Pour ne pas trop verser dans le jargon médical, les psychotropes sont des petits cachets d’apparence inoffensive, des médocs genre Doliprane (rien de bien méchant, à première vue, donc), vendus dans toutes les pharmacies, conçus dans les laboratoires chimiques internationaux les plus sérieux, prescrits par des praticiens à ceux de leurs patients dont l’état de santé nécessite pareil traitement. Afin de vulgariser davantage, il est utile de préciser que seuls les psychiatres sont habilités à prescrire une médication de ce type, et que les « cachetons » en question, les psychotropes, ben ça enrhume le Doliprane. Ça n’évolue pas dans la même catégorie : c’est un peu comme si l’on s’essayait à comparer un graffiti griffonné à la va-vite sur quelque mur de Casa à Mona Lisa, le plus beau sourire du Louvre.
Les psychotropes, ça vous déchire un éléphant. Alors je ne vous dis pas quel effet ça fait à Adil et aux membres de sa bande de clodos en shorts, les gars avec lesquels je traîne en cet avant-dernier jour de ramadan (lundi 24 novembre). Des gosses des rues qui zonent à longueur d’année dans un jardin public du centre-ville. Des gosses qui n’ont évidemment jamais consulté de psychiatre, qui se défoncent aux drogues dures par choix, sans doute pour jouer les durs, les petits caïds.
Il est 16 heures passées, et Adil ronge son frein. «Encore une heure et demie à tirer et on n’a pas assez d’argent. On doit choisir entre la bouffe et «eddouaba » (le matos, la came ndlr) », lance-t-il, tout penaud, à ses potes. Il est décidé, après quelques minutes de pourparlers, que je régalerai, que j’assurerai le f’tour. En contrepartie, les shootés promettent de tolérer ma présence parmi eux.
Le temps que j’aille acheter, en compagnie d’Adil, pour quelques dirhams de (menues) victuailles, les autres membres de la bande s’en allèrent faire leur shopping chez leur dealer attitré, à Bab Marrakech. 16 heures 30, 31, etc. Sous la pluie, assis sur un banc en ruines du square qui commence à devenir boueux (en plus d’être crasseux, qu’il vente ou qu’il pleuve !), Adil et moi attendons, depuis trop longtemps à son goût, le retour de ses compères. Du haut de ses 16 ans, mais surtout des six dernières années de son existence, passées dans la rue, ce « serial-fugueur » - il dit avoir quitté sept fois le domicile parental ; la der des ders remonte, donc, à six ans – semble être le meneur de sa bande. Il en est l’aîné, en tout cas, les autres adhérents culminant, pour les plus âgés d’entre eux, à 13 ans.
Il est, par ailleurs, le seul de la clique à être tenu d’observer le carême durant ce mois sacré. « Ramadan, c’est pas la joie. Je fais ce que je peux. Il m’arrive, parfois, de glisser un petit comprimé, de fumer une petite clope, à l’abri des regards, parce que ça me prend la tête de voir mes compagnons se péter la gueule sans moi. Dans le milieu dans lequel j’évolue, très peu de gars, jeunes ou vieux, s’abstiennent de manger et de consommer les drogues. Moi, au moins, je ne fais que gober «lkerkoubi» et griller des cigarettes. Je ne mange ni ne bois jamais durant la journée», informe-t-il.
Lorsque ces pairs rappliquent enfin (il est 16h50, et Adil a eu tout le temps de les traiter de tous les noms et de dire, un nombre incalculable de fois, qu’ils ne perdent rien pour attendre), il se permet de les admonester, et même de les rudoyer. Sans crier gare, comme pour clore en beauté une stance vipérine et cent fois blasphématoire, il balance une baffe monumentale de brutalité sur la joue d’un de ses « potes », visiblement choisi au hasard, qui en perd son équilibre, et son latin, une fois remis sur pied par ses compagnons, éplorés, mais qui se gardent bien de reprocher son geste inique à leur chef de file.
J’apprendrais bien les bonnes manières à cet avorton de junkie, mais je me dis, après tout, que je n’ai pas la carrure d’un redresseur de torts. En outre, pendant que nous attendions ses subalternes, Adil m’a un peu parlé de son expérience, de son quotidien, de l’enfer qu’il affronte dans la rue. Il m’a également montré, non sans fierté, les stigmates de son expérience, de son quotidien, de l’enfer… En retroussant ses manches ; placidement ! Ce sont les avant-bras d’Adil, truffés de dizaines de cicatrices hideuses, qui me font douter de mes capacités à tenir tête à cette terreur imberbe. C’est que je n’ai pas dormi six ans de suite à la belle étoile, moi, et je n’ai jamais foutu de claque à quelqu’un parce qu’il m’avait fait attendre 20 malheureuses minutes, non plus, et, surtout, je n’ai pas les bras bariolés !
Après coup (et coup appuyé il y eut), Adil paraît désemparé, comme étonné d’avoir, ainsi, agi, désolé d’avoir laissé éclater sa colère. Il se confond en excuses, tente de trouver des circonstances atténuantes à son accès de violence : « j’ai cru qu’il vous était arrivé quelque chose, que les flics vous avaient alpagué. Et puis, vous savez bien comment je suis ces temps-ci, mremdan (en manque de dope, donc irrité, ndlr) », baragouine-t-il tout en tapotant (évidemment pas aussi fermement que tout à l’heure, mais pas si tendrement que ça non plus) l’épaule de sa victime, Ali, 12 ans, haut comme trois pommes, qui boude un peu, mais finit rapidement par absoudre la faute de son boss repentant en lui concédant timidement un sourire…édenté.
L’heure est aux psychotropes. Il ne reste guère plus qu’une dizaine de minutes pour que le muezzin déclare ouvert l’avant-dernier f’tour de l’année, mais Adil ne compte pas attendre une minute de plus pour avaler son premier comprimé de la journée. Drôle de carême ! Après avoir avalé un, puis deux comprimés, Adil estime qu’il était temps que ramadan laisse enfin place à des mois plus réjouissants.
Selon lui, les psychotropes doivent absolument être associés à l’alcool. « Il suffit d’avaler « smeta » (une tablette entière, ndlr), et de boire ensuite 3 ou 4 verres de « mahya ». T’es capable de faire tout ce qui te passe par la tête, ensuite. T’es libéré. C’est comme ça que j’arrive à assurer lorsqu’il s’agit de débrouiller une part substantielle de l’argent qui fait vivre la bande. Ce n’est pas en faisant la manche que ces morveux arriveront à s’enivrer », fanfaronne-t-il. Les gamins qu’il dit entretenir quasiment, gobent sans mot dire ses paroles, en même temps que les comprimés qu’il leur a distribués.
Le muezzin se manifeste, enfin. Adil avale un autre comprimé, boit une rasade de « Raïbi » (faute de boisson plus musclée), mange une crêpe au miel, puis se met à chambrer ses compagnons. Une vingtaine de minutes passent ainsi, sans que rien de particulier ne se passe, si ce n’est qu’au fil des minutes, le débit de paroles des six membres de la bande se fait graduellement plus lent, jusqu’à ce qu’elles en deviennent quasiment indéchiffrables. Leurs gestes aussi sont moins vifs. Et puis, ils rigolent pour un rien, font les marioles, poussent même la chansonnette…
On dirait presque que les psychotropes leur réussissent, s’il n’y avait ces cicatrices exhibées par Adil tout à l’heure, et qui prouvent bien que la phase de l’euphorie est seulement passagère, qu’elle est forcément suivie d’une phase moins rigolote, plus… sanglante. Le benjamin de la troupe, Driss, pas même 11 ans, et déjà deux cicatrices impressionnantes sur l’avant-bras droit, se rapprochera-t-il, ce soir, du record détenu par Adil (9 cicatrices sur l’avant-bras droit, et 6 sur le gauche) ? Je ne tiens pas à le savoir, et tire la révérence avant que ne sortent les lames (attention, tout de même, au tétanos, les gars !).
M.L.