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Les SDF à l’épreuve du grand froid Enquête dans un squat

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Dorénavant, si vous tombez sur un bulletin météo local dans lequel il est prédit qu’il caillera «sévère», songez à réciter la « fatiha » ou à observer une minute de silence en mémoire de Mounir et ses semblables. Mounir, la cinquantaine, «chemkar» de son état, respire encore ; douloureusement. Mais, il sent bien qu’il a la mort aux trousses. A l’unisson, lui et bien d’autres clochards affirment que la mort frappe, chaque jour, des membres de leur communauté. « L’hiver est meurtrier, cette année. Les vieux sans le sou sont les premiers à y passer. Certains arrivent à intégrer des centres de repos pour personnes âgées, mais la plupart doivent affronter le froid et la pluie, matin et soir, dans la rue », précise un SDF d’un certain âge, qui dort dans un square public lorsqu’’il n’arrive pas à débrouiller de squat. 
Le présent article n’est pas sponsorisé par quelque marque de mouchoirs jetables ; il n’aspire pas à affoler vos glandes lacrymales. Les SDF s’en secouent, de vos larmes, de toute façon. C’est votre argent qui les intéresse. L’argent est central dans l’existence des clodos casablancais. Ils dédient, en général, une bonne partie de leur journée à en dégoter, qui en faisant la manche, qui en recourant à des forfaits plus ou moins graves… Ceux qui ne font qu’accoster les badauds ou les automobilistes sont, pour ainsi dire, la crème des SDF, les plus recommandables du lot. Mounir en est.

La mort aux trousses

« Je ne dors pas plus de trois heures par soir, depuis un bout de temps déjà. Je suis au bout du rouleau. Je traîne une sale toux, j’ai mal aux poumons, et chaque fois que j’essaie de fumer une « Casa », je sens s’évaporer les minutes qui me restent à vivre. Mes habits ne sèchent plus, et les rhumatismes me font pleurer, depuis qu’il fait si froid. Je souhaite juste boire un bon thé pour me réchauffer un peu… », geigne Mounir en m’abordant dans la rue, du côté de la place des Nations-Unies, lundi dernier, jour de pluie.
C’est le litron, non pas quelque boisson chaude, qui pousse Mounir à faire la manche. Si l’haleine putride qui s’exhale de sa bouche édentée trahit ses intentions, il semble tout de même difficile, sinon inhumain, de refuser l’aumône à pareil indigent. Poivrot ou pas ! Et puis, l’alcool, ultime refuge des sans-refuge, n’est-il pas le plus efficient des chauffages ?
Mounir n’a pas besoin de se forcer pour inspirer une profonde pitié à ceux qu’il sollicite. Il ne feint pas la dèche. Il baigne dedans. Ses guenilles « demi-saison » poisseuses, son visage émacié, balafré, son regard terrible, qui fait passer les brutes et les truands des westerns spaghettis de Sergio Leone pour des tendres, pour des « baba-mama-zbida-kassha-aaliya »*, le timbre de sa voix (à flanquer la chair de poule au plus zen des ORL), sont authentiques : 100 % cour des miracles. Tout comme l’endroit qu’il squatte, depuis que le temps s’est gâté, à partir de la mi-novembre, plus exactement, en compagnie de trois « cosquatters », des compagnons d’infortune avec qui il traîne depuis bientôt quatre ans.
Mounir s’est fait une joie de me conduire à son squat (moyennant un 3/4 de thé de raisin à 12 % d’alcool et un paquet de ces cigarettes brunes favorites). « Normalement, il me faut une pleine journée pour récolter ce que j’ai, là. Les potes vont être épatés de me voir débarquer aussi tôt, et avec du matos », me lance-t-il, entre deux quintes de toux (et autant d’expectorations) inquiétantes. Cela ne l’empêche pas de marcher d’un pas décidé. Il ne se donne pas le temps de souffler, souhaite visiblement en découdre sans plus tarder avec le vin. Il pleut des cordes en ce lundi 8 décembre 2003.

Les Enfers


Arrivés à la vile villa du centre-ville où il vit, une bâtisse de style colonial, abandonnée de longue date à en croire sa toiture largement éventée, Mounir, la bouteille de rouge qu’il brandit niaisement, et moi, sommes accueillis tels des messies par deux de ses amis. Il pleut des cordes, à l’intérieur de la maison également, et d’impressionnantes flaques d’eau gisent sur le sol. Mounir fait les présentations, et demande ensuite à Abderrazak et Mustapha où se cache Toufik. « Son fils est venu le chercher. Il lui a promis avoir raisonné son épouse en la molestant, que cette insolente ne l’importunerait plus. Parce que son gosse pleurait les larmes de son corps, et qu’il ne se doutait pas que tu reviendrais aussi vite avec le vin, Toufik l’a suivi. Mais, tu sais comment il est ! Je te parie qu’il débarque demain soir au plus tard, tout propre et avec de nouvelles et belles fringues, qu’il ira troquer illico chez un « guerrab » contre de la « mahya » ou du rouge », raille Mustapha. « C’est vrai que ce ne serait pas la première fois qu’il fait ce coup-là à son fils », commente distraitement Mounir, qui s’affaire à enfoncer le bouchon de liège dans la bouteille de vin.
Pendant que les trois compères se mettent à picoler au milieu d’un fatras d’immondices, j’entreprends un petit tour du propriétaire. La baraque que squatte cette bande d’alcooliques est une infection. Une des pièces qu’elle contient a carrément été « conditionnée » en petit coin, en WC sans eau courante. Je ne l’ai compris, ou plutôt senti, qu’une fois franchie la porte de ce merdier. Je n’ai même pas le temps de pester qu’un rat bodybuildé passe à quelques mètres de moi en roulant des mécaniques. Ce doit être Cerbère, et cette maison est, d’après ce que j’ai pu en voir, l’antichambre terrestre des Enfers.
Fuyant les relents et le monstre mythologique, je décide d’écourter ma visite. Je rejoins Mounir et ses congénères, qui ont sifflé la bouteille de pinard et se plaignent de n’être même pas éméchés : « Lorsqu’il fait aussi froid, une bouteille de vin ne réchauffe même pas la gorge. J’en descendrais bien trois autres, moi, là, tout de suite », marmonne Mounir, qui tousse ses mots plus qu’il ne les articule. Emmitouflé, à l’instar de ses pairs, dans de vastes sachets en plastique, il est allongé sur son lit de fortune, un monceau de cartons et d’étoffes humides, et fume une cigarette en se raclant bruyamment la gorge à chaque calée. Ses deux compagnons, plus jeunes et solides que lui, décident d’aller à la chasse au pognon. Il est 16 heures pétantes. Il pleut sur la ville comme il pleut dans cette demeure, que je m’apprête également à quitter.
Mounir passera-t-il l’hiver ? Trépassera-t-il, au contraire ? Qui sait ? Ce que je sais, par contre, c’est que si nous habitions tous deux Paris, par exemple, en lieu et place de Casa, j’aurais été en mesure de composer un numéro de téléphone tout bête, le 115 (appel gratuit), pour ameuter les autorités locales, le SAMU, et pourquoi pas Raffarin au chevet de Mounir et de ses potes. Pas de numéro vert pour nos SDF !
C’est un truisme de dire que les SDF subissent les morsures du froid et les méfaits des averses répétées davantage que ceux qui ont un toit (digne de ce nom) au-dessus de la tête. Adoucir les hivers de cette population démunie - démographiquement conséquente – est un devoir ; y déroger est un crime contre l’humanité. Certes, l’appareil d’Etat (à travers les actions de la Fondation Mohamed V pour la solidarité notamment) et la société civile entreprennent des actions caritatives à l’endroit des SDF. Mais, on rechigne, ici, à accueillir les sans-abri dans les halls des gares urbaines, la nuit, lorsque le trafic est interrompu. Cela a cours dans bien des pays. Il ne faut pas réinventer la roue pour sauver des affres du froid de nombreux SDF. Il suffit d’adapter au contexte local des techniques éprouvées dans la plupart des pays développés.             

M.L.

* Expression chère à Mounir (grosso-modo : « Papa, maman, le beurre est trop dur pour moi »), qu’il utilise à chaque fois qu’il parle des nantis, de ceux qui ne sont pas de la caste des SDF.



 

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