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Semsar, frère et ami Chroniques du Ramadan

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Bouchta est “agent immobilier”. Il est établi à son compte, et au café de son quartier, ni trop loin ni trop près de son domicile. Question d’équilibre entre vie professionnelle et vie privée
Le matin, il se réveille en douceur, et rejoint son bureau, une table qui lui est pratiquement réservée par le tenancier de l’établissement, qu’il tient pour frère et ami.
Il passe sa journée à recevoir des clients potentiels, qui lui paient cafés, thés, limonades, jus de fruit. Pour ne pas leur déplaire, car ils sont quelque part aussi ses patrons, Bouchta ingurgite ainsi chaque jour des quantités appréciables de liquides variés. Il fume également beaucoup. Ses client patrons fumeurs lui offrent amicalement des cigarettes de marques diverses, pour accompagner ses consommations.
Ainsi, pour travailler, Bouchta fait appel, outre à sa mémoire, aux fonctions de deux organes essentiels : son estomac et ses poumons.
La mémoire de Bouchta n’a pas le droit d’être sélective. Il doit se souvenir de tout : adresses, noms des propriétaires, surfaces des appartements, prix (minima et maxima), différentes offres, problèmes familiaux, rumeurs...
Il a un flair commercial très développé : dès les premiers échanges avec un vendeur ou un acheteur, il arrive à situer la condition sociale et matérielle de l’un ou de l’autre. Autant dire que les candidats à problèmes sont rapidement évacués, de même que les confrères déguisés en clients.
Si Bouchta donne l’impression de perdre son temps au café, ce n’est qu’illusion. Il n’y va pas pour contempler le passage des piétonnes et des véhicules. Sa présence n’est justifiée que par des rendez-vous. Car c’est lui qui reçoit...
La présence de Bouchta au café est une véritable aubaine pour le gérant. Celui –ci est obligé de s’en tenir à un seul “ agent immobilier ”. Une multiplication de ces forçats de la mise en relation entraînerait une concurrence sur les clients qui peut un jour tourner au conflit ouvert. La réputation de l’établissement en souffrirait.
Mieux, le gérant se prête volontiers, et en ami, au rôle de secrétaire en renseignant les  clients de Bouchta sur les horaires de présence de celui-ci. Mais ce n’est pas forcément gratuit : Il essaie autant que faire se peut de retenir le demandeur, obtenant ainsi une commande supplémentaire, son argument préféré étant : “ Il ne va pas tarder ” (contrairement à celui de l’administration : “ Untel vient juste de sortir ”).
Bouchta a le sens de la diplomatie, autant que l’esprit d’aventure. Il ne dit jamais “ non ”, ni “ c’est impossible ”, et encore moins “ je ne sais pas ”. Aucune demande n’est censée résister à son savoir faire. 
Il s’engage toujours à atteindre le but recherché par son client : vente, achat, location. Même dans les cas désespérés, il s’obstine à donner de l’espoir, et va jusqu’à oser faire changer d’avis le client patron sur l’opportunité de son choix. Il lui arrive ainsi de proposer un appartement à quelqu’un qui était au départ intéressé par une maison individuelle. Ou l’inverse. L’important n’est-il pas de se loger... Car au fond Bouchta refuse les situations figées. Il réfute ainsi l’idée selon laquelle il existe une frontière étanche entre la location et la propriété. Lorsqu’un client achète un bien, Bouchta lui rappelle aussitôt que tout est sujet à évolution, et que, donc, il est tout à fait envisageable de le revendre dans un proche avenir, avec, si l’on peut dire, une plus-value “ à la clef ”.
S’il s’agit d’un locataire, Bouchta l’informe alors, sans se douter qu’il pratique la LOA (location avec option d’achat), qu’il est possible d’acquérir l’immeuble, et prend sur lui de convaincre le bailleur.   
Bouchta est un intermédiaire, certes, mais il tient à satisfaire ses clients, et surtout se comporte avec eux à la manière d’un ami qui est là pour rapprocher les points de vue.
Opérant dans un secteur infesté de requins, il est pourtant convaincu de remplir une mission presque sacrée, œuvrant dans l’intérêt des uns et des autres. Un agent double à visage découvert en quelque sorte, mais pour la bonne cause, celle du logement, que Bouchta appelle volontiers “ le tombeau de la vie ”, pour rappeler à chacun la vanité de ce bas monde.
Il vit son métier comme un sacerdoce, où l’essentiel est de rendre service, au-delà des questions d’argent, car tout est destiné à périr : les hommes, les immeubles. Seules survivront l’amitié et la fraternité...
Son intervention relève ainsi de la bonne action, qui sera comptabilisée au ciel. D’où il découle logiquement que sa propre rétribution, de préférence respectable, doit être perçue comme une bonne action en sens inverse, que son auteur accomplit pour son salut personnel. Au diable l’avarice !
Le premier contact avec Bouchta est toujours chaleureux, amical. Il accueille n’importe qui les bras ouverts, l’embrasse, lui demande des nouvelles de ses parents, puis de celles des enfants (histoire de savoir si l’intéressé est marié ou non, car il s’interdit de s’occuper des célibataires, sauf s’ils sont étrangers, entendez par là “ européens ”).
Il s’enquiert des activités professionnelles de son visiteur. En lui demandant “ Comment ça va ? ”, il cherche à savoir si son client a une voiture, car cela facilitera les déplacements pour les repérages, mais permet de le classer sur une grille socioprofessionnelle. Bouchta n’ignore pas en effet que l’essentiel dans la possession d’un véhicule n’est pas tant la capacité de l’acquérir que celle de l’entretenir. “ C’est comme pour une femme ”, précise t-il...
La discussion commence rituellement par une commande faite au garçon de café, que le client est censé devoir régler à l’issue de l’entretien.  
Lorsque l’on entre dans le vif du sujet immobilier, Bouchta ne dévoile pas immédiatement tout son répertoire. Il avance ses propositions au goutte-à-goutte, parmi lesquelles se trouvent d’abord de vieilles offres dont les initiateurs attendent d’être débarrassé. 
Cette phase permet aussi à notre homme de tester le sérieux, (c’est-à-dire les capacités financières) de son interlocuteur, afin, le moment voulu, de lui faire ressentir en douceur que la qualité a un prix.
Grand seigneur, Bouchta donne des renseignements authentiques. Mais il arrive un moment où il ferme le robinet, pour s’assurer de l’intensité de l’engagement du client. Pour cela, il pose la question : “ Quand veux-tu aller visiter ? ”, et enchaîne : “ on peut y aller tout de suite ”.
L’un des instants délicats d’une première rencontre est de faire savoir, toujours en douceur, qu’une preuve de sérieux consiste à le dédommager pour les premières informations livrées, ou, mieux encore, à lui donner de quoi payer les frais de recherche : taxi et téléphone.
Celui qui accède à ces demandes en demi-teinte aura gagné le cœur, l’esprit et la base de données de Bouchta, expurgée des vieilles offres.
Certaines périodes de l’année sont plus propices que d’autres pour les mises en relation. Ce sont par exemple les jours qui précèdent ou suivent les fêtes religieuses. Car Bouchta est un homme pieux, et, dans la mesure où il conçoit son métier comme une œuvre d’entraide fraternelle dont le but est une récompense céleste, il ressent lors des périodes de fête l’obligation de faire plus, étant convaincu que ses clients agiront de même, avec les prières rogatoires accompagnant les pas et actions de chacun.
Comme pour beaucoup de professions d’ “ intermédiation ”, l’arrivée, et surtout la démocratisation du téléphone mobile, a constitué une véritable révolution dans les méthodes de travail de Bouchta.
Il a tout naturellement accueilli la formule du prépayé avec une satisfaction inimaginable pour ceux qui, blasés par la surinformation publicitaire et satellitaire, considèrent cette avancée technologique comme allant de soi.
Jusqu’alors, Bouchta était dépendant des télé-boutiques et du téléphone du gérant de son café habituel, qui, au bout d’un certain nombre de demandes d’appel, a relégué au second plan les bénéfices consécutifs aux séances d’entretien accordés par Bouchta à ses clients.
La mort dans l’âme, celui-ci est alors devenu très sélectif dans le choix de ses rendez-vous, conscient toutefois du risque inhérent de passer à côté du fameux “ coup de fusil ” cher aux affairistes de tous poils. Cette crainte est d’autant plus renforcée que notre ami fait peu cas de toute approche commerciale fondée sur une étude quelque peu rationnelle du marché. Il se fie plutôt à son flair, et surtout à la baraka, en particulier celle qu’aide une multiplication des mises.
Autant dire que le portable va tout à fait dans le sens des business plans de Bouchta.
Cette trouvaille lui permet d’abord d’acquérir un statut d’indépendance par rapport au gérant du café. Mieux encore, ce dernier n’est pas à l’abri d’une panne de son téléphone fixe, auquel cas il deviendrait l’obligé de Bouchta pour recevoir des appels téléphoniques.
Ensuite, grâce à la technique du “ bip ”, Bouchta obtient deux avantages de taille : il réduit son budget Communications, mais, surtout, il possède un indicateur fiable de l’acuité du besoin de son correspondant et, de là, de son degré de sérieux.
Le plus dur fut sans doute la perspective de devoir débourser mille dirhams pour l’achat du “ pack ”. Mais les campagnes de promotion lancées par les opérateurs de télécommunication ont tempéré ses craintes financières.
S’il est parcimonieux et ultra sélectif sur les appels qu’il doit effectuer, Bouchta a un souci plus grand encore : il guette avec angoisse la date d’expiration de sa carte prépayée, ce jour où il ne pourra même plus recevoir de communication, et devra régresser dans ses relations avec le gérant du café.
Il est dès lors décidé à rentabiliser au maximum cet outil.
Il s’est alors lancé dans une opération de mise à jour systématique de ses contacts et prospects: donner, de vive voix s’entend, son numéro de téléphone aux plus grand nombre possible de connaissances, tout en évitant le n’importe qui. Selon lui, la sélection se fera toute seule. L’étape suivante consistera à mémoriser en priorité sur son portable les coordonnées de ceux qui l’ont appelé.
Le voici désormais équipé.
Il a ressenti à cet égard qu’il faisait un peu moins semsar. Il pose son appareil sur la table, à côté de sa boisson et de son paquet de cigarettes, et attend, confiant dans sa bonne étoile, l’arrivée des clients et contacts. De même, il porte de moins en moins la jellaba, car il s’est procuré un étui qu’il porte à la ceinture, et qu’il tient à montrer.
Lorsqu’il arrive à mettre la main sur les deux parties en quête de rencontre immobilière, Bouchta devient fébrile. Il est tout miel avec l’un et l’autre, vantant les atouts de l’appartement, de même que les qualités humaines et financières du demandeur. Il incite l’un et l’autre à effectuer une visite des lieux, qui “ ne coûte rien ”. Une fois in situ, il fait comme chez lui, invitant le visiteur à regarder partout, y compris lorsque les occupants sont présents. Devant l’éventuel froncement de sourcils du maître des lieux, notamment du fait de la présence de sa moitié, Bouchta a une réplique imparable : “  Nous sommes tous frères, n’est ce pas ? Mes hommages, Madame ”. 
A l’entendre, tous les appartements, toutes les maisons et toutes les villas sont des coups de fusil, à la fois pour les acquéreurs et pour les vendeurs.
Bouchta fait tout son possible pour que la première rencontre soit la dernière, et invite tout un chacun à “ se faire comprendre ” de l’autre, autrement dit à pré-conclure, prélude à la vente définitive. Considérant son intervention comme une action d’amour charitable, ce sont naturellement les préliminaires qui sont les plus importants, car lorsqu’ils sont réussis, ils ouvrent la voie au versement d’arrhes, moment émouvant s’il en est, et acte crucial pour Bouchta. C’est à cette occasion qu’il est censé empocher sa commission (en double exemplaire bien sûr), ce qui est également censé mettre fin à sa mission.
En homme lucide et prudent, il s’adressera d’abord, en off, au vendeur (ou au loueur) car c’est lui qui “ fait rentrer l’argent ”. Celui qui “ fait sortir l’argent ”, en principe le personnage à plaindre (comme s’il n’avait rein reçu en contre partie), sera approché plus tard, redevable qu’il est d’une commission légèrement inférieure à celle versée par le cocontractant.
Avec le vendeur, Bouchta insistera sur le temps record mis à trouver l’acheteur, et sur le prix forcément intéressant qu’il a réussi à lui arracher. Quant à l’acquéreur, il le félicitera pour son goût et sa perspicacité, et mettra en avant l’excellent rapport qualité-prix de l’objet acquis.
À partir de cet instant, Bouchta ne s’estime plus concerné par l’affaire. Pour précisément respecter les valeurs de fraternité et d’amitié, il revendique un statut de neutralité, sinon d’extraterritorialité, à effet immédiat. Il a rendu service, mis en relation deux adultes instruits et aguerris, qui savent ce qu’ils font et ce qu’ils veulent. Et d’évoquer la comparaison avec les annonces presse : “ A t-on jamais poursuivi un journal en cas d’erreur sur la substance ou sur l’objet d’un bien mis en vente ? Eh bien moi c’est comme un journal, sauf qu’en plus je me décarcasse à rechercher l’autre partie au contrat... ”
Il arrive cependant qu’au moment de passer à la caisse, un client se rétracte, prétextant soit le fait qu’il est immoral de toucher de l’argent chez les deux parties, soit qu’il découvre que, finalement, le prix est inférieur ou supérieur à celui du marché, selon le cas.
Travaillant dans l’informel, Bouchta se voit interdire tout recours officiel, ce que ne manquent pas d’ailleurs d’exploiter un certain nombre de ceux qui, au départ, avaient juré à notre homme une fraternité indéfectible. Des renégats en somme, car tout est personnalisé...
Sa seule issue réside dans l’attendrissement du récalcitrant, soit directement, soit par un tiers, exercice où seront invoqués tour à tour l’humanité, le patriotisme, la foi musulmane, le sens de l’honneur masculin, l’amitié, la fraternité. Quand aucun de ces arguments ne semble atteindre ce cœur de pierre, Bouchta tente une menace teintée de fatalisme : “ Souviens toi que la terre est ronde ”, pour signifier que, peut-être un jour, non pas que l’indélicat puisse se retrouver semsar et que par l’effet d’une justice immanente il goûtera aux affres du revirement d’un client, mais plutôt que, toujours selon le principe d’immanence, mais d’une portée beaucoup plus large, il sera puni d’une manière ou d’une autre. Le but est à l’évidence de marquer l’esprit du filou, de le culpabiliser, et de l’amener, à chaque difficulté dans sa vie, à se souvenir que, tel un oracle, Bouchta avait parlé... Il garde ainsi l’espoir que, taraudé par le remords, et désireux de se défaire de cette malédiction, l’impénitent se repentira, et, surtout, rendra son dû à un Bouchta reconnaissant, qui aura déjà pardonné...
Car Bouchta n’est pas rancunier.  Il est l’ami et le frère de tout le monde.

Khalid Amaly



 

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