Ce n’est pas une enflure de la Salafia Jihadia qui m’a soufflé l’angle d’attaque de cet article. C’est une fille de joie du nom de Samira. Une fille gentille comme tout, 22 ans à tout casser, qui connaît la nuit et ses circuits comme sa poche, et qui, ramadan ou pas, doit bien manger et vivre, donc trimer, officier des orifices (le plus vieux métier du monde faisant évidemment peu de cas des congés payés de Léon Blum).
Lundi, premier jour de ramadan. Samira, qui a déjà fait l’objet d’un article dans cette même rubrique, me confesse une chose terrible, alors que je lui demandais juste de m’orienter vers les bars et cabarets les plus chauds (et les plus frondeurs) en ce mois de carême : « J’ai toujours observé le jeûne, mais je le fais pour la forme seulement, pour faire comme tout le monde, parce que ça me gênerait de me goinfrer alors que tout mon entourage crève la dalle. Je passe les nuits de ramadan à faillir aux règles les plus élémentaires de l’Islam. Ça me mine, m’empoisonne l’existence, mais je ne peux pas me résoudre à lâcher le business (lharfa) qui nous nourrit, moi, mon gosse, et mes parents. Je crois en Dieu, mais je bafoue son message pour quelques dirhams. « Ramadan dernier », J’ai eu des clients qui amortissaient encore l’argent qu’ils me donnaient tandis que l’appel à la prière d’Al Asr retentissait déjà ! J’ai également jeûné à plusieurs reprises sans me purifier des souillures de la veille (bla man hiyed ljanaba) ». Samira fait mine de sourire, mais quelques larmes, vite essuyées, trahissent son désarroi.
Le gérant du tripot que Samira a fini par me recommander ne se pose apparemment pas autant de questions qu’elle. « Pas mal de monde pour une première nuit de ramadan. Et les clients consomment. Clair qu’on ne va pas faire un chiffre pareil à ceux qu’on réalise lorsque l’alcool coule à flots. Mais, on va introduire, dès la semaine prochaine, des « chichas » et j’espère que les spectacles orientaux qu’on a programmés tout au long de ce mois fidéliseront une large clientèle », indique-t-il.
En attendant la chicha, quelques clients de cet endroit roulent des joints sans que personne ne les réprimande. Certes, ils cachent leur matos, fument « discretos », mais ne peuvent empêcher la formation de nuages de fumée odorante autour de leurs tables. Les serveurs passent et repassent devant les fumeurs de cannabis, et s’arrêtent même à leurs tables, parfois. Parce qu’ils ne sont pas en mesure de servir de l’alcool durant le ramadan, les propriétaires de plusieurs bars et cabarets ferment la consommation, au sein de leurs établissements, de substances illicites. Durant le mois de ramadan, les alcoolos prennent généralement leur mal en patience en consommant du cannabis. Comme si ce produit de substitution, aussi enivrant que l’alcool (dans un autre registre), échappait à la liste des produits prohibés par l’Islam.
Il est 22 heures quasiment, et dans cet établissement du centre ville, qui croule de monde, la tension est à son comble, la danseuse N. s’apprêtant à entrer en scène. Pas spécialement jolie, assez flétrie, si bedonnante qu’on dirait Moby Dick sur des planches, N. a pourtant les faveurs du public. Normal, y a du monde au balcon, si vous voyez ce que je veux dire (et même « backstage », si vous me suivez toujours !). Dès qu’elle fait son apparition, la majorité des mâles en mal de déhanchements que contient cette guinguette se lèvent tel un seul homme et lui font un triomphe digne de la Callas. La chaise que j’occupe n’est hélas pas aussi confortable que les sièges de La Scala (opéra de Milan, quasi-anagramme de la diva qui y brilla de mille feux).
Chacun des gestes de cette artiste à moitié nue transpire le sexe. Le numéro qu’elle a donné en ce premier jour de ramadan était plus « hot » que la scène du « strip » de Kim Basinger dans « 9 semaines et demie ». Sans rien ôter, en quelques coups de reins bien sentis seulement, N., malgré ses bourrelets, sa cellulite, et sa pilosité galopante, a mis le feu à l’assistance, qui l’a, en retour, couverte de billets.
Clientèle de tartuffes
Cette danseuse très forte n’est pas la seule à titiller la libido des clients de ce cabaret où l’absence d’alcool n’empêche pas les esprits de s’échauffer. Une baston éclate à deux tables de la mienne, entre deux forts-en-tête qui ont flashé sur la même pin-up, une jeunette en djellaba. Ils se font, illico, remonter les bretelles par le videur, et tout rentre dans l’ordre.
Il faut vraiment être gonflé pour se disputer une fille de petite vertu dans un lieu qui en croule. Elles sont assises à presque toutes les tables, et besognent assidûment, lancent des regards langoureux à tout-va. Comme Samira, certaines d’entre elles doivent, parfois, être contrites de faire ce qu’elles font. Mais, elles se résignent à le faire. Pour l’argent, ce fétiche, cet opium du peuple. Le proprio de ce cabaret licencieux est, lui aussi, accro au pognon. S’il ne l’était pas, il aurait probablement imité les plus sages de ces confrères, ceux qui, lorsque le mois de carême advient, ferment leurs établissements, en profitent pour initier des travaux de rénovation ou pour modifier la déco.
D’après Samira, qui a longtemps joué aux entraîneuses ici, et que je viens de rejoindre dans un autre bar de la place, le proprio du premier est de mèche avec toutes les prostituées qui ont droit de cité chez lui. Il percevrait un pourcentage sur leurs passes. « C’est précisément pour cela qu’il ne peut pas se permettre de fermer pendant le ramadan. Il ne peut geler, un mois durant, ses activités très rémunératrices de maquereau. Les spectacles de danseuses orientales et de chanteurs « chaâbi » ne sont qu’une couverture, évidemment. Tout le monde n’accourt chez lui que pour draguer de la pute », renseigne Samira, qui ne semble pas porter dans son cœur son ex-souteneur.
Elle dit avoir travaillé pour lui à ses débuts. Actuellement, Samira expose sa chair dans deux, trois endroits, autrement plus huppés que celui où elle fit ses classes. Celui où nous nous trouvons est son préféré. Il s’agit d’une salle de billard assez chic, un repère de jolis minois qui acceptent tout pour pas trop cher. Là aussi, une fois la « hrira » digérée, les principes pieux observés durant la journée laissent place aux mêmes pratiques qui ont cours tout au long de l’année.
« La plupart des filles que tu vois là doit se réveiller à 3 heures de l’après-midi, encore groggy à cause des excès sexuels de la veille, prendre un bain, rompre le jeûne, puis reprendre du service. Je sais de quoi je parle. Deux heures trente d’abstinence. Tu parles d’un mois sacré ! », s’indigne-t-elle.
Pour tout dire, en ce qui concerne les viveurs qui sortent, draguent, et couchent sans doute davantage que d’habitude lors de ce mois, ramadan se résume à quelques heures de diète avant le crépuscule, à un f’tour gargantuesque, voire à quelque sitcom grotesque.
Mehdi Laaboudi
Soirées sacrément arrosées
R., 30 ans, vend de l’alcool pendant le ramadan. A des non-musulmans essentiellement, mais aussi à des Marocains de confession musulmane. Travaillant dans un débit d’alcool qui ferme ses portes une semaine avant l‘entame du ramadan et n’ouvre qu’une semaine après, R. garde le contact avec ceux des clients de son employeur que le mois sacré n’empêche pas de picoler, et les approvisionne à domicile.
A en croire Samira, il leur suffit de l’appeler sur son portable et il rapplique sur le champ, avec la camelote qu’ils auront demandée. « Ses tarifs sont très élevés. C’est qu’il est quasiment sans concurrence. Il vend facilement les bouteilles deux fois leur prix. Je sais tout de lui, parce qu’il a longtemps été un de mes clients les plus attachés. Lui aussi trinque et fait la fête durant le ramadan. Ce mois-là est probablement celui qu’il préfère, puisqu’il y réalise un chiffre d’affaires colossal, bien plus important que celui qu’il réalise lors des mois classiques », estime Samira.
Bien évidemment, de nombreuses personnes ne respectent pas les fondements élémentaires de ramadan. D’aucuns picolent après le crépuscule, d’autres s’empiffrent et picolent toute la journée, alors qu’une autre catégorie n’a d’yeux que pour les plaisirs de la chair. Dans tous les cas, ne vaut-il pas mieux rester honnête avec soi-même et respecter ou non les préceptes du mois de carême plutôt que de jouer au dévot la journée pour laisser libre cours à ses penchants orgiaques la nuit. Selon Samira, R. donne l’impression de jeûner à son entourage, et pousse même la comédie jusqu’à aller prier les vendredis à la mosquée.