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Bab Marrakech, temple informel de la « ranchitude» Enquête

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Toutes les fois que je me suis rendu, la semaine dernière, dans le cadre du présent reportage, dans ces centres commerciaux informels que sont Bab Marrakech, Derb Ghallef et Derb Korea, j’ai, avant toute chose, été frappé par le fort taux de fréquentation, l’extrême densité de la population entre les étals : Durant la semaine ou lors du week-end, à toute heure, ces places marchandes ne désemplissent pas, et il est proprement impossible pour un chaland de chiner dix minutes sans se faire piétiner une bonne dizaine de fois.
Si la plupart des « Casaouis ne fréquentent pareils endroits que lorsqu’ils cherchent à satisfaire un besoin particulier, il en est, toutefois, qui s’y rendent régulièrement, avec ou sans argent en poche, juste pour repérer le nouvel arrivage de fringues, par exemple.
Mehdi, 18 ans moins quelques jours, étudiant en classe de terminale au lycée Lyautey, est de ceux-là. Il aime bien se faire, comme il dit, des « après–midi Bab Marrakech », deux à trois fois par semaine, histoire de prendre le pouls du marché, de découvrir les nouvelles tendances, d’avoir des idées-shopping.
Chaque année, depuis qu’il est tout môme, il passe une partie de ses vacances d’été en Europe (Espagne, France, Angleterre…), et en profite pour acheter moult vêtements et autres produits. « Le problème, c’est qu’une grosse année s’écoule entre deux voyages, alors que la mode change, évolue, en un mois ou deux, parfois, et j’adore me saper selon les derniers canons. Certes, mes « vieux » (parents) voyagent souvent, mais je ne fais pas confiance à leur goût de chiottes ; on n’est jamais mieux servi que par soi-même. C’est pour cela que je trouve mon bonheur à Bab Marrakech ou Derb Ghallef. J’ai un petit faible pour les puces de l’ancienne médina parce qu’on y trouve plus de fringues « streetwear ». C’est plus mon style », indique Mehdi dans le tohu-bohu de son lieu de shopping casablancais favori, donc.

Contrebande, recel, et « marchands de tapis »

Ce gentil lycéen, abordé un samedi (10 janvier) en fin de matinée, alors qu’il était en train de conclure un « deal » avec un commerçant de la place, qu’il négociait âprement le prix d’une paire d’espadrilles Puma (qu’il a fini par « enlever » à 1.050 DH, tandis qu’elle était initialement proposée à 1.300 DH), m’a servi de guide dans les dédales de Bab Marrakech. Mehdi connaît, là, dans ce haut-lieu de la contrebande et du recel, un nombre prodigieux de vendeurs. A Bab Marrakech, ce samedi-là, mais également le surlendemain - un lundi, jour de classe ! -, Mehdi (ce pro de l’école buissonnière) m’a accompagné et introduit partout. Mais, c’est dans l’échoppe de Khalid, un « commercial » talentueux, qui a une spécificité physique (un handicap qui ne lui pourrit pas la vie) qu’il n’est pas utile, ici, de détailler, qu’ont circulé les infos les plus édifiantes. Selon ce marchand trentenaire, qui dit, par ailleurs, figurer, depuis une dizaine d’années maintenant, parmi les boutiquiers les plus en vogue de Bab Marrakech, si les échoppes comme la sienne enregistrent des volumes d’affaire intéressants, c’est essentiellement parce qu’on y propose une offre introuvable ailleurs. Rachid aborde différents aspects de son métier, tout en déballant certaines de ces pièces les plus exclusives : bottes Harley-Davidson (pour femmes) un peu rétamées bien que jamais portées, proposées tout de même à 1.450 DH, jeans Levi’s, 501 ou autres, polos et chemises Ralph Lauren, Tommy Hilfiger et Façonnable (manches courtes et longues) vendus 400 DH au minimum, polaires et doudounes FUBU, Schott, Nautica…   
« Avant l’explosion des boutiques de prêt-à-porter « tendance » du Maârif, les « Casaouis » branchés des deux sexes n’avaient pas trop de choix, pour ce qui concerne leur apparence vestimentaire. C’était Bab Marrakech et Derb Ghallef, ou bien alors l’étranger. Tous les autres, ceux qui faisaient leur shopping ailleurs, à Casa, étaient globalement mal sapés. Aujourd’hui, malgré la concurrence, de plus en plus rude, des marchands comme moi arrivent à tirer leur épingle du jeu. En plus de l’exclusivité, les clients qui s’adressent à nous recherchent une chose qu’ils ne peuvent, en aucun cas, trouver ailleurs. Ils viennent marchander ; cela fait partie de leur culture de clients, et rien ne pourra leur faire changer d’habitude, même pas la déco et le service B.C.B.G. des nouvelles boutiques de Casa », estime Khalid.

Gare à la contrefaçon

Pour étayer son argumentaire, il me montre un Perfecto d’importation (blouson en cuir qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de Marlon Brando dans  « L’équipée sauvage »), me jure qu’il est pratiquement impossible de trouver pareille merveille ailleurs que chez lui. Ensuite, tout fier, il me lance le premier prix qu’il en demande, et manque, partant, de me faire chanceler : 4.200 DH !!! Il m’avoue, enfin, comme pour me rassurer, qu’il est disposé à céder ce blouson à 3.000 DH (ou dans ces eaux-là). « Si, néanmoins, un client ne trouve rien à redire à propos du prix de base, je me ferai un plaisir de le lui refourguer au prix fort », renchérit-il.
Une chose en amenant une autre, Mehdi, client indéfectible de Khalid, soulève la question de la contrefaçon. Selon lui, il est tout à fait faisable de porter de grandes marques, de la tête aux pieds, pour une somme modique. Khalid me montre alors une poignée d’espadrilles, estampillées Adidas, Puma ou Nike, fabriquées dans des ateliers illicites chinois ou indonésiens, par exemple, et qui trônent, dans son échoppe, au beau milieu des produits originaux : « Seul un œil exercé, comme celui de Mehdi, qui porte des fringues et des pompes signées depuis qu’il est bébé (rires), peut faire la différence entre les produits « vrais » (à prononcer en roulant les « r », ndlr) et les imitations. Parfois, il m’arrive de tromper des clients d’un jour en faisant passer pour des produits d’origine des imitations plus ou moins fidèles. C’est ainsi que je m’en sors, que, bon an mal an, j’arrive à m’en sortir », avoue-t-il.   
Parce qu’une demi-douzaine de clients potentiels pénétrèrent, en moins de cinq minutes, dans son magasin pendant que Mehdi et moi y étions, Khalid a pris congé de nous, non sans me fixer rendez-vous, lundi 12 en début de matinée, pour, dit-il, que je voie de mes propres yeux comment se déroule une livraison de produits de contrebande. « Deux fournisseurs doivent me rendre visite ce jour-là », explique, en me faisant la bise, ce marchand qui m’a immédiatement eu à la bonne.
C’est à 9 heures 30 tapantes, lundi de bonne heure, donc, que fit son apparition le premier fournisseur de Khalid, encombré d’un sac plein à craquer qu’il porte en bandoulière. Après de promptes présentations, il ouvre grand la fermeture éclair du sac volumineux, en extrait une dizaine de produits (baskets, jeans, sweat-shirts…) provenant tous de Fnideq, Nador, Ceuta ou Melilla, et commence à discuter prix avec Khalid. Ce dernier émet un doute par rapport à une paire d’espadrilles Adidas. « Tu n’as pas honte de me facturer aussi chère des pompes qui valent au bas mot moitié prix ? Ça crève les yeux que c’est un modèle bien imité. Et permets-moi de te dire que ces pulls aussi sont douteux. Cherches-tu à me posséder, mon frère ? », interroge Khalid. Son fournisseur se dit outré d’être ainsi traité, se met à remballer ses affaires nerveusement, en prenant tout de même soin de traîner, pour laisser le temps à Khalid de l’en empêcher. Mais, le boutiquier ne bouge pas un petit doigt. Tout au plus lui demande-t-il de ne plus venir l’importuner tant que ses produits sont aussi peu intéressants!
Le deuxième fournisseur, qui s’est manifesté une bonne heure après le premier, a été reçu d’une façon moins cavalière par Khalid, qui lui a acheté diverses marchandises, payées rubis sur l’ongle, sans factures, évidemment. En moyenne, Khalid dit revendre les produits qu’il achète à ses fournisseurs 40% plus cher, c’est-à-dire encore 20% (le taux de la TVA) moins cher que les mêmes produits dans les enseignes chics du Maârif ou de Racine, globalement.

Mehdi Laaboudi



 

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