À l’angle de l’avenue des FAR et de l’avenue Félix Houphouët Boigny, un groupe d’Africains s’est attroupé comme à l’accoutumée. Il est 10 heures du matin. Ce petit monde ne peut passer inaperçu tant il est vrai que leur bavardage est évocateur à plus d’un titre. Ici, on dirait une sorte de world street. Tout se négocie : les marchandises en provenance d’Afrique, notamment les fruits, et les articles en partance vers les autres pays du continent, les faux billets ou encore le maraboutage pour des gens en panne d’amour ou encore en quête de fortune tombée du ciel. Il suffit de demander pour qu’on vous donne une adresse. Mais le marché le plus juteux est sans nul doute l’organisation de «charter aquatique» pour la traversée du Détroit. Au milieu, Jojo dirige les conversations. Son portable n’arrête pas de vibrer. «Non, écoutez, je vais vous rappeler (...) Non pas aujourd’hui, les gars ne sont pas prêts encore.» Des réponses qui vous laissent dubitatif. Sans pour autant montrer qu’il est maître des lieux, il reçoit un autre coup de fil. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Soudain, son visage s’assombrit. Dans la discussion, nous apprendrons qu’une embarcation vient d’échouer au large de Nador. À bord, près de 11 personnes dont trois seulement ont survécu au naufrage. D’un air assez particulier, il termine la discussion avant de s’embarquer dans un taxi. L’homme fascine par son anglais, son allure et son élégance. Un piège pour les proies faciles. Pourtant, l’histoire de Jojo est invraisemblable. Arrivé au Maroc pour des études, l’actuel baron ne savait pas où donner de la tête, il y a quelques années. «Quand je suis arrivé au Maroc, je ne savais pas quoi faire. Mon pays était en guerre. Il fallait suivre les cours de mise à niveau en français ou en arabe. Finalement, j’ai opté pour la seconde langue», nous fait-il savoir. Depuis, les études n’ont pas marché et notre Jojo a fini par se lancer dans les affaires. De la vente de pacotilles au faussaire, avant de devenir courtier pour les commerçants qui viennent au Maroc, Jojo a tout essayé avant de devenir passeur. Imprégné de ces informations, je me suis dit que j’ai trouvé mon homme...
La fortune des uns, la souffrance des autres
C’est ainsi que je me suis mis dans la peau de quelqu’un qui est intéressé par le voyage pour l’Europe. Avec l’assurance que je peux aussi lui trouver d’autres clients, nous avons fini par lier amitié. L’essentiel pour moi était de découvrir comment tous ces Africains ringards, qui envoient leurs frères en prison ou à la morgue, font leur business sur le malheur de leurs amis, parfois transformés en mendiants au Maroc. Le tout sans pitié ni remords. Jojo ne badine pas dans les affaires. «Le voyage pour Tanger coûte 15 mille dirhams par personne. Si toi et ton ami pouvez payer, alors préparez-vous pour le prochain voyage. De négociation en négociation, le tarif est ramené à 10 mille dirhams à condition que nous nous rendions dans la capitale du Détroit à nos frais». Explication, le temps n’est pas tellement très propice à un déplacement en groupe. Pire, la police est aux aguets ces temps-ci. Le moindre attroupement vers le Nord serait directement repéré. Mais le temps presse et le rendez-vous est pris pour le dimanche à 23 heures à Casa Voyageurs. Dès 22 h, des jeunes gens arrivent deux à deux papotant entre eux comme de vieux copains. Histoire de rassurer le voisinage. Mais aucun groupe ne s’adresse à un autre, pas même pour échanger un bonjour. A plus forte raison, échanger des mots! C’est la consigne du chef. Il ne faut pas se faire repérer par la police. Jojo arrive enfin et règle les derniers détails concernant l’accueil à Tanger ainsi que la suite du voyage. C’est-à-dire à bord d’une petite barque qui nous attendrait là-bas. Parmi ces voyageurs pour l’El Dorado, il y avait deux filles, une femme visiblement un peu âgée et deux enfants d’à peine 15 ans. Le point commun de tous ces candidats à l’immigration est qu’ils ne croient plus en leur avenir en Afrique et qu’ils ont tous payé 15000 dirhams pour faire partie de ce voyage hors du commun. Avec ces 20 personnes dispersées dans le train, Jojo venait d’empocher 300 000 dirhams. L’opération est juteuse. Il en a l’habitude, voila maintenant plus de trois ans. D’ailleurs, il ne dira aucun mot sur le nombre de voyages qu’il a organisés, encore moins ses avoirs et comment il utilise son argent. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il a construit deux maisons dans son pays et acquis un taxi. Au Maroc, il se fait très discret. Cependant, pour bien comprendre le mécanisme, j’étais contraint de renoncer au voyage en me faisant remplacer par une autre personne qui s’est présentée à la dernière minute. «Tu as de la chance, ne t’amuse plus jamais à faire des choses pareilles. Moi je ne travaille pas seul. C’est tout un réseau où chaque personne impliquée a sa part», me lance-t-il, après le départ du train. Jojo serait parvenu à s’infiltrer dans les hautes sphères où on lui faciliterait l’obtention de certains documents administratifs pour ses protégés clandestins. En outre, il dispose de trois ou quatre personnes, rabatteurs de candidats à l’immigration.
Sans âme ni conscience
Ces recruteurs spéciaux sont payés au pourcentage et font office de convoyeurs jusqu’à destination. Sur les lieux, un autre relais est là pour l’embarcation. C’est pour cela que ces hommes de main de Jojo «squattent» les aéroports, les gares, les grandes avenues et même parfois les médinas à la recherche de clients nouveaux. Il arrive souvent que les pateras soient «épuisés» comme nos candidats de ce soir. qui ont tous l’air fatigué, sont amaigris mais très déterminés. On avait l’impression qu’ils s’étaient cachés, il y a longtemps. Avant de nous dire au revoir, Jojo me propose de m’inscrire sur la liste de Rabat. Mais là, c’était une autre paire de manche car le réseau de Rabat n’opère pas de la même manière. Là, la filière vient des pays d’origine. Seules les personnes recommandées peuvent faire partie du voyage. Il y a, explique notre interlocuteur, un «cabinet de recrutement pour ces candidats «, L’une de ces officines les plus célèbres se trouve dans un pays d’Afrique de l’Ouest. Naturellement, il ne s’agit pas de sociétés aux enseignes affichées mais d’établissements fictifs. Cependant, ils fonctionnent comme de véritables banques. Une fois qu’un candidat se présente, on lui fait faire d’abord un passeport. Et puisqu’il n’y pas de visa entre le Maroc et beaucoup de pays africains, il est ainsi plus facile de le faire venir au Maroc. À l’aéroport, le migrant est accueilli sans difficulté puisque tous ses documents sont en règle. Quand l’invité arrive à Rabat, il est introduit dans le circuit. Grâce à des interventions, auprès de certaines représentations diplomatiques, le tour est joué. Cependant, l’attente peut parfois durer jusqu’à cinq mois et dans le pire des cas de un an. Et si cette voie «officielle» n’aboutit pas, alors il ne lui reste plus qu’à continuer le voyage à bord d’une embarcation de fortune. Ce genre de transaction peut coûter parfois jusqu’à 6 000 dollars par tête. Il paraît même que dans certains pays d’Afrique, les parents sont prêts à débourser à hauteur de 10 000 dollars pourvu que leur enfant gagne l’Europe. Si ce montant faramineux est difficile à vérifier, on peut accréditer la thèse selon laquelle ces «quêteurs» ne reculent devant rien pour être de l’autre côté de la Méditerranée. D’où ces officines qui sont très actives sur le continent. Seulement, si l’affaire se concluait de façon évidente, il y aurait peu de choses à dire. Mais voilà, ces chercheurs d’or qu’on embarque dans une aventure, aux issues incertaines, endurent une souffrance à vous couper le souffle. En effet, au-delà de la mendicité de certains pour se nourrir, ils sont entassés dans des taudis, avec des conditions d’hygiène déficientes. Pire, s’ils sont raflés à Rabat, ils seront menottés et reconduits à la frontière maroco-algérienne via Oujda, après un jugement expéditif. Une fois débarqués, dans cet oriental desséché, les braves conquérants de «l’Eldorado» reprennent la route pour Rabat. Et à pied, s’il vous plaît! Ceux qui ont de la chance arrivent en faisant de l’auto stop ! Privés d’argent et de nourriture, ils sont à la merci de tous les dangers. Et dire que beaucoup de ces clandestins ont fait le voyage plus de trois mois sans pouvoir atteindre la destination finale.
M.K.
Faire tout pour survivre
Quelque part, au marché El Akkari à Rabat, des jeunes étalagistes papotent, tantôt en langue vernaculaire tantôt en français ou tout simplement en arabe avec des collègues marocains. Sur le sol, des pacotilles de F’nideq ou Casa attirent la curiosité des passants. Pommades chinoises, colliers, bracelets aux multiples motifs haut en couleur, tout y passe. Prix dérisoires, à 2 ou 5 dhs, «la marchandise» est vite cédée. Ici, on trie, on marchande. Aux alentours, la police veille au grain. Dans ce petit monde, OW s’affaire. «Tu n’as pas la monnaie de 50 dhs», demande-t-il à son voisin. «Non, je n’ai rien sur moi» rétorque ce dernier. La vente n’aura pas lieu pourtant c’est le premier client de la soirée. O.W. est nouveau dans ce métier. Un autre s’approche : «combien coûte cette bague ?» Dans un français correct’, il répond : «Monsieur, c’est 3 dh seulement». Après une longue hésitation, le préposé renchérit «2 dh». De fil en aiguille, la bague est vendue à 2,50 dh. Juste à côté, L.D s’évertue à son tour à convaincre une cliente de la qualité de sa pommade. «Madame, ce médicament peut soigner les maux de tête, la fatigue, les entorses et même les maux de dents. On l’appelle la pommade magique chinoise.» Finalement, la mère de famille est tombée sous le charme du produit et glisse 5 dh dans les mains de L.D. Contrairement à OW et LD, d’autres jeunes préfèrent la mendicité. Pour eux, tendre la main est la chose la plus facile. «Je n’ai pas le choix car je ne connais personne», soutient ce ressortissant, d’un ton pitoyable. Triste réalité!