Jeudi 13 novembre, 17 heures 30. C’est la première fois, en ce ramadan, que je ressens pleinement la singularité mystique de ce mois. C’est, sans doute, du fait de la présence, à mes côtés, agglutinés autour des mets de la délivrance, de quelque 200 clodos (des deux sexes et de tous les âges) au visage poisseux, peut-être, mais radieux. Les SDF apprécient, évidemment, le fait d’être conviés à pareille bombance, eux qui crèvent la dalle tout le long des onze autres mois de l’année. Ainsi, tous les jours, 200 SDF se sédentarisent le temps d’un « f’tour », grâce à l’initiative de (riches ?) bienfaiteurs.
Le parking qui accueille tout ce beau monde est situé à l’angle de la rue de Foucauld (une perpendiculaire du boulevard Mohammed V et de l’avenue des FAR) et de l’avenue Félix Houphouët-Boigny. Malgré le nombre impressionnant de couverts disponibles, la place finit par manquer et plusieurs « chemkaras », arrivés un peu tard, se voient, partant, interdire l’accès au parking. La plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu’elle a ! Les organisateurs débonnaires de ce festin pour prolos consolent comme ils peuvent les retardataires, tout de même, en leur offrant quelque victuailles. Ne soyez pas désolés pour les prolétaires éconduits. La lutte des places, ils savent ce que c’est ! Prolétaires du monde entier, attablez-vous !
Durant le ramadan, les jeûneurs du « capital » sont pris d’un accès de générosité. Les endroits où est distribuée la soupe populaire fleurissent un peu partout dans nos villes, par conséquent. A quelques encablures du lieu dans lequel je me trouve présentement, l’hôtel Hyatt Regency s’y colle également, lui qui distribue, pour le troisième ramadan d’affilée, des milliers de « f’tours » durant le mois sacré. Globalement, dans tous les quartiers de Casa et d’ailleurs s’improvisent des bouffes de solidarité à l’endroit des plus démunis. Bienfaiteurs isolés ou constitués en groupes, entreprises citoyennes, ONG, agences gouvernementales, etc. C’est parce qu’ils sont shootés à la religiosité caractéristique du mois de ramadan que de nombreux bienfaiteurs et bénévoles se rendent au chevet des Marocains d’en bas.
Bien du monde se découvre, à la même période du calendrier lunaire, avec la régularité d’un métronome, un cœur gros comme celui de Mère Térésa, de Coluche... C’est, certes, tout bénéf pour ceux qui ont accès, gratis, à ces « Restos du cœur » intermittents, mais, sans cracher dans la hrira, l’on se prend à rêver d’une extension, aux autres mois de l’année, de ces pieuses largesses.
Il ne reste guère plus que quelques secondes pour que retentisse, enfin, l’appel à la prière (et à l’absorption intempestive de la « hrira » !), pour que débutent, enfin, les festivités. Je papote, pour tuer le temps, avec un commensal cinquantenaire, Issa, un habitué du coin puisqu’il y rompt le jeûne depuis le début du ramadan. « Ici, on mange à sa faim. J’en connais, des soi-disant bienfaiteurs, qui regardent trop à la dépense. Je sais que chacun donne ce qu’il peut, que personne n’est forcé de partager avec autrui ; je dis seulement que c’est ici, probablement, que l’on offre le « f’tour » gratuit le plus fourni du tout-Casa. Mais, t’en fais pas ! Tu vas voir tout cela de toi-même. Et je te préviens : l’ambiance, dans les tribunes, des derbys Raja-WAC, c’est rien comparée au bordel joyeux qui a lieu ici, tous les jours depuis le début du mois, dès qu’est donné le coup d’envoi de la rencontre (au moment de la rupture du jeûne, ndlr) », explique Issa.
Restos du cœur
L’odeur qui émane des nippes ou des pompes de ces crève-la-faim importe peu, tout comme la façon qu’ils ont, quasiment tous, d’ingurgiter en moins de deux, sans utiliser de cuillère, un, puis deux, puis trois bols de « hrira »… Et ça fait des grands « slurp », et ça fait des grands « slurp » !!!
Conformément à ce que disait Issa qui, assis près de moi, m’inquiète tant il fourre dans sa bouche et broie résolument, sans discontinuer ni baisser de rythme, tout ce qui se trouve à deux, trois mètres à la ronde et qui lui semble susceptible de comporter la moindre calorie, les organisateurs ne font pas dans la demi-mesure lorsqu’il s’agit d’être charitable.
Sustenter – aux frais de la princesse - deux cents clochards tous les jours d’un mois, cela représente en moyenne 600 bols de soupe, 200 œufs, plusieurs kilos de dattes et de « chebbakia » par « f’tour ». C’est également quelque 6.000 repas au terme du mois sacré. « Nous faisons ça avec le plus grand des plaisirs. D’abord pour venir en aide à nos prochains, et, ensuite, pour soigner notre «bulletin scolaire» vis-à-vis du bon Dieu, si j’ose dire. C’est aussi simple que ça ! En fait, les mots me manquent pour qualifier ce qui a lieu, ici. Je crois que tous ceux qui en ont les moyens font preuve du même esprit de solidarité que nous autres », explique, apparemment gêné de parler de l’action caritative dont il est l’un des instigateurs, le gérant du parking, qui refuse de divulguer le prix de cette opération, malgré mes plus plates suppliques.
« Ce ramadan-ci, faisait remarquer Issa, alors que ses pairs SDF repus commençaient à vider les lieux en rotant « obligeamment » à la face de leurs hôtes, plusieurs bénéficiaires des « f’tours » du ramadan ont constaté une diminution sensible des bienfaiteurs islamistes ». Ce doit être le contrecoup du 16 mai. Après les massacres dont ils ont été responsables, les barbus n’eurent, de toute façon, pas été crédibles dans les rôles de bons samaritains qu’ils avaient si brillamment tenus ces dernières années, dans les milieux populaires. La solidarité intéressée, lorsqu’elle est de nature politicienne, surtout, est plus terrible encore que l’incurie, la non-assistance aux nécessiteux.
M.L.