Avec sa casquette toujours sur la tête, sa blouse bleue, un sourire décapant, le cireur de la gare de Casa-Port a du cran et du talent. Toujours fidèle au «poste», Saïd, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a fini par se faire son monde : les voyageurs du train et les taximètres du coin. Contrairement à beaucoup d’autres cireurs, qui sillonnent les cafés, les rues et les bars de Casablanca, notre bonhomme a choisi un seul coin : là où embarquent et débarquent les passagers du train. Discipliné et courtois, il a une devise : servir d’abord, puis encaisser. Ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs de cirer gratuitement les chaussures des voyageurs paumés ou pressés. Mais à condition que tout se passe dans la discipline et le respect. À 42 ans, Saïd n’est pas novice dans ce métier. Il fait ce job depuis 1978. Marié et père de 4 enfants, il a fréquenté l’école jusqu’en 6ème année. Peu bavard, il connaît presque toutes les couleurs des chaussures de ses clients. Mais, quand on a opté d’être cireur pour le restant de sa vie, on ne peut que se lier d’amitié avec les gens que l’on côtoie tous les jours. Fort de son capital humain, il s’est aménagé un emploi du temps à l’image d’un salarié normal. Celui qui a ses jours de repos, ses congés et ses loisirs. Ce programme est biché même par certains navettards entre Casablanca et Rabat. Certains clients refusent de cirer leurs chaussures à Rabat préférant son art de faire briller les souliers. Natif de la ville blanche, Saïd ne vous communiquera aucune information. Seuls ceux qui le connaissent bien ont droit à son histoire, à ses histoires. Mounir fait partie de cette catégorie de clients. «Tous les deux jours, à l’exception des week-ends et jours fériés, je passe chez Saïd pour cirer mes chaussures. Avec le temps, nous nous sommes liés d’amitié. Je ne le traite pas en tant que cireur mais en tant qu’ami et il me le rend bien. Quand je suis pressé ou que je n’ai pas de monnaie, il attend bien le lendemain pour être payé».
Son monde à lui
Un autre client, du nom de Khalid, dit que cela fait dix ans qu’il connaît Saïd. Il affirme qu’il ne l’a pas vu faire un seul problème avec qui que ce soit. Ce sont les taximen et les agents de police du coin qui sont ses meilleurs compagnons. Eux, qui sillonnent ces lieux en tous temps. Mekki, un conducteur de taxi, ne parle que de notre «faiseur de chaussures». Pour les autres cireurs, qui se baladent dans le secteur de temps à autre, le cas de Casa-Port est unique. Toute personne qui a essayé d’y prendre place n’a pu y faire long feu. A cause, d’abord, de la mentalité des voyageurs, puis aussi à cause de la manière dont Saïd entretient ses clients. «Quand j’ai occupé cette place, je ne savais que dire aux passants. Tous me demandaient où est parti Saïd, comme si ne je pouvais pas faire le travail à sa place. Je me suis senti frustré non seulement par leur regard mais aussi par leur comportement. Il y a même des passagers qui font mine de ne pas me voir alors qu’ils ont besoin de faire cirer leurs chaussures», explique le petit Omar avec un ton cassé. Omar a raison. En effet, c’est la somme de plusieurs années de fidélité à un lieu et à des personnes qui a permis à Saïd de se frayer son chemin. Un parcours parfois jalonné de tristesse, d’envie mais aussi de courage et d’abnégation, à faire l’un des métiers les plus ingrats du monde. Mais ne dit-on pas qu’il n’y a pas de sot métier ? L’essentiel est de savoir bien le faire. Les clients se rueront.
M.S.