Stade Vélodrome de Casablanca, un samedi après-midi (tous les samedis après-midi se ressemblent dans ce lieu). Les travées du stade sont à moitié remplies, mais l’effervescence est à son comble. On se croirait presque au complexe sportif Mohammed V. Ambiance virage « El Magana » des grands soirs (genre WAC/RCA) assurée ! Et pour cause : les lévriers vont bientôt faire parler la poudre ; les jeux sont faits (les retardataires enregistrent les derniers paris) ; la chance va sourire à certains, se montrer capricieuse à d’autres…
Assis aux côtés d’Abdessamad, qui dévore un sandwich « sosset » (saucisses, dont il ne vaut mieux pas essayer de dresser la traçabilité), je commence à saisir le côté fun des jeux de hasard. Ce n’est pas seulement dans l’optique d’un gain hypothétique que les accros se ruinent. Non ! C’est aussi pour beugler comme des déments, pour avoir le cœur qui bat la chamade, le temps d’une course ou d’un tirage de loterie, que parient les semblables d’Abdessamad, les sans-culottes (parfois culottés, lorsqu’il s’agit de miser gros) qui ont un faible pour les jeux de hasard. « Quand je remplis quelques grilles du Loto, je sais que la probabilité de gagner est infime. Cependant, pour quelques dirhams seulement, je m’offre le privilège de rêver à des lendemains meilleurs. Tout un chacun est millionnaire potentiel lorsqu’il joue au Loto. C’est ce qui me plaît dans les jeux de ce type : l’espoir qu’ils engendrent », indique Abdessamad, la bouche pleine.
Mon accompagnateur n’a pas gagné un kopeck durant tout l’après-midi. « Ce n’est pas faute d’avoir essayé. J’ai perdu 50 DH. Mais, je compte me refaire ! », lance-t-il alors que nous quittons l’enceinte du Stade Vélodrome. Et de poursuivre : « je sens que j’aurai la main heureuse, ce soir. Ça tient toujours, pour toi ? T’es toujours disposé à m’accompagner à Derb Soltane ? ». « Je ne raterais ça pour rien au monde », rétorqué-je.
Si le jeu était une drogue, le Loto serait la cigarette, le turf serait l’alcool (deux drogues tolérées), tandis que l’endroit où Abdessamad m’a mené, ce samedi soir, serait, comme qui dirait, Kétama ou Katmandou (capitales mondiales du techi*, cette drogue prohibée). Ce repaire de parieurs échappe au contrôle de l’Etat, qui joue au Monopoly dans le secteur, à très forte valeur ajoutée, des jeux de hasard. Ici, ce sont des petites frappes qui règnent en maîtres. Ce sont eux qui dealent la drogue aux junkies du jeu !
Selon Abdessamad, cela fait près de 3 ans qu’un groupe de délinquants exploite le filon des paris informels dans cet endroit-là. « Ils sont une demi-douzaine. Ce sont des riverains du quartier, des petits caïds qui s’en mettent plein les fouilles en prenant des risques somme toute calculés. Seul l’un d’entre eux prend les paris et manipule les cartes (le croupier de la bande, ndlr). Les autres font le guet, au cas où rappliqueraient les flics. Depuis qu’ils amassent du pognon de cette façon, ils n’ont jamais été inquiétés par les autorités », explique-t-il.
Il est très exactement 20 heures 30 en ce samedi 10 avril, et il doit y avoir quelque chose comme 20 personnes qui sont rassemblées autour d’un gros baril sur lequel un gars (à la mine patibulaire) distribue nonchalamment des cartes andalouses (jeu de 40 cartes). Abdessamad m’avait bien prévenu qu’on débarquerait dans un « casino du pauvre », mais je ne m’attendais pas à autant de dénuement. C’est sur un tapis d’immondices que les shootés des jeux de hasard jouent au 7 et 1/2, cette variante locale, épurée et très populaire, du black-jack (où il faut, comme son nom l’indique, obtenir 7 et 1/2 au lieu de vingt-et-un ; les valets, dames et rois** comptant pour 1/2 point).
Mon guide, qui compte bien miser jusqu’au dernier des deniers qui lui restent en poche pour conjurer le sort après la déconvenue du Vélodrome, se dit imbattable à ce jeu. Il est loin de l’être ! Après avoir patiemment attendu que vienne son tour, il a fallu moins de dix minutes pour que l’infortuné se fasse plumer par la banque. Le croupier l’a atomisé, en moins de temps qu’il ne faut pour déplumer un poulet.
Dépité, Abdessamad laisse sa place à un autre joueur. Ses yeux croisent les miens ; il les détourne, puis me regarde derechef. Il balbutie quelque chose, ensuite, estime, si je ne m’abuse (il parlait trop dans sa barbe !) qu’il n’a pas de veine, qu’il devrait penser à entamer un petit break, parce qu’il ne sert à rien, sinon à se ruiner, de forcer la chance (une période de sevrage lui ferait le plus grand bien, mais je doute qu’il soit en mesure de s’en imposer une !).
Il se tait, enfin, un long moment, avant de se lancer dans une stance interminable:
« Tu sais, l’homme est faible. Regarde-moi ! J’ai dépensé tout l’argent que j’avais, 70 DH, alors que j’ai fait une scène pas possible à ma femme, ce matin, juste parce qu’elle m’a demandé de donner 10 DH à nos gosses pour qu’ils aillent au parc de jeux. Je les prive, eux qui ont l’âge de jouer, pour aller jouer moi-même ! Par moments, je me dégoûte ! J’ai une femme adorable, deux beaux rejetons, plusieurs amis ! Mais c’est quand je suis seul, face à mon sort, que je vis, que je vibre vraiment ! Les chevaux, les lévriers et les billes numérotées sont plus importants à mes yeux que la chair de ma chair ! Ce que je viens de dire n’est pas vrai ! Evidemment que mes gosses passent avant tout ; hélas, je tends à l’oublier lorsque j’ai de l’argent en poche. Je deviens comme envoûté ! Ça doit faire quinze jours que je n’ai pas vu mes gosses à un moment de la journée autre que l’heure du réveil. Le soir, je suis trop occupé. Je me rends ici très régulièrement. Les malheureux que tu vois là sont ma famille adoptive… »
Abdessamad aurait pu m’arracher quelques larmes s’il n’avait remis en question tout son monologue larmoyant en me demandant - sans même me laisser le temps de finir de lui signifier ma compassion - de lui filer un peu de blé ! « J’aimerais jouer un dernier coup. Tu sais, c’est quand on atteint le fond qu’on peut remonter à la surface ; s’il te plaît, rien que 20 DH ! Je t’ai quand même montré ce coin. Ça ne mérite pas un peu de pognon, un service pareil ? Tu sais ! Il y a des gars que ça n’amuserait pas vraiment de savoir qu’un journaliste traîne dans les parages ».
Des menaces ! Abdessamad, qui m’a montré la rue dans laquelle il habite, le bar dans lequel il suit l’évolution des courses, sur Iquidia*** (comme il dit), qui m’a précisé très exactement où il travaille, me menace. Je lui mettrais bien mon poing sur la gueule, mais il se trouve que je suis un peu mal à l’aise dans ce foutu endroit. Je lui dis que j’accèderai à sa demande une fois qu’il m’aura conduit, à travers le dédale des venelles interlopes et peu éclairées de Derb Lihoudi, aux alentours du bureau de poste d’El Baladia, à dix minutes de marche environ de la maison de jeu clandestine, « outdoor » et pestilentielle dans laquelle nous avons passé près de deux heures. Cet endroit est le miroir grossissant de la misère humaine. Je peux comprendre que des nababs flambent sans ciller, des millions de dollars dans des casinos féeriques, croulant d’entraîneuses « tip-top » et d’autres merveilles, à Las Vegas, Atlantic City, Monaco ou Marrakech ; mais, que des misérables jouent aux maîtres-chanteurs pour pouvoir miser, et perdre, vraisemblablement, quelques picaillons arrachés, avec bassesse, dans un trou putride, ça, j’avoue que ça me dépasse!
Sans doute prêt à vendre son âme au diable pour un « 7 et 1/2 », un « ordre » au tiercé ou au quarté, ou encore un « 6 numéros » au Loto, Abdessamad m’a mené à l’endroit que je lui ai indiqué. Docilement ! Tout le long de la route, que je n’aurais jamais trouvée seul, il s’est appliqué à refaire « copain-copain » avec moi (le blé en ligne de mire, sans doute !)
En me quittant, une fois arrivés au bureau de poste, son billet (tant convoité) en poche, il me lance une phrase laconique : « J’te contacterai bientôt. J’ai plein de sujets d’article qui pourraient t’intéresser ! » Abdessamad s’imagine sans doute que je vais devenir sa vache à lait. Je lui fais comprendre qu’il se goure royalement s’il croit que je lui passerai la moindre pièce jaune (il peut toujours s’adresser à Bernadette Chirac ou David Douillet pour cela !). Je lui fais également savoir que je me suis retenu pour ne pas lui en coller une, lorsque nous étions au casino peu cosy, que je lui ai donné les vingt dirhams parce que nous avions passé un deal, que j’aimerais bien qu’il ne m’importune plus ! Je lui demande, finalement, de ne jamais me téléphoner…
Le lendemain, dimanche, il me réveille aux aurores : « je t’appelle pour te dire que la chance me sourit, à nouveau ! J’ai gagné 200 balles au Loto, hier soir (tirage du 10-04- 2004, ndlr) ! J’ai joué quatre grilles, c’est-à-dire « hamra » (rouge, littéralement, comme la couleur des anciens billets de 10 dirhams, ndlr), jeudi dernier, et j’ai eu quatre numéros ! Et tu sais quoi ? La grille gagnante comportait également le numéro complémentaire. Nom d’une pipe ! J’étais à deux doigts, à un numéro d’avoir le « 5 + complémentaire » ; j’aurais pu empocher quelque chose comme 25 bâtons ! »
Il est à espérer qu’Abdessamad pensera un peu à ses enfants et à sa compagne, qu’il ne cédera pas l’intégralité de la petite somme qu’il a gagnée au Loto à La Marocaine des Jeux ou aux croupiers du marché parallèle.
M.L.
* Verlan de shit (cannabis)
** « Sota, kabal et rey »
*** Equidia, chaîne de prédilection des turfistes