Il y a de cela quelques jours, un “vieux” sage me faisait savoir, alors que nous papotions, pour passer le temps, à propos des marabouts de Casa, que Sidi-Belyout, le “Zidane”, en somme, des saints de cette ville, devait vraisemblablement son nom à la fâcheuse habitude qu’il avait de se promener, dans la rue, entouré de deux lions (Belyout serait, ainsi, une déformation de “Abu-allouyout”, littéralement “proprio des lions” en français). Est-ce par souci d’imiter le mode de vie de ce saint-patron qu’une palanquée de jeunes se balade, de nos jours, en compagnie de pitbulls, ces chiens particulièrement féroces ?
Comme Sidi-Belyout, Faiçal, 26 ans, sans diplôme ni emploi, mais bien né, issu d’une famille bourgeoise et particulièrement patiente, qui ne rechigne pas à l’entretenir - lui et ses lubies -, fait le fier dans les rues de Casa grâce à ses deux molosses (les lubies en questions), qu’il ne tient jamais en laisse. Jeudi dernier, il m’a fallu bien du courage pour aborder Faiçal dans la rue, et affronter ses deux sbires à quatre pattes.
Il n’est pas un endroit où ces trois-là se pavanent sans susciter une foule de sentiments extrêmes ; en gros, ça oscille entre l’effroi et l’admiration. Manifestement, Faiçal aime cela : attirer l’attention, ne jamais passer inaperçu, inspirer le respect, la crainte. A noter que les contemporains du saint “ bidaoui ”, lorsqu’ils venaient à le rencontrer, devaient pisser dans leur froc “pareil” que ceux qui croisent Faiçal et ses deux “bodyguards” canins, dans le Casa d’aujourd’hui.
Lorsque j’ai hélé le bonhomme, que je me suis présenté à lui, il m’a semblé, un temps, que ses deux boules de poils et de muscles lorgnaient avec insistance du côté de mes mollets, en bavant ! C’est seulement lorsque leur maître les a envoyés “paître” qu’ils se sont résolus à arrêter de me harceler (et que j’ai pu reprendre ma respiration). Parce qu’il est à fond dans le “ trip pitbulls ”, Faiçal a daigné m’accorder un après-midi entier de son temps et me parler de sa passion pour les pitbulls, mais aussi de ses activités illicites. Soit dit en passant, Faiçal a catégoriquement refusé de laisser photographier ses deux chiens. “ Question de sécurité, dit-il. J’ai pas envie d’avoir des problèmes à cause de toi. On pourrait très aisément remonter jusqu’à moi si on reconnaît mes bêtes, et elles sont reconnaissables entre mille. T’as qu’à te débrouiller pour te “ démerder ” ton cliché. Ce ne sont d’ailleurs pas les pitbulls qui manquent dans les rues de Casa ”
Combats canins
Faiçal habite chez ses parents, en compagnie des deux bêtes féroces que ces derniers lui ont offertes, dans un vaste appartement de caractère - situé dans un de ces quartiers où le prix du mètre carré se veut parisien, limite londonien ! Faiçal possède une routière japonaise (moto) super vénèr *, a accès à deux voitures, une citadine française flambant neuf (la voiture à maman) et un tout-terrain british (le vaisseau-amiral de papa) beau et gros à la fois, et a toujours de l’argent en poche.
L’argent, il en dépense un paquet pour ses deux “ monstres d’appartement ”, Jordan et Tyson, des pitbulls mâles adultes, qui dévorent en moyenne deux à trois kilos de viande chevaline par jour –en un seul repas, SVP !
Si le rang de ses parents en fait, techniquement, un membre distingué de la jeune génération dorée de Casa, Faïçal appartient plutôt à cette catégorie de Casablancais qui se lancent corps et âmes dans l’exploration, voire la conquête, des bas-fonds, probablement parce que ce sont, là, les seuls terrains qui leur opposent quelque forme de résistance. Faïçal est un véritable dur, qui a ses entrées dans les cercles les plus louches, qui fricote avec la racaille, qui fait participer ses molosses, autant que faire se peut, à des combats canins (qui donnent lieu à des paris clandestins où des fortunes sont mises en jeu, par lui notamment). “ C’est dans les quartiers les plus malfamés que je me sens vivre. Depuis que j’ai mes pitbulls, je suis un vrai caïd, craint et respecté, à Derb Soltane et Derb el Kabir notamment. Mes chiens sont imbattables et taillent en pièces tous les autres pitbulls ”, dit-il en caressant Jordan, son préféré, un dogue argentin de deux ans et demi.
Dans un petit café de Derb Soltane, où le cannabis a droit de cité, et où Faiçal et ses compagnons ont leurs habitudes, il est question que nous rencontrions un organisateur de combats et de paris canins. “ Mohamed est également dresseur et vendeur de pitbulls ”, m’informe-t-il. Pendant que nous attendons cette tierce personne, Faiçal crâne un coup en me dressant le palmarès de ses deux chéris, qui gisent, amorphes, entre deux tables, et que personne n’ose trop regarder dans ce café. Une “ conso ” et deux parties de flipper (Pantera) plus tard, Mohamed, le gars qui nous a fait poireauter (un peu) et fumer passivement, jusqu’à n’en plus pouvoir, du haschich et du kif, se manifeste enfin. Il semble pressé, demande à Faiçal de régler l’addition, et de le suivre sans plus tarder. Son pote lui demande si je peux les accompagner, et va même jusqu’à me présenter comme un acheteur potentiel de pitbulls. “ Non, évidemment ! Je suis dans la mouise la plus totale, et tu me demandes de nous encombrer d’un inconnu! Prends pas la tête et suis-moi ! ”, vocifère Mohamed en montant dans son pick-up. Faiçal s’exécute, un peu penaud, et me promet de me contacter dès qu’il aura un petit moment.
Peur sur la ville ?
Quelques heures après, Faiçal est au bout du fil : “ Désolé pour tout à l’heure. Cas de force majeure : un des chiens que Mohamed a engagés la semaine dernière dans un combat organisé dans sa fermette, dans la périphérie de Casablanca, a reçu, alors, une sacrée correction ; il est très mal en point, n’arrive pas à récupérer, semble rendre l’âme. Tu sais, le plus gros problème de ceux dont les chiens prennent part aux combats, c’est le manque de vétérinaires capables de soigner les bêtes sans ouvrir leur gueule, sans jouer aux collabos en passant un coup de fil aux flics. Ça saute aux yeux, un chien blessé lors d’une joute canine. Moi, je soigne personnellement Jordan et Tyson, même lorsque leurs blessures sont assez profondes. Une fois, j’ai même agrafé, en douze points, une plaie béante qui ne voulait pas se refermer, et faisait des misères à Tyson… ”
Comme aux Etats-Unis et en Europe, là où toutes les “ terreurs ” des ghettos collectionnent les pitbulls, depuis la fin des années 80 déjà, et leur font faire toutes sortes de choses plus ou moins licites (combats ou “ agressions à l’arme canine ”, essentiellement), la prolifération des pitbulls sous nos latitudes risque de faire des vagues. Plusieurs pays et Etats U.S. ont tout bonnement prohibé la détention de pitbulls, là où d’autres en sont encore à l’étape du débat.
Chez nous, un interne de la fac de médecine de Casa, qui effectue souvent des gardes au niveau des urgences, assure qu’il arrive fréquemment que viennent recevoir des soins à l’hôpital des personnes souffrant de violentes morsures de chien. “ Je ne crois pas que des bergers allemands ou des dobermans puissent infliger des blessures semblables à celles que j’ai moi-même soignées, il y a une semaine à tout casser. Je me suis documenté à ce sujet : les pitbulls ont une mâchoire aussi acérée que celle d’un fauve (pareille à celles des animaux de compagnie de Sidi-Belyout, ndlr) ”, et ne lâchent prise que si on les assomme ”, explique ce “ docteur Ross ” à la sauce casablancaise, qui dit changer de trottoir, depuis qu’il en connaît un bout sur la question, à chaque fois qu’il croise un pitbull, tenu en laisse ou non.
Imitez-le si vous ne souhaitez pas y laisser un mollet, un avant-bras ou un “jambonneau” ! Le pitbull, qui peut tout à fait être un chien adorable - au look patibulaire, mais adorable tout de même -, ne constitue une menace potentielle que lorsque son proprio est, lui-même, une menace potentielle.
M.L.
*Verlan d’énervé