J’ai eu une vision, non pas à Lourdes, mais devant un lieu olé-olé, autrement plus léger que Lourdes, à savoir la porte de l’un des temples (séculiers) de la nuit les plus courus de la Corniche. C’est là que m’est apparue Aphrodite (pas la sainte-vierge, qui n’a pas grand-chose à foutre un samedi soir dans ce quartier, des plus “ fesses-tifs ” de la ville ; je sais, elle est un peu “ Lourdes ”, celle-là !), ou plutôt une déesse de l’amour version “ zzin arbi ” (beauté arabe), que je ne vous décrirai pas en détail, lecteurs, par crainte de trop vous émoustiller, au point que vous interrompiez, pour vous prendre en main (si vous voyez ce que je veux dire !), la lecture de ce qui suit.
Pour ne pas relancer le débat sur le porno (la littérature X, plus précisément) au Maroc, pour laisser ce phénomène de société, avec Tabet, enterré, je dirai seulement qu’il y a du monde au balcon, et que c’est bondé pareil au niveau de l’arrière-boutique !
Nadia est un canon, une bebon* qui entend absolument faire subir à tout le monde son “ guère-nikah ” (“ ghir-matage ”, sauf si t’es prêt à raquer bonbon, coco !), tant elle se vêtit chichement, la poule, même lorsqu’il fait, “ kif ” ce soir, samedi 24 avril (à 23h45), un froid de canard, un temps de chien… Et Nadia se dirige vers moi, doucettement, puis s’adresse à moi, pauvre de moi, en émoi, les mains moites, tout bonnement décontenancé : “ Tu ne serais pas Mehdi ? ”
Des perles de sueurs sertissent mon front, mes jambes chancellent, et mes genoux s’emballent, se prennent pour des castagnettes. J’arrive pourtant à bredouiller une réponse vaguement affirmative. “ Zak a un don pour la description. Je t’ai immédiatement reconnu ”, reprend Nadia, sourire (très Colgate-Palmolive) aux lèvres.
Zak, mon principal “ indic ” dans le domaine de la “ mondaine ”, un pote d’enfance qui fait partie de ces “ bourgeois bohèmes ” casablancais qui, en guise de poche, ont un puits sans fonds bourré d’argent, et qui écrivent, ce faisant, à coups de frasques retentissantes, les plus belles pages de la nuit locale, m’avait prévenu : “ c’est du lourd, la nana que je t’envoie voir ! Je te propose de préparer au préalable les questions auxquelles tu souhaites qu’elle réponde. Elle est tellement belle, et hot, sa race…, comme un volcan en pleine éruption, que tu risques de t’emmêler les pinceaux… ”.
Il n’est pas bon que dans la description, Zak ! Il assure aussi question oracles, prophéties ! Tant et si bien qu’à côté de lui, Nostradamus ou Madame Soleil ne touchent pas une bille ! En effet, j’ai beau davantage réfléchir que toute la Galerie des Glaces - comme dirait Sana -, je ne me rappelle pas avoir été autant déstabilisé par une prostituée (et Dieu sait combien j’eus à en fréquenter, dans le cadre de mes enquêtes sur le milieu de la quéquette, du chibre !)
Sex In The City
Ayant plus ou moins retrouvé mes esprits, je me la pète, un peu, dans cette boîte bath, parce que tout le monde n’a d’yeux que pour notre table. Nadia est sans doute plus habituée que moi à être sous les feux de la rampe. Elle fait la bise aux trois-quarts de l’assistance (ses “ habitués ” et consœurs, vraisemblablement), est bichonnée par le personnel de la boîte, réalise les “ footsteps on the dancefloor ” les plus remarqués et libidineux de la soirée, et se désaltère lourdement avec force scotch. “ C’est un client avec qui j’ai passé la nuit, hier, qui a laissé cette demi-bouteille de “ Black ” (Johnnie Walker 12 ans d’âge, ndlr) en mon nom ”, m’adresse-t-elle distraitement en désignant la fiole, dont il ne subsiste plus qu’un fond, maintenant, après la demi-douzaine de verres qu’elle a ingurgités, cul-sec quasiment !
Trop occupée à se biturer, et à repérer, pour leur en mettre plein la vue, les clients solvables (“ tika ”, qu’elle dit, en arabe dialectal), elle ne m’adresse que trop peu la parole. Zak m’avait pourtant assuré qu’elle souhaitait, pour exorciser les démons qui la tracassent, m’entretenir des rituels sexuels peu moraux, des partouzes notamment, auxquels elle a pris part au cours de sa longue carrière (malgré son jeune âge, 22 ans) de péripatéticienne. Selon Zak, qui doit nous rejoindre bientôt, elle a été victime, alors qu’elle n’était âgée que de 16 ans, d’une tournante hard, d’un viol collectif, de la bestialité de six ados, dans un “ baisodrome ”, un “ bertouch ” de son quartier, à cinq cents mètres de son foyer familial !
J’espère que Zak arrivera à décanter la situation, à faire parler la belle et à me donner des ailes. Car, s’il est vrai que Nadia ne se fait pas loquace, je ne fais pas preuve d’entrain, non plus ! Je ne sais pas ce qu’il en est, pour vous, mais j’ai toujours éprouvé, pour ma part, des difficultés monstres à communiquer avec les femmes fatales.
Tenez ! A Nadia, qui me demandait si je voulais un verre, j’ai baragouiné un truc tellement inintelligible qu’elle m’en a servi un; alors que je n’en voulais pas, à la base !
Mon téléphone vibre. Il sonne aussi, mais pas assez fort pour couvrir la musique de merde que crachent les enceintes agressives de cette boîte de nuit “ fair ”**. C’est pour cela, d’ailleurs, que je ne réponds qu’une fois dans la quiétude, toute relative, des chiottes de l’établissement.
C’est Zak. “ Ecoute, vieux, il est une heure du mat’ et je ne débarque jamais en boîte avant trois heures, à l’heure où les fêtards de pacotille s’en vont se pagnoter. Tout comme les samouraïs, j’ai mon “ Bushido ”, mon code d’honneur du parfait dandy, et je m’y conforme, scrupuleusement (Zak est féru de la culture du pays du soleil levant, dans lequel il a séjourné une année quasiment, au cours de laquelle il a davantage eu affaire à des geishas qu’à des samouraïs, ndlr). Je te propose de rappliquer, avec Nadia, chez moi ”, propose-t-il, visiblement éméché.
Je lui rétorque que j’ignore si Nadia est disposée à me suivre. Il me dit qu’elle opinera sans peine (j’avais oublié qu’on ne disait jamais non à Zak ; son pognon l’immunise contre le refus d’autrui !) Je lui explique tout de même qu’elle est en pleine besogne, qu’elle drague sévère, et qu’elle ne m’a rien donné à me mettre sous la dent en ce qui concerne le Casa des orgies. “ T’en fais pas ! Elle t’en dira des belles, en ma présence. Allez ! Rappliquez ! Et tardez pas ! ”, m’intime-t-il. J’ai dit oui, parce qu’on ne dit pas non à Zak, mais, par rébellion, je n’ai pas ajouté la mention “ Seigneur ” !
Premières expériences orgiaques
Installée sur la banquette arrière de son taxi attitré, qui vient la chercher où qu’elle soit, à n’importe quelle heure de la nuit, Nadia a la langue qui se délie enfin ! Elle m’explique d’abord, en n’y allant par quatre chemins, qu’elle aurait pu mener une autre existence que celle qui est sienne aujourd’hui, mais que c’est par choix qu’elle s’est mise à racoler. “Dans ce pays, une jeune nana mignonne, si elle n’est pas issue d’une grande et riche famille, a de fortes chances de finir par faire le trottoir. Même lorqu’elle est vertueuse, et qu’elle se satisfait de peu ! Quand j’étais adolescente, je suis tombée raide dingue d’un gars, de deux ans mon aîné. Je suis sortie avec lui. C’était mignon comme tout, au début. C’est avec lui que j’ai mis, pour la première fois, la langue en embrassant. Deux mois après notre premier baiser, il m’a emmenée chez un de ses copains. Il m’a d’abord violée. Je me suis débattue, car j’avais quelque chose de précieux à protéger : ma virginité. Je l’ai griffé, mordu, giflé. Agacé par autant de résistance, il s’est mis, lui aussi, à cogner !”
Nadia se tait, reprend sa respiration, et poursuit enfin son glauque récit : “ Ensuite, une fois qu’il a obtenu ce qu’il voulait, ce connard a ouvert la porte de la chambre dans laquelle nous nous trouvions, et à rameuté ses copains, qui ont passé l’après-midi entier à me ravager. J’ai fait une grosse dépression, puis j’ai décidé de réagir en n’étant plus une victime, en me prenant en main, en devenant une des maîtresses de la nuit ”. Ne sachant trop que répliquer à cela, je lui demande si ça ne lui fait rien de ressasser des souvenirs aussi intimes et douloureux devant le chauffeur de taxi et moi. Sur ses lèvres se dessine un rictus ; elle tente de le réprimer, et me répond d’une voix frémissante : “ Khalil (le taxi-driver, ndlr) sait tout de moi. Et toi, je sais que Zak t’a déjà raconté l’essentiel de mes déboires. J’espère juste que tu vas écrire que les filles comme moi sont des victimes, au même titre que les Palestiniens ou les Irakiens. J’en ai connu, des Sharon et des Bush du plumard. Chez nous, la femme est un objet qu’on utilise. La seule manière qu’elle a de s’émanciper, de s’aguerrir, est d’exercer, de faire du fric en profitant de la faiblesse des hommes.
Arrivés chez Zak vers 2 heures du matin (ce qui, dans son modus vivendi, que je soupçonne calqué sur celui de Bacchus, est relativement tôt), nous faisons la rencontre d’une bande de ses potes, garçons et filles, tous beurrés. Nadia les connaît tous, puisque, comme eux, elle squatte souvent l’appartement de nabab de Zak (le nabab). Manifestement, toutes les filles présentes à la petite sauterie donnée par Zak bossent dans le même secteur d’activité que Nadia, à en croire leur tenue frivole et le langage débridé que tiennent à côté d’elles leurs mecs (d’un soir, donc). Zak et ses copains font souvent appel aux “ ser-vices ” des professionnelles de l’amour physique.
Sodome, Marrakech et Gomorrhe
Zak, qui aimerait bien s’isoler avec Nadia (je le sais parce que je le connais comme ma profonde !), n’oublie pas pour autant la raison pour laquelle je suis là. Il me prend en aparté, m’explique que je tombe mal, maintenant (alors que c’est lui qui m’a prié de débarquer chez lui ; je reconnais, là, son toupet légendaire), mais me promet de m’accorder davantage de temps le lendemain, dimanche : “ Je t’appellerai en sautant du lit afin qu’on déjeune ensemble. On fait comme ça ? ” On ne dit pas non à Zak, est-il utile de réitérer !
Dimanche 25 avril, 16 heures et des poussières. Zak se manifeste enfin. “ Je me suis réveillé un peu tard. C’est râpé pour le déjeuner, mais je passe te chercher. Nous partons à Marrakech. J’ai un gars à te présenter, un T.O. du sexe ! ”
19 heures, Guéliz. Dans son appartement très coquet de la perle du Sud, Youssef ne donne pas l’impression d’être un mac. Plus sophistiqué que lui, tu meurs ! On dirait Vincent Mc Doom de La Ferme Célébrités ou Michel des Colocs (deux émissions de télé-réalité-poubelle hexagonale) ! Je dis pas que c’est une “ tarlouze ”, mais seulement qu’il donne bigrement l’impression d’en être ! Joe, comme l’appelle Zak, est probablement l’expert suprême en matière de “ hmmm-hmmm ”. C’est qu’il opère depuis pas mal de temps dans ce domaine, à Marrakech ! Il est pas mac à Trifouillis-les-Bleds, Joe. C’est à Marrackech, la “ lust & lost city ” du pays, qu’il fait bosser “à la chienne” et à la chaîne, en faisant peu de cas de l’OST et des MST, des péripatéticiennes par dizaines…
Alors, lorsque Joe explique que les orgies sont légion (romaine, ha-ha !) à Marrakech, je veux bien le croire. “ J’ai des clients tellement blasés qu’ils ne se mettent pas au garde-à-vous, s’il n’y a pas un film porno en bonne et due forme qui se joue devant eux, live, indique-t-il. Il parle notamment d’un étranger, dont il dit, en off, “ qui paie grassement 20 ou 25 filles, juste pour qu’elles assistent à une de ses soirées. Elles exécutent des shows improvisés très chauds. Ensuite, il en sélectionne une ou deux, celles qui lui font le plus d’effet, et qui ont donc le privilège de coucher avec lui et de goûter, partant, à sa légendaire générosité ”. Et d’ajouter : “ A chaque fois qu’il séjourne à Marrakech, c’est-à-dire un à deux mois par an, c’est le même manège au moins une fois par semaine ! Il est grave accro à une de mes filles, qui ne surmonte, hélas, sa peur d’aller chez lui que lorsque je la couvre de baffes ! Elle dit que c’est l’Enfer, chez lui, qu’il est le diable, et que ses invités sont les gens les plus licencieux qu’il lui ait été donné de voir. Une prostituée que débecte une partouze hétéro généralisée ! Personnellement, je trouve que c’est un non-sens ! ”
Le mâle fait mal !
Selon Joe, qui a reçu une chiée d’appels pendant que nous nous entretenions, provenant essentiellement de ses protégés (il dit avoir quelques gays à sa solde), il arrive, dans son métier, que les choses tournent mal. “ Un jour, une de mes filles s’est fait embarquer par un vicelard, qui rôde toujours du côté d’une boîte très branchée. Chez lui, une dizaine de mâles en rut l’attendaient ! Heureusement, elle avait de la bombe “ lacrymo ” sur elle. Toutes mes filles en ont une, depuis ce jour-là, d’ailleurs ! Elle est arrivée à s’enfermer dans une salle de bains, m’a passé un coup de fil, et j’ai rappliqué, cinq minutes plus tard, avec un bataillon de gars du milieu dans le quartier qu’elle m’avait indiqué. J’ai repéré la villa où elle était séquestrée grâce à la voiture qui était garée en face, et qui collait parfaitement avec la description qu’elle m’en avait faite. Je crois qu’on a passé à cette bande de pervers l’envie de s’en prendre à une fille sans défense ! ”, plastronne-t-il.
Les tournantes, c’est l’homme qui est un loup pour la femme… C’est un viol collectif déguisé, une (bé)vue de l’esprit tout à fait blâmable, condamnable ! Que de telles pratiques soient dans l’air du temps, de nos jours, n’a rien de spontané. A l’époque du Prophète Loth, déjà, du temps de Caligula aussi, ou encore de celui des aristos libertins post-renaissance, les partouzes et les tournantes étaient à l’ordre du jour ! Ce qui me révolte le plus dans cette affaire, c’est qu’il se trouvera toujours quelque sainte-nitouche ou quelque Tartuffe à la pilosité de néandertalien pour mettre à l’index le problème de la prostitution.
Les prostituées sont des victimes. En exerçant leur métier, elles courent des risques inconsidérés, comme celui de débarquer dans une tanière de loups. Elles méritent la mansuétude de tous, certainement pas l’opprobre ! Nadia, par exemple, a commencé à tapiner parce qu’elle a compris, après une tournante gore, que l’amour était une chimère, que seul comptait, pour autrui, le sexe et l’assouvissement des fantasmes les plus lubriques.
M.L.
* Bombe en français du 21ème siècle. Note à tous les réacs de la langue, qui n’ont pas encore assimilé le verlan : on ne dit plus “ la langue de Molière ” ; Solaar, NTM ou Leslie (prononcer Leslaille ; à l’anglaise, quoi !) du Loft - saison 2 – ont remplacé le très has been Jean-Baptiste Poquelin au niveau de cette expression consacrée. C’est vrai qu’on perd un peu en qualité, surtout quand Leslie l’ouvre (et que ça pue l’aïl !), mais c’est davantage tendance !
** Note (probable) du correcteur : L’auteur ne souhaite donner aucune explication, malgré mes injonctions, quant à l’utilisation de ce mot, manifestement emprunté à la langue de Tupac, d’Ali G. ou de Radiohead ; pas réac, le correcteur !