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Blousons noirs version « cheap » Vol à l’arraché

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Mine de rien, la Peugeot 103, ce vélomoteur archaïque et chétif, est, à proprement parler, un objet de culte dans les grands centres urbains du pays. Le reporter-photographe de La Nouvelle Tribune, par exemple, qui sillonne quotidiennement les moindres coins et recoins de Casa à bord de sa 103 pour dégoter - puis shooter, bien entendu - le cliché qui tue, est tout bonnement amoureux de sa bécane. Un peu casse-cou dans l’âme, il parle même, depuis quelques temps, de la « booster » un coup en lui greffant un artifice mécanique que les doctes (les mécaniciens et les mordus de 103 et de vitesse) appellent « laagrab » (scorpion). « Il s’agit d’un cylindre en inox, je crois, d’un « kit » qui améliore les performances pour pas grand-chose, 1.500 dirhams à tout casser. Ainsi équipée, ma moto peut facilement aller titiller les 130 ou 140 km/h ! », rêvasse le goinfre d’adrénaline à qui l’on doit les photos ci-contre.
La bécane de Smaïl est équipée de ce fameux cylindre dont mon confrère a fait sa ritournelle depuis trop longtemps à mon goût. Smaïl est un petit caïd de quartier, un blouson noir version vélomoteur (en lieu et place de la grosse Harley) qui roule des mécaniques sur son cheval mécanique. Ce membre éminent de la « caillra » (racaille) du quartier Sbata, pour subsister dans le sombre ghetto qui l’a vu naître et grandir, et pourrir, est passé maître dans l’art du vol à l’arraché. C’est pour cette raison, en partie, qu’il a gavé sa monture de chevaux-vapeurs, pour filer… comme un voleur, une fois le délit commis.

Attrape-moi si tu peux !  

Lundi 29 décembre, 16 heures 30. C’est dans l’atelier exigu de son mécanicien attitré (sis à Derb Ghallef), les pieds dans le cambouis, donc, que j’ai rencontré Smaïl. Constatant que je posais une pelle de questions à propos des kits-moteur et du profil général des motards qui faisaient appel à ce type de modification mécanique, c’est même lui qui m’a abordé, assez cavalièrement : « Je vais te dire un truc, toi le journaliste. Tant que tu n’auras pas perçu la sensation, délicieuse, de rouler en 103 à plus de 100 à l’heure en dribblant les bagnoles, les bus municipaux et les piétons, à Casa durant les heures de pointe, tu n’écriras jamais que du pipeau dans ce domaine. »
Puis, instantanément, il tempère son commentaire, explique qu’il est carrément disposé à m’introduire dans le monde de la bécane, à me présenter une foule d’aficionados, et se met même à me souffler des angles d’attaque. Il me promettrait le Pulitzer s’il avait vent de son existence ! En fait, Smaïl crève simplement d’envie de faire parler de lui, de sa bande, et de son gagne-pain. « Je t’emmène voir l’endroit où nous nous entraînons pour garder la main si tu t’engages à ne pas vendre la mèche aux poulets », propose-t-il. J’acquiesce, et nous voilà sur sa bécane, en route (à vive allure) pour Sbata, pour le repaire où ses compagnons l’attendent pour fixer le programme de l’après-midi, plus précisément. 
Rapidement, mais méticuleusement, il me dresse le récapitulatif de son existence depuis qu’il possède sa 103 SP (1997), se met à table, crache le morceau (sans même avoir été cuisiné), me parle des sacs que lui et son comparse (le passager chargé d’alpaguer l’enjeu du délit, tandis que lui est aux commandes de la moto), ainsi que les autres membres de sa petite bande de petites frappes, « chouravent » à des jeunes filles B.C.B.G. ou à des petites vieilles dans les rues de Casa. Il me montre ensuite un portable dernier cri, qu’il dit avoir arraché à un gars en costard pas plus tard qu’avant-hier, en début de soirée, du côté de la corniche. « Je ne m’attaque jamais qu’aux riches. Je n’ai pas beaucoup de principes dans la vie, peut-être, mais je respecterai celui-ci sans jamais faillir. Et puis, à tous les coups, il y a plus de flouze dans le sac à main d’une bourgeoise que dans le sac à dos d’une lycéenne miséreuse », beugle, pour vaincre le tumulte du trafic ambiant et le ronflement envahissant de son moteur, ce chef de bande de 22 ans à peine. Cramponné à cette tête brûlée qui ne respecte ni feu ni stop, je me dis que j’aurais mieux fait de prendre un taxi !
Arrivés à destination, Smaïl me présente à ses trois compères, que ma présence semble indisposer. L’un d’eux lui fait savoir qu’il les a trop laissé poireauter. « Faites pas chier, rétorque-t-il. J’ai un peu tardé parce que j’ai rencontré ce gars-là chez Lhaj. Il souhaite faire un article sur nous et nos bécanes. » Avant que ses associés n’y trouvent à redire, il ajoute d’un air énervé : « Ne tirez pas cette tronche ! Je vous ramène pas un flic, tout de même ! Et il m’a promis d’être le plus discret possible quant à notre identité. Je sais dans quel journal il est, d’ailleurs, et je crois pas qu’il est assez con pour dire quoi que ce soit qui nous porte préjudice. Alors, faites juste comme s’il était pas là ! »

Petite « démo » entre amis

Sans être emballés par ma présence, y trouvant manifestement à redire, les membres de sa bande se gardent pourtant de tergiverser. A., J. et B., les alter-ego de Smaïl, sont tous plus jeunes que lui. C’est pour cela qu’il est le boss, et qu’eux se gardent, pour leur part, de tergiverser. B., le benjamin de la troupe, ne doit pas avoir plus de 16 printemps (automnes, plutôt, tant son existence semble vouée à être aussi grise et chargée qu’un ciel d’octobre), à en croire l’acné qui lui mange le visage et sa voix encore fluette.
Quelques instants plus tard, les quatre détrousseurs (sur leurs deux bécanes) et moi-même investissons leur aire d’entraînement, un tronçon – où pas un chat ne s’aventure – d’une longue ruelle en cul-de-sac, située dans un quartier limitrophe de celui dans lequel ils crèchent, et délimitée des deux côtés par de petits immeubles épars et de vastes terrains vagues que les riverains ont « conditionné », comme cela se fait un peu partout (hélas !), en décharges publiques. Assis sur le perron d’un bâtiment en cours de construction de cette « venelle-fantôme-qui-pue », j’assiste à la petite démonstration que les quatre délinquants donnent en mon honneur (une idée de Smaïl, décidément prêt à tout pour m’en mettre plein la vue !).
Une demi-heure durant, à tour de rôle, chaque paire (conducteur et passager) s’est évertuée à montrer, en accomplissant, à fond la caisse, toutes sortes d’acrobaties remarquables, l’étendue de son savoir-faire dans le domaine du vol à l’arraché. J’ai été particulièrement bluffé par un tour de passe-passe géant que Smaïl et son partenaire, B., ont effectué les doigts dans le nez, pépères. En gros, B. a ramassé une pièce de 50 centimes qui gisait par terre, à même le bitume, alors que Smaïl devait faire flirter la bécane avec les 70 km/h !    
Selon le plus âgé des deux équilibristes, la manœuvre hallucinante qu’ils ont accomplie vise à mettre en avant leur précision diabolique. « En un an de partenariat, nous n’avons jamais foiré un coup. Aucun sac ne nous résiste. Nous chipons également des téléphones, des paires de lunettes…, mais nous préférons les sacs de bonnes femmes. On y trouve tout cela, et plus encore : de l’argent ou des cartes de crédit, des petits bijoux, du maquillage… On a un receleur qui ne fait jamais la fine bouche. Il achète même les portefeuilles et les sacs, lorsqu’il s’agit de beaux modèles… », « crâne » Smaïl en roulant un gros « spliff ».
Le « bureau » de la bande à Smaïl, c’est la rue. C’est là que bossent les quatre motards, là qu’ils fauchent les sacs, qu’ils agressent, violentent, traumatisent les passants. Evidemment, ils ciblent leur « clientèle », opèrent surtout dans les quartiers marchands de la ville, devant les agences bancaires, mais aussi les salles des fêtes, les boîtes de nuit, les lycées huppés. Par ailleurs, en été, lorsque pullulent les mariages, la bande abat un nombre impressionnant d’heures sup. L’été est comme qui dirait la haute saison dans le domaine du vol à l’arraché : « Juillet dernier, j’ai volé, à quatre heures du matin, un sac qui m’a rapporté plus de 1.500 DH », se rappelle J. En moyenne, ces petits pros de l’agression ne commettent pas plus d’une demi-douzaine de délits par mois.
Il semble, toutefois, que les affaires ne sont plus ce qu’elles étaient. Les quatre lascars reconnaissent à l’unisson que les forces de l’ordre leur donnent du fil à retordre depuis quelques mois. « Y a des flics partout, depuis le 16 mai. A pied, sur des motos, dans des estafettes ou des voitures, ils sont après tout ce qui fait désordre. J’ai été pris en chasse, dernièrement, par un flic pro de la moto. Il a failli me pincer, mais j’ai tout de même fini par le semer», explique Smaïl, qui monopolise la parole et ne laisse presque pas ses comparses en placer une. Avant de laisser cette association de malfaiteurs vaquer à ses sombres occupations, je demande aux trois subalternes s’ils ne ressentent pas de remords lorsque, par exemple, ils agressent une petite vieille sans défense. « Crois-tu que cette petite vieille dont tu parles, qui est riche, parce qu’on ne s’attaque toujours qu’aux riches, a des remords quand elle nous voit crever la dalle, morves pendantes (‘bkhnountna’), habillés comme des clodos, lorsqu’elle passe devant notre putain de quartier en Mercedes, par exemple ? », répond Smaïl dans un registre très « dictature du prolétariat ».
Mounia, 31 ans, cadre dans un cabinet d’assurances, s’est fait taxer son sac la semaine dernière, en fin d’après-midi, alors qu’elle attendait un taxi pour rentrer chez elle. Le sac contenait son téléphone portable, quelque 250 DH, ainsi que sa carte d’identité, son permis de conduire… Pas spécialement nantie, Mounia a dû se serrer la ceinture pour acheter un nouveau portable. Mais, davantage que le désagrément financier ou celui relatif à la paperasserie administrative qu’elle a remplie en vue de récupérer ses papiers, c’est son aspect brutal – soudain et violent - que Mounia retiendra de l’agression dont elle a été victime. Une semaine après les faits, Mounia est affolée à chaque fois que résonne dans la rue le bruit de moteur d’une Peugeot 103. Même lorsqu’elle est entourée de ses proches, dans sa maison !

Mehdi Laaboudi



 

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