis »* (diagnostic de l’environnement interne et externe de son business) qu’elle a entreprise, de son propre chef, l’air de rien.
La genèse de la « lumpenbourgeoisie » (l’entrée de gamme de la bourgeoisie) de Sidi Moumen est, à n’en point douter, un remède efficient face au mal suprême qui frappe dans ce quartier : la dèche !
Sidi Moumen n’est pas le terreau de l’intolérance. C’est le terreau fertile (ce pléonasme, usité, à tort, par tout le monde, vise à montrer à quel point le champ est « arable ») de ce que l’on veut bien y planter ! Sidi Moumen et les quartiers du même type sont semblables à une auberge espagnole : On n’y trouve que ce qu’on y amène !
Ainsi, il est possible d’y cultiver des préceptes non malveillants, non délétères, comme la libre-entreprise, la propriété privée des moyens de production, l’entraide, la solidarité féminine... Il est possible d’y produire des producteurs de valeur ajoutée, des personnes à mille lieues des kamikazes qui ont ourdi la tragédie du 16 mai, même s’ils ont en commun leur lieu de résidence… Si les islamistes y ont réussi à embrigader, à embobiner, à tour de bras, des jeunes gars désespérés, Zakoura a, pour sa part, réussi le tour de force d’y faire lever un vent d’espoir. Zakoura et Al Qaïda, c’est un peu le Yin et le Yang de Sidi Moumen ! Manichéen comme raisonnement, un peu; loin d’être faux, cependant !
Le nerf de la guerre
Les enfants des femmes, jeunes ou âgées, qui doivent une fière chandelle à Zakoura, les enfants de toutes ces femmes qui ont été tirées de la panade, qui se sont tirées d’affaire grâce aux aides financières qui leur ont été consenties, ne deviendront jamais des bombes humaines. Non ! Ces rejetons de bénéficiaires des microcrédits et des crédits à la micro-entreprise débloqués par la fondation Zakoura ne finiront pas kamikazes, car ils sentent bien que le monde entier ne les laisse pas tomber. Dans un futur proche, au lieu d’aspirer à semer l’effroi et la désolation au Positano, à la Casa de España ou à l’hôtel Farah, ils iront vraisemblablement y faire la fête, en rendant grâce à la fondation Zakoura.
La fondation Zakoura, c’est, en somme, le « liftier » de ces gens. Nombreuses sont les familles qui ont pris l’ascenseur social grâce au petit coup de pouce de cette association caritative. Beaucoup sont celles qui rendaient l’âme dans leur trou avant que la fondation Zakoura ne leur montre le bout du tunnel, et qui, désormais, possèdent un point de vente qui a le vent en poupe. Lhajja, couturière de son état, est de celles-là. Dans la mezzanine de sa boutique de kariane Thomas, elle emploie trois hommes et un petit garçon. En accordant un crédit à une personne, Zakoura vole indirectement au secours de dizaines d’autres (membres de la famille, employés). En 2003, la fondation a accordé la « bagatelle » de 250.235 microcrédits !
Aujourd’hui, une portion de kariane Thomas, un pâté de maison où résident un grand nombre de bénéficiaires des prestations gracieuses de cette association, prouve que c’est faisable, qu’il est tout à fait concevable de changer quelque chose au quotidien brumeux des innombrables déshérités de ce bled. Un bidonville propre, boisé, fleuri ici et là, ça ne court pas les rues ! Personnellement, j’ai été bluffé par l’aspect champêtre de ce pan de kariane Thomas. Il n’y a pas, dans cet endroit-là, de signe extérieur d’opulence ; mais, tout y est si soigné, si coquet ! « Zakoura a fait de son mieux, avec les moyens du bord, pour faire de ces quelques ruelles, un laboratoire expérimental. Il suffit de quelques arbres, et d’un peu de bonne volonté de la part des riverains, pour que s’installe une certaine douceur de vivre dans les quartiers les plus misérables », indique notre accompagnatrice. De la même façon, plusieurs collèges et lycées de Sidi Moumen et d’autres quartiers limitrophes ont été récemment boisés. « Plus de 700 arbres ont été plantés, ces derniers temps, dans cinq établissements de l’enseignement public », poursuit-elle.
Les expériences dans de nombreux pays en développement en attestent : la « microfinance » est l’antidote le plus expéditif de ce poison qu’est le marché parallèle ! Et l’amour, et l’abnégation, sont les meilleures thérapies connues à ce jour contre les extrémismes et la haine d’autrui. Les tenants de la répression musclée, qui n’en font qu’à leur tête depuis le 16 mai 2003, devraient envoyer leurs troupes effectuer un stage au sein de la fondation Zakoura, plutôt que de les expédier envenimer la situation dans des quartiers où le « pousse-au-crime » ultime, davantage que la folie religieuse, est le manque de dignité que suscite le manque de POGNON (le nerf de la guerre)! Cela, la fondation Zakoura l’a parfaitement assimilé !
M.L.
* “Strengths, Weaknesses, Opportunities and Threats” (forces, faiblesses, opportunités et menaces)
Des chiffres éloquents
Chapeautée par Noureddine Ayouch (M. Pub, sorte de Séguela national), la fondation Zakoura porte le nom de sa défunte mère. Cette association s’est fait chantre du développement durable par le micro-crédit notamment, depuis 1995, date de sa création ; elle est « leader » de ce « secteur », sous nos latitudes. Sa « part de marché » représente 46% pour ce qui est du nombre d’emprunteurs actifs, et 48% en ce qui concerne le nombre de prêts accordés.
La Fondation Zakoura micro-crédit propose des prêts progressifs, débutant à 500 DH, et pouvant atteindre 5.000 DH -par paliers successifs-, sous réserve d’un recouvrement sans litige. Les programmes sont basés sur la méthodologie des programmes solidaires (5 personnes par groupe débiteur).
Dès qu’est avéré le sérieux des porteurs de projets, une fois que le business mis en place enregistre une progression notable, des prêts de plus grande importance sont envisageables.
Cependant, si le micro-crédit est comme qui dirait le métier de base de la fondation, ses membres ont, au fil du temps, développé d’autres prestations. Zakoura a, ainsi, mis sur pied plus de 200 écoles non formelles dans les zones rurales. Quelque chose comme 40.000 femmes ont bénéficié de sa campagne d’alphabétisation. En 2002, en outre, la fondation s’est lancée dans l’octroi de prêts individuels pour la micro-entreprise. Ces prêts varient entre 5.000 et 25.000 DH. Ils sont remboursables chaque mois, sur une durée allant de 12 à 18 mois.
Par ailleurs, et il s’agit là de la dernière trouvaille des responsables de cette ONG virevoltante, un nouveau type de prêt a vu le jour, ces temps derniers. Il a déjà permis à des centaines de familles en situation délicate d’accéder à l’eau potable et à l’électricité. A noter qu’en plus de l’assistance financière, la fondation Zakoura fournit un soutien humain appréciable, dont le dessein est de faciliter les procédures d’obtention de ces services à ceux qui feront appel à ce type de crédit (des personnes souvent analphabètes !)