Lors des élections de septembre dernier, c’est un jardinier que les Casablancais auraient dû élire maire de la ville. Un jardinier pareil à feu Hassan Nader, précédent gouverneur de la Province d’Ifrane, qui n’en était pas un (de jardinier), véritablement, mais qui vouait à la nature un profond respect.
Samedi 22 novembre, 17 heures (cela fait 40 ans, jour pour jour, que JFK a été tiré comme un lapin dans sa Lincoln Continental, à Dallas, Texas, par L.H. Oswald ? L. Johnson – son successeur au bureau ovale ? Castro ? Les anti-Castro ? Le syndicat des routiers ? Les francs-maçons ? Quelque admirateur de Marilyn Monroe ?…). Je me trouve à Ifrane, la Gstaad, l’Aspen marocaine, dans un salon de thé « tip-top » du centre ville, en compagnie d’une poignée d’étudiants de l’université Al Akhawayn, mais aussi d’un drôle d’oiseau, un « autochtone », Amine, une sommité de la région, le seul scénariste et metteur en scène de cinéma à des kilomètres à la ronde, un artiste déluré et fantasque, comme il en est, hélas, trop peu ici-bas, qui peut vraisemblablement parler des heures durant, sans discontinuer, de Hassan Nader (le seul jardinier au monde à avoir été nommé par Dahir), et des nombreux bienfaits de sa politique écolo. Les étudiants anglophones sont tous natifs de Casa. L’un d’entre eux dit être guéri de l’asthme depuis qu’il habite Ifrane, et tous considèrent qu’il leur sera difficile de s’acclimater à nouveau à la grisaille casablancaise, à la fin de leurs études.
Le seul « jardinier » nommé par Dahir
On se les caille, en attendant la rupture du jeûne, dans ce café cosy, mais trop peu chauffé (il doit faire –5° C dehors, et il a d’ailleurs neigé, le lendemain). Je me chauffe les mains en les passant au-dessus du bol de « hrira » qui m’est promis (encore 2 ou 3 minutes à tenir), tandis que le cinéaste me fait le film de l’épopée Hassan Nader à Ifrane. Selon lui, si feu le Roi Hassan II n’avait pas appelé feu « jardinator » Hassan Nader au chevet d’Ifrane, ce bijou du Moyen-Atlas ne serait plus aujourd’hui que l’ombre de lui-même. « La situation périclitait. Le défrichement des forêts alentour battait son plein, et les espaces verts de la ville perdaient de leur splendeur et subissaient les outrages des touristes nationaux et de la population locale, sans que les autorités compétentes bougent le petit doigt. Et puis, un beau jour, à la fin des années 80, Lhaj Hassan a débarqué, et il a mis de l’ordre en moins de deux. C’est vrai qu’il n’y allait pas de main morte, mais il n’a jamais œuvré que dans le dessein de servir la nature et les intérêts de la communauté. D’un autre côté, il n’a pas fait grand-chose d’autre, mais la préservation de la nature n’est-elle pas la plus grande des priorités dans une ville comme Ifrane ? ». Celui que tout le monde, ici, appelait « le jardinier » circulait en vélo dans les rues de la ville, malgré son âge avancé (et sa bagnole de service confortable). Champion de la politique de proximité, il s’adressait personnellement, et avec verve, à ceux qui foulaient la pelouse à côté du lac de la ville, collait des PV aux pique-niqueurs du dimanche qui dégradaient les sites qu’ils pratiquaient, faisait vivre un enfer à ceux qui étaient pris en flagrant délit de déboisement…
Il est vrai qu’Ifrane n’est pas Casablanca. M. Mohammed Sajid, maire de Casablanca, doit gérer une ville tentaculaire, sujette à mille maux, alors qu’Ifrane est une petite bourgade tranquille. Seul un activiste de Greenpeace, un de ceux qui sillonnent les mers à bord de zodiacs tout rikiki pour parasiter d’affreux et gigantesques baleiniers, s’attellerait, en priorité, au règlement de la question des espaces verts à Casablanca. Nos politiciens, eux, ont d’autres chats à fouetter. Mise à jour du plan urbain, marché de gros, marché informel, délégation des services d’assainissement, de nettoiement et de transport public, résorption de l’habitat insalubre… Jouer les gardes-champêtre ne figure probablement pas dans leurs schémas immédiats.
Dimanche 23 novembre, 20 heures pétantes. Casablanca s’anime enfin, la torpeur inhérente à la « hrira » s’étant dissipée. Des centaines de badauds ont pris possession de ce square, sis à l’angle de l’avenue Hassan II et du boulevard Rachidi, que tous ses usagers appellent « jardat Nevada » pour on ne sait quelle raison. L’intérêt de cet espace vert ne réside certainement pas dans la beauté du site : clairsemé d’arbustes mal en point, semblable, par endroits, à quelque décharge publique pestilentielle, squatté par la pire racaille qui soit (fumeurs de cannabis et gobeurs de psychotropes durant le ramadan ; alcoolos, et fumeurs de cannabis et gobeurs de psychotropes, tout le reste de l’année), ce parc n’en demeure pas moins intéressant parce qu’il jouxte le siège de l’ex Communauté Urbaine de Casablanca, le bâtiment administratif où siègent le conseil de la ville, et son Président, Mohammed Sajid.
Heures sup. ?
Du parc, je discerne de la lumière dans un bureau de l’hôtel de ville. Peut-être que c’est Sajid qui fait des heures sup. (c’est qu’il a du pain sur la planche !). J’aimerais lui crier de regarder par la fenêtre, de constater l’incroyable mouise dans laquelle sont ses administrés, les Casablancais d’en bas, obligés, faute de mieux, de donner l’air de se prélasser dans des espaces parcimonieusement verts, foncièrement hideux.
Évidemment, le maire actuel n’est en rien responsable de l’état déplorable des espaces verts de Casablanca. Il n’est en place que depuis deux mois, alors que définir et mener à bien une stratégie de réhabilitation des espaces verts est une action de longue haleine - le préjudice n’étant pas mince. Il est, cependant, à espérer qu’il s’inspirera davantage de la politique de Hassan Nader, le « jardinier d’Ifrane », plutôt que de celles de ses prédécesseurs, les ex-locataires de l’hôtel de ville sur lequel mes yeux sont toujours rivés, et duquel il peut constater l’étendue du travail qui l’attend, en jetant un coup d’œil de l’une des fenêtres donnant sur le parc « Nevada » (aussi désertique, au plan de la végétation, que l’Etat de Las Vegas ; tout compte fait, c’est peut-être de là qu’il tient son nom).
M.L.
* Chimiothérapie.