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Du fil et une aiguille Bloc-Notes

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Vieille histoire, désuète pour certains. Naïve, sans doute, pour d’autres. Conte pour enfant. Mais la spiritualité n’est faite que de ces paraboles. Et ce pour une raison simple : ceux qui fondèrent et perpétuent cette tradition ont, partout et de tout temps, développé le souci de se faire comprendre du plus grand nombre.
Cette histoire aussi simple, et, sans doute pour certains, ridicule, ne peut-elle pas nous instruire sur ce que pourrait être aussi, le rôle d’un intellectuel chez nous ?
Comment un intellectuel Marocain, se disant au diapason de sa tradition, de son histoire, de sa fonction, pourrait-il faire l’impasse sur la dimension spirituelle ? Mais une spiritualité vécue, et non pas théorisée !
Il est aujourd’hui évident que parmi ceux qui nous écrivent, peu utilisent leur plume comme l’aiguille de ce grand et sage maître. Car on assiste encore et encore au déterrement des haches de guerre, à la formation de clans pour ne pas dire de factions, qui comptent, pourtant des gens intelligents, formés, sachant -relativement- manier les concepts, auxquels ils substituent quelques citations sorties, souvent, de leur contexte. 
On éprouve le sentiment que ceux qui dénoncent, règlent leurs comptes, tracent des lignes de partage, anathématisent, se donnent le rôle d’accusateurs pour ne pas dire d’inquisiteurs. Et ce, dans un pays où la " nature de la culture " consiste à se réfugier dans son clan, qu’il soit politique, économique, social ou culturel, fragilisant jour après jour, ce que nous avons de plus précieux,  c’est-à-dire le lien social. Au passage, la hantise des vrais intellectuels. Bien sûr, l’Histoire a ses Alexandre. Comme elle a ses Judas. Elle a ses génies, ses ardents, ses monstres, ses salauds, ses martyrs, ses fonctionnaires. Bien sûr, beaucoup de ceux qu’on appelle les intellectuels ont, du fait de leur silence, joué le jeu des puissants et bien sûr, leurs pairs (ou d’autres qui n’en sont pas), les montrent d’un doigt accusateur, leur reprochent de s’être cachés derrière leurs titres de fausse gloire, leurs livres faciles, leur assourdissant silence.
Mais est-il pour autant profitable à la communauté, qu’il s’agisse des intellectuels, des artistes, créateurs déchus ou honorés et plus encore à une jeunesse en quête d’absolu, de points de repères sur lesquels elle pourrait se projeter, de voir ainsi et d’entendre des hommes intelligents, estimables, jeter au feu tous ceux dont ils disent qu’ils ne sont pas des leurs ? 
Assez de listes ! Ce travail d’indicateurs qui finit par devenir le recours de ceux, - et c’est là le drame - qui ont souffert, en leur temps de la dénonciation.
Mais que fallait-il donc faire pour obtenir le salut ? Mettre son corps en jeu ? Celui de ses enfants ?
Il faut le dire et le répéter : cette capacité de résistance-là n’est pas le fait de tous.  Oui, il y a eu des délateurs-jouisseurs. Ils persistent et signent. Oui, s’est organisée une formidable entreprise de détournement du courage et du sens. Et oui, à la dignité s’est substituée, l’indignité arrogante. Il est vrai aussi que beaucoup ont couru après des toges et des honneurs faciles et que la lâcheté, souvent zélée, s’est vue élevée au rang de pragmatisme.
On a su, chez nous, se faire du bien à faire le mal. Mais aujourd’hui, on trace les frontières pénibles d’une terre promise qui ne serait réservée qu’à une élite puisant son courage dans l’accusation perpétuelle.
Faut-il toujours, sous prétexte qu’on écrit ici ou là, que l’on s’assied ici ou là, qu’on vit ici ou là, que s’exerce encore ce jeu malsain qui consiste à "makhzéniser" les uns pour n’en "démakhzeniser" que mieux les autres ?
Est-il juste de s’approprier au nom d’un vécu, d’un talent, d’un réseau, la part belle du discours justicier ?.
Il existe un militantisme qui peut aussi conduire à la compassion, qui n’est pas l’excuse. Mais encore une fois, il faut se poser la question : si l’on est un intellectuel, n’a-t-on pas aussi le devoir d’avoir le cœur, sans lequel même le talent se dessèche ?.
N’a-t-on pas, si l’on est un intellectuel généreux, le devoir de comprendre ce qui s’est passé? L’histoire des intellectuels de notre pays n’est pas seulement affaire de lâcheté.
Feindre de ne pas savoir comment les sciences humaines et sociales, la philosophie furent à ce point le point de mire d’une "détestation " de la part du pouvoir, oublier comment l’Histoire des Idées (c’est-à-dire de toutes) a subi tant d’ablations, cela pourra permettre de comprendre plus en profondeur cette " fuite dans le signe " qu’a effectué une génération de chercheurs, d’universitaires qui, pour " avoir des choses à faire " ou pour vivoter, s’est jetée dans les bras de Barthes.
Que dire de l’enseignement de l’Histoire, privé d’archives, sans lesquelles il n’est pas possible de reconstruire ? Que dire de ces départements de sciences politiques confiés à des commissaires, et dans lesquels les sujets de thèses furent imposés, souvent par la menace ?
Une théorie fonctionnaliste serait la bienvenue, peut-être, pour faire la lumière sur ce qu’on ne décrit comme ne relevant que de la complicité.
Ne doit-on pas enfin, tel ce maître spirituel, laisser à la porte ceux qui viennent avec des ciseaux, aussi sculptés soient-ils, et travaillent à l’élaboration d’un discours dominant, fondé sur des dualismes sommaires et recourant à de gros concepts ? Ne faut-il pas leur préférer ceux qui travaillent du fil et de l’aiguille ?
Ceux qui, depuis des décennies, faisant fi de la verve, s’occupent d’enfants, de vieillards, d’écoliers, d’analphabètes, de malades, de désespérés, de fous, parce qu’ils sont animés du désir de faire toutes ces petites choses, qui, si elles ne brillent pas comme ces envolées des grands soirs, garantissent bien plus sûrement l’espoir des petits matins. Il y aura là, peut-être, au-delà des clans et des querelles, des bénéfices que l’on peut aussi tirer des divisions, de cette capacité à tout ramener à soi, du travail pour un plus grand nombre.
Il y a, dans des universités, dans des entreprises, dans des associations, des hôpitaux, derrière des chevalets, tenant des instruments de musique et des caméras, ceux qui attendent qu’on leur donne des idées et des espoirs plus encore que des leçons !
On peut se demander alors si le véritable intellectuel Marocain ne serait pas cet intellectuel spirituel, plus occupé à recoudre qu’à en découdre.

Driss Chraïbi



 

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