Il est, dans les rues de Casa, des spectacles qui laissent perplexe, sans voix, baba. Celui offert, lundi 19 janvier en début d’après-midi, aux abords de la gare, par Soufiane, 13 ans, gosse de la rue de son état, et proprement époustouflant, bluffant. Ce Gavroche à la sauce casablancaise doit être un peu timbré, maboul, fêlé, givré, « loco de la cabeza », « fucking mad », en fait ! Ne faut-il pas avoir une araignée au plafond, en effet, pour faire ce qu’il fait (les doigts dans le nez) très régulièrement, pour accomplir ce qui m’a poussé à l’aborder ce jour-là, pour s’agripper à un autobus en marche et parcourir ainsi, l’air de rien, une bonne distance? Convenez qu’une personne en pleine possession de ses facultés mentales ne se mettrait pas délibérément dans pareille posture, tellement inconfortable et dangereuse !
Soufiane, 13 ans, gosse de la rue de son état (pardonnez la redondance, destinée à rappeler que ce mioche, s’il semble avoir toute sa tête, n’a de toute façon pas grand-chose à perdre si son geste fou venait à lui coûter la vie), est de la trempe des cascadeurs les plus casse-cou. Et, comme tout cascadeur, il retire une immense fierté des tours de force et autres numéros de haute voltige qu’il accomplit (sans filet de sécurité). « Quand je suis suspendu à un bus qui roule à fond la caisse, et que je sens les gens dans le bus, les automobilistes, les motards et les piétons regarder, ébahis, dans ma direction, je me sens capable d’améliorer ma vie, de forcer le destin », explique Soufiane, qui a accepté de faire un brin de conversation avec moi, non sans exiger une contrepartie matérielle (les crève-la-faim demandent immanquablement du flouze, dès lors qu’ils se sentent en position de le faire).
La vie vaut-elle d’être vécue ?
Après avoir fui sa belle-mère (une mégère, d’après lui) et le domicile paternel il y a près de deux ans, Soufiane a survécu dans des squats pestilentiels, fréquenté des petites frappes plus ou moins jeunes, et gâché les plus belles années de sa vie dans l’enfer de la rue. Il propose de me conduire au squat dans lequel il a dormi la veille et l’avant-veille, un immeuble (R + 2) désaffecté du centre-ville, « un coin sympa comme tout », lance-t-il, moqueur, en m’adressant un clin d’œil.
Dieu, que le toit du moment de ce SDF en short est insalubre ! Evidemment, je me doutais bien que Soufiane ne créchait pas au Waldorf Astoria ou à la Mamounia (nous ne sommes ni à New York, ni à Marrakech, d’ailleurs), mais je n’ai véritablement pris acte de ce qu’il endurait que lorsqu’il m’a montré sa couche, dans laquelle refuserait vraisemblablement de prendre place le plus « sac à puces » des clébards errants. A vrai dire, je n’ai passé qu’une poignée de minutes dans l’enceinte de l’immeuble en ruines où Soufiane et quelques-uns de ses amis d’infortune ont trouvé refuge depuis deux jours. Pris d’un haut-le-cœur, j’étais à deux doigts de gerber mon « midi ». Une bonne demi-heure plus tard, attablé avec Soufiane dans un café de l’avenue Hassan II, les relents de tout à l’heure ont la « peau dure », et « narguent » encore mes narines.
Peut-être, après tout, court-il autant de risques en prenant le bus de façon aussi singulière dans le dessein d’en finir au plus vite, de ne plus avoir à coucher dans des endroits détestables, à renifler des senteurs nauséabondes? Peut-être est-ce la solution qu’il a trouvée pour mettre un terme à sa vie de chien ? « Non, je n’ai pas du tout envie de me suicider. Je te répète que si je m’accroche aux bus, c’est juste pour attirer l’attention et montrer, à ceux qui me connaissent, mais également à tous les autres, que je suis un être doté d’un courage hors du commun. Je vais te dire comment j’ai appris à faire ça, maintenant. Il y a un an, j’ai rencontré un gars, de trois ans mon aîné, qui était pro dans ce domaine. Avant lui, j’ai vu de nombreuses personnes s’agripper à un bus, mais Smaïl, le gars dont je te parle, a une technique particulière. Je me rappellerai toujours la tête que j’ai tirée lorsque je l’ai vu faire pour la première fois. C’est lui qui m’a appris tout ce que je sais. On a vécu quelques mois ensemble, dans la rue, et c’était les meilleurs moments de mon existence. Lui aussi a fugué de chez lui. Mais, aujourd’hui, il est retourné vivre à Derb el Kabir, chez ses parents, hélas ! Je le vois trop rarement à mon goût, mais je pense à lui à chaque fois que je « monte » dans un autobus et que j’applique les conseils qu’il m’a donnés », indique Soufiane.
La « voie » de son maître
Malgré les confidences et les explications de la jeune tête brûlée, je n’arrive toujours pas à comprendre la portée et l’utilité de son geste de l’après-midi. Je peux imaginer qu’il agisse ainsi pour épater la galerie, pour faire étalage de l’étendue de son toupet, de son inconscience. Cependant, pourquoi, diable, dit-il ne pas pouvoir s’empêcher de grimper dans le premier autobus qui passe devant lui, ne serait-ce que pour parcourir quelques mètres ? « Je n’ai jamais payé un ticket de bus, fait remarquer, d’un air amusé, le petit resquilleur-cascadeur. Depuis que le pote dont je t’ai parlé m’a montré comment faire pour monter dans un bus sans être à portée de contrôleur, je dois être devenu un des plus grands utilisateurs des transports publics à Casablanca. Je vadrouille dans toute la ville, et n’arrive pas à rester plus de quelques minutes dans un même endroit. C’est plus fort que moi ; je ne peux pas résister à m’accrocher aux bus ». Drôle de passe-temps !
Le temps passe, et Soufiane ne semble plus souhaiter parler de son hobby débile et périlleux. Il me demande l’argent que je lui ai promis, estime en avoir assez dit pour mériter sa récompense. Devant mon refus de le laisser partir avant d’avoir obtenu de plus amples explications, il finit par m’avouer le fin mot de l’histoire, de son histoire : « J’ai besoin de l’argent que tu dois me donner pour acheter du « karkoubi » (psychotropes, ndlr). Je ne dois pas traîner car il se fait tard, déjà, et le dealer risque de se barrer ». Je lui demande, catastrophé (un gosse qui se « shoote » aux psychotropes, ce n’est pas tout à fait joli-joli !), s’il a déjà gobé des cachetons aujourd’hui ; il acquiesce sans ciller, puis m’explique qu’il ne peut s’agripper, à jeun, à un bus, qu’il lui faut absolument altérer chimiquement son cerveau pour vaquer à l’occupation centrale de sa (chienne de) vie : risquer sa vie en faisant le mariole à l’arrière d’un autobus. « C’est tellement mieux quand je suis « pété ». Je me sens planer, et je ne pense pas aux risques que je cours », commente-t-il entre deux rasades de soda. Ceci explique cela. Comme l’écrasante majorité des gosses de la rue qui consomment des antidépresseurs, Soufiane s’entaille de temps à autre les avant-bras. Lorsqu’il est défoncé, il dit ne plus ressentir de douleur physique. Les arlequinades qu’il exécute à l’arrière des bus sont pareilles aux cicatrices qu’ils s’inflige : un geste inexplicable, insensé, ridicule ; un moment de folie.
Défonce
A l’âge de 13 ans, Soufiane consomme en moyenne une demi-douzaine de cachets par jour. Déshérité, sans job ni salaire, il explique recourir le plus souvent à la mendicité pour manger, boire, mais, surtout, gober. «J’ai besoin d’une vingtaine de dirhams par jour pour acheter ma dose. Pour mon alimentation, par contre, je dépense rarement plus de cinq dirhams par jour. C’est parce que « doubi-doubi » (un des noms donnés par Soufiane à sa came, ndlr) me calme, qu’elle me fait oublier tous mes déboires, et qu’elle me rend heureux l’espace de quelques heures, que j’en suis accro », indique-t-il tandis que nous nous engouffrons dans une ruelle nébuleuse de l’ancienne médina. « Attends-moi là, ajoute-t-il, je ne serai pas long ».
Quelques minutes s’écoulent, et il est 18h30 pétantes lorsque réapparaît Soufiane, un large sourire aux lèvres. « J’ai ce qu’il faut ; nous pouvons repartir. Il est temps que j’aille rejoindre mes potes. Ils doivent tous être soûls à l’heure qu’il est », conjecture le jeune drogué.
En plus des antidépresseurs qu’il gobe quotidiennement, Soufiane consomme, autant que faire se peut, alcool et cannabis. Pour tout dire, les pires des cochonneries semblent être bonnes à l’usage, tant que l’enivrement est au bout. Sur le boulevard Félix Houphouët-Boigny (ex-Hansali), à hauteur des bazars, Soufiane se met à courir derrière un autobus. Il se tourne vers moi, sans pour autant arrêter de courir, me demande de ne pas lui en vouloir de m’avoir fait faux-bond, et s’agrippe au bus avec la souplesse d’un chat grimpant à un arbre. Il se retourne vers moi une fois encore, me fait un signe de la main, et se laisse porter par le gros parallélépipède rectangle mécanique.
M.L.