La Nouvelle Tribune : Puisque la musique underground est, par essence, méconnue du grand public, serais-tu en mesure de te décrire, en tant que personne et en tant qu’artiste, en utilisant un maximum de dix adjectifs ?
Adil Hanine : Balèze, fou, enthousiaste, «antidépresseur», hyper-motivé, reconnaissant, «merdi loualdin», fier, musicalement jaloux, optimiste.
Parlons un peu de tes influences. Si tu devais déterminer le top 10 des musiciens qui t’ont le plus touché, quel serait-il ?
Jimi Hendrix, Mitch Michel, John Bonham (batteur de Led Zeppelin), Nass El Ghiwane, Karim Ziad, Omar Hakim, Mike Portnoid, Fayrouz, BOB MARLEY, AMAZIGH KATEB !!!
Tu m’as dit avoir déjà rencontré Amazigh, leader et chanteur de Gnawa Diffusion, à Essaouira, lors du Festival Gnawa 2003, et à Casablanca, où il a assisté à l’une de vos « jam sessions ». Est-ce le modèle à suivre ? Es-tu de ceux qui considèrent qu’il a réinventé la fusion, une génération après Led Zep et les Rolling Stones*, qui ont été parmi les premiers à arranger des musiques entremêlant savamment le rock et des sons venus des quatre coins de la planète ?
Evidemment que c’est un modèle à suivre, un guide spirituel. Il s’agit d’un gars hyper-cultivé, formidable de gentillesse. Musicalement, il a énormément d’influences, et est un grand parolier. Malgré sa célébrité, il est incroyablement modeste, donne l’impression d’être un « ould lblad », un « ould edderb », alors qu’il est une superstar, un virtuose de la musique. La première fois que je l’ai vu se produire sur scène, c’était lors du Festival Gnawa de 1999, à Essaouira. Il m’a laissé sans voix. C’est une bête de scène, et les musiciens qui l’accompagnaient alors, des Français en majorité, représentent à mes yeux ce qui se fait de mieux en matière de fusion. Voir des « gouer » interpréter à la perfection des thèmes de notre folklore a quelque chose d’enchanteur.
Aujourd’hui, la plupart des groupes qui fleurissent à Casa s’inspirent de Gnawa Diffusion ou encore de l’Orchestre National de Barbès (ONB, ndlr). C’est clair qu’Amazigh et son groupe sont de ceux qui ont jeté les bases de la fusion maghrébine, et plus globalement, celles de l’« urban culture ».
Quels ont été les moments forts de ta carrière d’artiste ? Les concerts les plus marquants dans lesquels tu t’es produit ? Les moments de doute ?
Mon premier concert m’a beaucoup marqué, évidemment. C’était dans l’enceinte de l’école Al Jabr, en 1999, et je jouais au sein d’un groupe de trash (heavy metal) du nom de Kathédra. Le public, 500 personnes, avait apprécié notre fougue, mais nous n’avions pu jouer que trois morceaux, des reprises de Metallica. Lors du Boulevard des Jeunes Musiciens, en 2002, j’ai également vécu un moment privilégié. On a joué à guichets fermés, à la F.O.L., et l’ambiance était électrique. C’était avec Haoussa, et nous avions remporté la compétition, catégorie Fusion. J’ai vécu un grand nombre de belles expériences dans l’enceinte de la F.O.L., et tous les musiciens de ma génération doivent en dire autant. C’est l’endroit où je me sens le mieux à Casa. Comme un poisson dans l’eau, pour tout dire !
Cependant, c’est à Essaouira que j’ai vécu l’expérience la plus intense de ma carrière. C’était au cours de mon premier Festival en tant que musicien, en 2003, avec mon groupe Hoba-Hoba Spirit. On a joué devant quelque chose comme 25.000 personnes, et on a mis le feu à la baraque, grâce à Reda Allali, grand journaliste, parolier, déconneur… C’était merveilleux. Même André Azoulay a visiblement été épaté par notre performance. Il était très près de la scène. Il a « tripé » sur notre musique, et arborait un large sourire tout le long du concert. Ceci dit, trois jours avant que nous jouions, j’ai eu le trac de ma vie. Je n’ai jamais autant douté de mes capacités.
Tu joues aujourd’hui dans trois groupes : Darga, Hoba-Hoba Spirit et Haoussa. Des groupes majeurs de la scène underground, qui n’évoluent pas dans le même registre musical : tous fous de fusion, mais chacun à sa manière. Peux-tu dire deux mots de chacune de ces formations ?
Darga est composé de 9 musiciens, 9 individualités aux influences très diverses. Le style est plutôt « roots », un mélange de gnawa et de reggae, et aussi de rythmes et de mélodies purement marocains. Les influences majeures sont Gnawa Diffusion, ONB, Ray Naraï, Ifriquia, The Wailers… Les percussions sont essentielles au niveau de ce groupe. Pour ce qui est de Hoba-Hoba Spirit, c’est de la fusion rock, avec une pincée de raï. Les membres du groupe, cinq au total, sont essentiellement inspirés par les Stones, Deep Purple, Ben Harper, par des rappeurs U.S., algériens… Pour résumer, c’est de la « haïha music », de la fête en barres. Un truc du genre Mano Negra ! Enfin, Haoussa fait surtout dans le punk, le rock, tout en intégrant des touches « aïssaoui » bien de chez nous. Le rap figure également parmi les influences de cette formation. Le chanteur de ce groupe est comme qui dirait l’enfant spirituel issu de l’union de Busta Rhymes, de Zach de la Rocha, chanteur des Rage Against The Machine, et de celui des Sex Pistols. C’est avec ce « band », composé de six musiciens, que j’ai découvert la fusion.
Maintenant que sont faites les présentations, passons aux choses sérieuses. Galère ou trop fun, la vie d’artiste au Maroc ?
Galère, d’abord, mais, nous jouons de la musique parce que c’est ce que nous aimons. Alors, lorsque nous nous produisons, nous oublions tous les menus tracas de la vie. Nous souhaitons créer, nous exprimer. Et, pour cela, il faut tenir, même lorsque la situation est au plus mal. Il faut être obstiné, ne rien lâcher. Ceci étant, si tu ne connais pas des périodes un peu galère, tu ne peux pas apprécier à sa juste valeur le moment où tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes
Ta science des « drums », de la batterie, te permet-elle de subvenir à tes besoins ?
Il nous arrive d’effectuer une tournée d’un mois et de ne plus jouer les trois mois suivants. Alors, question finances, c’est pas la joie ! Les jeunes groupes ne gagnent pas grand-chose par rapport aux vieux de la vieille. Ce sont les artistes institutionnels qui ramassent les gros cachets. C’est comme si c’était une histoire d’ancienneté, pas de talent !
Et pas d’embellie, de producteurs prêts à signer de jolis chèques, à l’horizon ?
Tu parles ! Pour l’instant, il n’y a pas un seul producteur qui veuille investir dans la scène fusion casablancaise. Avec Hoba-Hoba Spirit, on a « auto-produit » un album, financé par des Allemands, qui est commercialisé depuis peu à 40 DH dans un seul point de vente, Maârif Culture (à proximité du Mc Do, ndlr). On a vendu un nombre insignifiant de CD. Par contre, on s’est fait copieusement pirater. Des copies de notre album se vendent comme des petits pains à 15 balles, sous le manteau.
As-tu déjà fait de la télé ?
J’ai accordé une interview, récemment, à l’émission Nawafid, qui est diffusée sur la RTM. J’ai aussi fait une brève apparition dans l’émission Grand Angle, sur 2M. Enfin, en 2002, à l’occasion du Boulevard des Jeunes, la chaîne d’Aïn Sebaâ a diffusé un extrait du concert donné par Haoussa. Il faudrait que les chaînes nationales se rendent compte qu’il est grand temps de produire une émission dédiée à la musique underground. Des milliers de jeunes connaissent par cœur les paroles de plusieurs groupes de la place. Les concerts de fusion attirent toujours un public monstre. Si leur objectif est vraiment de soigner leur audimat, nos deux chaînes devraient commencer à passer les émissions ou la musique qui plaisent vraiment. Et, aujourd’hui, c’est la fusion qui plaît. Ce sont les groupes de fusion qui sont les plus créatifs… Ce sont eux qui méritent de squatter l’antenne, pas les dinosaures !
Les « répéts », la scène, les tournées entre potes musiciens, la vie de bohème… Ce doit être tripant, tout ça ! Et puis, si tout va bien, la célébrité planétaire, les gros cachets, les armées de fans, les meufs « backstage », les limousines, les Paparazzi aux trousses… Si j’étais le génie de la lampe, et que tu pouvais me soumettre trois vœux relatifs à la musique, quels seraient-ils ?
J’aimerais, avant tout, ressentir que je suis un vrai artiste, que les autorités compétentes de mon pays, le ministère de la Culture ou celui de la Jeunesse, par exemple, offrent un soutien indéfectible à tous les musiciens. Les artistes sont les porte-drapeaux d’un pays. S’ils ne sont pas valorisés, c’est l’image de tout le pays qui en pâtit. Ensuite, pour ce qui est de mon second vœu, je souhaiterais être réveillé, un jour, par un producteur mat de peau, un « arbi » comme moi, de préférence avec de belles moustaches bien viriles, et je voudrais qu’il nous propose, à moi et à tous mes potes musiciens, de signer des contrats pharamineux. Enfin, pour exaucer mon troisième vœu, il faudrait que tu te débrouilles pour me faire jouer, un de ces quatre, en première partie des Wailers, et que mes parents soient là, assis aux premiers rangs ! Inchallah !
Propos recueillis par
Mehdi Laaboudi
* A la fin des années 60, le groupe de Mick Jagger et Keith Richards, « les pierres qui roulent qui amassent bonbon », a réalisé son premier album, qui contient de longs morceaux de « tektouka Jabalia », dans un studio d’enregistrement tangérois.