Sur une plage de sable fin, un petit bonhomme vert. Ce n’est pas un Martien, un être venu d’une galaxie inconnue, d’un autre monde. Il suffit de s’approcher un petit peu pour le reconnaître. Son visage est familier. À Oualidia, tout le monde le connaît : les vacanciers, les restaurateurs, les hôteliers, les réparateurs de bateaux et, bien sûr, les autres pêcheurs. Tout le monde le salue, lui sourit lorsqu’il passe en vélo. Il s’appelle Abdelatif.
“Je ne vis pas sur terre, je vis sur la mer, sur ses côtes” se plait-il à dire. L’océan est son univers. Pas un jour ne passe sans qu’il regarde l’horizon, sans qu’il longe la plage et se laisse caresser les pieds par la mousse des vagues. L’eau est son élément. C’est sans doute pour cela qu’il est tout de vert vêtu, pour ne pas qu’on le confonde avec les vagues, pour ne pas s’y noyer ! Son regard n’est pas émeraude pourtant, il est d’un bleu saphir. Lorsqu’on lui fait la remarque, il répond simplement que “l’eau se reflète dans ses yeux.” Depuis presque quarante ans, il réside dans cette petite ville à quatre-vingts kilomètres d’El Jadida. Et il pêche depuis trente ans. Son métier est devenu une véritable passion. “Bien sûr je vais en mer pour gagner de l’argent et nourrir ma femme et mes six enfants, mais mon travail me plaît, c’est le plus important !” Abdelatif pêche tout. À marée basse quand la mer se retire, il ramasse les moules qui dorent leurs coquilles au soleil. Il cueille bulots et violets avec délicatesse et même les oursins se font dociles à sa venue. Lorsque la mer monte, il prend le large. Loups, daurades et autres sars ne résistent pas à sa ligne. Ils se prennent, presque naïvement, dans les mailles du filet. De retour sur terre, il enfourche son vélo et sillonne les ruelles de Oulidia à la recherche de clients.
Livraison à domicile
À l’approche des maisons, il crie “camarade”. Quelques secondes plus tard, la maîtresse de maison accourt les bras chargés de plats vides. En un instant, ils sont remplis et la négociation est faite. Mais le travail ne s’arrête pas là. Abdelatif propose ensuite de nettoyer les crustacés, de vider les poissons et même de les cuisiner ! Préparation au feu de bois ou en sauce, personne ne résiste à la tentation ; les papilles découvrent de nouvelles saveurs. Il parcourt ainsi la cité lagunaire jusqu’à ce que son panier soit vide. De temps à autre, il fait une pause, soit dans le port de pêche soit chez des amis commerçants, pour déguster un thé à la menthe. Mais l’appel de l’océan revient vite.
Alors au lieu de se reposer près des siens, il fait une petite marche sur la plage. Une bonne occasion d’admirer le coucher du soleil et de se vider l’esprit.
“La mer, c’est extraordinaire. C’est bon pour la santé, et en plus ça me remplit l’estomac et la tête.” raconte t-il, les yeux rivés vers l’océan. La nuit tombée, il remonte sur sa bicyclette. Une lumière verte perce la pénombre, sans doute une luciole. Et bien non, c’est juste le feu arrière du vélo d’Abdelatif. L’homme en vert rentre chez lui, en attendant de retrouver le grand bleu.
Ingrid Ober