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Omar, l’autodidacte des autoradios Portrait

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Tandis que je chinais à Derb Ghallef, mercredi 2 juin en fin d’après-midi, un sujet d’article m’est tombé entre les mains. Le sujet en question, 22 ans à tout casser, s’invite, me demande si j’ai besoin d’un autoradio, et ajoute (sans même se soucier de savoir si j’ai une bagnole, si je ne suis pas flic ou PDG de Clarion, Kenwood, Alpine...) la mention “volé”, sans ciller, pour me signifier, vraisemblablement, que c’est une belle affaire qu’il me propose, pour me faire comprendre qu’il est disposé à brader sa marchandise.
Mais, la méfiance s’installe dès lors que je lui explique que je suis journaliste, et que les différents aspects de sa vie professionnelle m’intéressent. Je sens mon sujet d’article s’apprêter à me fausser compagnie, à prendre ses jambes à son cou. Pour qu’il n’en fasse rien, je dégaine prestement ma carte d’identité nationale (sur laquelle est mentionnée ma profession). Pas assez rapidement, toutefois, puisque mon interlocuteur prend la poudre d’escampette avant même que j’arrive à extraire ma putain de CIN de mon foutu portefeuille.
Dix minutes plus tard, tandis que je taillais une bavette avec un vendeur de VCD de la place, le fuyard réapparaît, et m’aborde à nouveau: “j’ai pris peur, tout à l’heure. Mais, je t’ai suivi ensuite, et je t’ai observé. C’est clair que t’es pas un “hancha” (littéralement serpent, sobriquet des forces de l’ordre, ndlr). Mais je ne comprends toujours pas ce que tu me veux”, me dit-il.
Je lui explique, en substance, que j’estime qu’une personne comme lui mérite, davantage qu’un politicien véreux et adepte de la langue de bois ou qu’une chanteuse populaire nasillarde et “has been”, de témoigner de son parcours et de ses expériences sur les colonnes d’un canard.
L’idée fait son bonhomme de chemin dans sa “cabeza”, puis l’emballe carrément quand je lui sors mon argument imparable, le truc qui ferait signer n’importe quoi à n’importe qui: “Je ne sais pas si tu aimes les films américains, mais, dans les films américains, les héros sont souvent des hors-la-loi, des durs à cuire (Scarface/Al Pacino aurait il accédé au Panthéon du septième art s’il n’avait, lors de l’épilogue du film, trucidé tout le monde à la M16, du balcon de sa villa de narcotrafiquant arriviste? A méditer!) C’est ce que j’aimerais essayer de faire ressortir dans ton parcours : montrer que les délinquants n’ont pas forcément un mauvais fond!”

Le chef, c’est lui !      

Derb Ghallef, deux jours plus tard (vendredi 4 juin), 17 heures. Omar se frotte les mains. Il vient de réaliser une belle transaction. Il a réussi à refourguer un autoradio avec lecteur CD, à 450 DH, après d’âpres négociations. A ce prix-là, son client a eu droit à de la bonne came. Un Pionner comme neuf! Ceci dit, le grand bénéficiaire du “ deal ”, c’est bel et bien Omar, qui réalise à tous les coups la belle affaire ! Il écoule lui-même, le plus souvent aux abords du plus grand marché aux puces de Casablanca, les fruits de ses maraudages ; “ c’est parce que les receleurs avec qui je travaillais avant avaient le ventre trop gros que je me suis mis à mon compte ”, lance-t-il.
Si le vol d’autoradio est son métier de base, Omar s’essaie volontiers, cependant, à d’autres activités délictuelles. “Dans ce pays, il ne faut pas hésiter à faire tout ce qui est en ton pouvoir pour sortir la tête de l’eau. J’ai vu mon père bosser toute sa vie, et courber l’échine, pour un salaire insultant ! Je ne compte pas vivre de la sorte. Moi, je suis prêt à faire dans le vol à l’arraché, dans l’agression à l’arme blanche, dans la drogue ou le proxénétisme, s’il le faut ! Je suis prêt à tout pour ne jamais vivre de la même façon que mes parents ! ”, indique-t-il tandis que nous attendons un taxi.
Une demi-heure plus tard, à Derb Soltane, son fief, dans un petit café où il a ses habitudes, Omar paie une tournée à ses potes, tous largement plus âgés que lui. S’ils avaient été figurants dans “Le prisonnier d’Alcatraz” ou “Luke la main froide”, ils n’auraient probablement pas eu besoin de maquillage... Ils ont des mines patibulaires, ainsi que “ des casiers judiciaires qui doivent tenir sur plusieurs pages, et qui en incorporeront forcément plusieurs autres, bientôt ! ”, renseigne Omar.
Le casier judiciaire d’Omar est vierge. En quatre années de larcins, il ne s’est jamais fait alpaguer par les forces de l’ordre. Alors, évidemment, il n’en rate pas une pour charrier les trois repris de justice qui lui servent de potes : “ Faut travailler intelligemment, les gars ! Je vous ai toujours dit de vous spécialiser dans le vol d’autoradios. Tenez ! Le poste que j’ai subtilisé aujourd’hui, il m’a rapporté 500 balles pour quelque chose comme deux minutes de boulot”.
Ensuite, il se tourne vers moi, et entame le récit de leurs dernières tribulations professionnelles:  “ Ils ont tenté un coup, il y a deux mois de cela. Tout ce qu’ils y ont gagné, c’est de se faire mordre par les chiens que le gardien de la propriété où ils essayaient de s’introduire a lâchés sur eux, puis rosser par les voisins, ameutés par les aboiements des chiens et les cris de douleur que leur arrachaient leurs morsures ”.
Enfin, il s’adresse à nouveau à ses potes (infortunés): “vous n’étiez tellement pas beaux à voir, après le petit lynchage du voisinage, que le proprio de la baraque que vous vouliez nettoyer n’a pas souhaité porter plainte contre vous, de peur d’avoir à répondre des brutalités que vous avez subies… ” Omar se gausse ouvertement et vertement de ses compagnons, et je lâche, pour ma part, un petit rire étouffé, limite nerveux (il est des postures plus apaisantes que celle d’être attablé en compagnie de commensaux bardés de cicatrices...), que je n’ai pas été en mesure de réprimer totalement!

Le cœur a ses raisons…

Visiblement chagrinés par la stance taquine d’Omar, les “ multirécidivistes ” tentent de m’expliquer la raison de la foirade racontée par Omar. Mais, sans doute parce qu’il est celui qui débrouille le plus d’argent, et même s’il est le benjamin de la troupe, il leur demande impérativement, un peu à la manière du petit père des peuples lorsqu’il s’adressait à... ses peuples, de la fermer, de ne pas faire chier (“bla ma tferaoulna carrna”)!
Omar est le chef de cette bande de lascars. C’est clair comme de l’eau de roche. Cela se sent à la façon dont il leur parle, à la manière qu’ils ont d’accéder, sans tergiverser, à ses volontés les plus tyranniques, à ses commandements les plus iniques. Et surtout quand il prend congé d’eux ou qu’il les “saupoudre” d’argent.
19 heures 30. Sa copine vient de l’appeler sur son portable afin de confirmer qu’elle passerait bien la nuit avec lui, le lendemain. “C’est rare que ses parents la laissent sortir la nuit, et c’est la première fois que je vais passer la nuit entière en sa compagnie”, explique-t-il, tout folâtre.
Il se dit fou amoureux de sa belle, et il l’est ! J’en suis convaincu parce qu’il m’a gonflé “ sévère ” en me parlant d’elle, de son boulot respectable (elle serait secrétaire dans un grand cabinet d’avocat), de son niveau d’instruction, de ses bonnes mœurs…, mais ce qui m’a, davantage que tout le reste, convaincu de son amour pour elle, ce sont les risques qu’il court afin de la satisfaire (matériellement parlant). Avant de se mettre à chouraver des autoradios, Omar était un petit pickpocket qui n’allait qu’à l’occasion à la chasse aux portefeuilles.
Il a profondément chamboulé sa vie après avoir rencontré le grand amour, et le reconnaît sans peine : “ J’opérais surtout dans les bus. Et je crevais la dalle. Puis, j’ai rencontré ma copine, et j’ai compris qu’il fallait faire en sorte d’avoir plus d’argent en poche. J’ai fracturé ma première portière automobile deux semaines après l’avoir connue. Je ne savais pas comment m’y prendre, et je n’avais pas pu retirer l’autoradio ! Personne ne m’a appris comment faire ; je me suis construit tout seul ! ”
Et d’ajouter : “ Évidemment, ma copine ignore comment j’arrive à me démerder autant d’argent, à la couvrir de cadeaux, à m’habiller élégamment… Elle croit que mes parents sont riches… ”    
A trop vouloir s’approcher du soleil, Icare a fait fondre la cire que Dédale, son père, avait utilisée pour fixer sur leur corps les ailes qu’il avait confectionnées en vue de fuir leur geôle. Je ne vous raconte pas dans quel état était ce personnage de la mythologie grecque au terme de sa chute libre… A trop vouloir combler son “ bébé ”, Omar pourrait connaître un destin similaire à celui  d’Icare.
L’amour donne des ailes, et Omar, qui volait, chapardait déjà avant de connaître l’amour fol, semble être prêt à se les brûler, ces ailes, pour que ne manque de rien sa belle ! “ Si je me faisais coffrer, un jour, la seule chose qui m’attristerait serait de ne plus pouvoir caresser les cheveux de mon amour ”, conclut-il.

M.L.



 

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