H. est un dandy « bidaoui ». Tiraillé par le démon du jeu, comme d’autres le sont par celui de la chair, de l’enivrement, du pouvoir ou des Pokémon (chacun sa drogue), H. se réunit aussi souvent qu’il le peut avec des amis, autour d’une table et de 32 cartes, pour donner libre cours à sa passion : le poker. Les nombreux parieurs du Maroc d’en bas s’amusent comme ils peuvent en misant des clopinettes sur des parties de « ronda », de « tuti », de rami... jouées à la va-vite dans une cage d’escalier ou à la lueur d’un lampadaire municipal.
H., lui, et tous les « pincés » du poker appartiennent, en règle générale, aux couches aisées de la société, et vivent plus confortablement leur passion, de facto. D’après H., une partie de poker qui se respecte est généralement indissociable d’une belle atmosphère, d’un bon bourbon...
Musulman non pratiquant, il sait qu’il transgresse les préceptes divins en misant de l’argent sur des parties de cartes. « Mais je ne mise jamais très gros. Pas de quoi faire tout un plat. Et puis, il arrive que je m’abstienne de jouer, des jours durant. En fait, je suis accro, mais je me soigne », indique ce trentenaire bien en chair.
Tout de même, il fréquente assidûment les maisons de jeux du Royaume et a même déjà séjourné et flambé à Las Vegas, à maintes reprises, lorsqu’il poursuivait son « Bachelor » (Bac+4) aux « States », en Californie, plus précisément, à deux pas du « lieu saint » des flambeurs de tous bords. Et, en guise de train-train quotidien, en compagnie de trois partenaires de jeu (un copain d’enfance et deux relations professionnelles en passe de devenir de vrais amis ; le poker, ça crée des liens), il guette, traque la main qui tue, la combinaison qui rafle tout ; pourquoi pas la quinte royale, ce Graal des joueurs de poker ?
Quand on aime, on ne compte pas !
Evidemment, lorsque H. entendit dire, durant une partie anodine, qu’un tournoi de poker généreusement doté (450.000 DH répartis en trois prix) était programmé à l’hôtel Mövenpick, il se frotta énergiquement les oreilles, tout d’abord. Il respira d’aise, ensuite, lorsqu’il fut persuadé qu’il n’avait pas été frappé du syndrome « Jeanne d’Arc », qu’il n’entendait pas des voix. Puis, dans son for intérieur, sans mot dire aux joueurs qui l’entouraient, il prit la décision solennelle d’appeler l’hôtel Mövenpick, dès le lendemain aux aurores, et de s’acquitter, sans tergiverser, des frais de participation au tournoi, fixés à 10.000 DH. Quand on aime, on ne compte pas !
« Pour ce prix-là, les participants sont conviés à passer deux nuitées à l’hôtel, un 5 étoiles A, en chambre double, petit-déjeuner compris, ainsi qu’à deux dîners au casino. Ils reçoivent, en outre, l’équivalent de 10.000 DH en jetons. Tout bien pesé, le week-end qui se profile a tout l’air d’être une bonne affaire », explique H., tout excité.
Depuis qu’il a eu vent de l’organisation du tournoi, H. a le tournis. « Le vainqueur du tournoi empochera la bagatelle de 300.000 DH, le second percevra 100.000 DH et une troisième personne encaissera 50.000 DH. Je ne cracherais pas sur de telles sommes, mais ce qui m’importe avant tout, en tant qu’amoureux du jeu, c’est de prouver que je peux tenir la dragée haute à des joueurs internationaux. J’ai entendu dire qu’une belle brochette de professionnels du poker prendra part à ce tournoi. J’ai hâte de leur prouver qu’un simple amateur peut rivaliser avec eux », martèle-t-il.
Préparatifs et pression
Mercredi 8 octobre, 20h00. A 72 heures du déroulement du tournoi dans la ville du Détroit, H. sent monter la pression. Il a fini par dévoiler à ses amis (ses partenaires de jeu) son intention de prendre part au poker organisé par le Mövenpick, et est attablé avec eux, à réviser ses gammes.
Akram, que ses amis présentent comme le joueur le plus accompli de la bande (et qui aurait participé au tournoi s’il ne traversait une mauvaise passe financière ; une dette de jeu), joue au coach. Il tente de décortiquer le jeu de H. : « Reste impassible, que ton jeu soit splendide ou détestable. Ne cligne surtout pas des yeux. Tu le fais tout le temps lorsque ton jeu ne vaut rien, sans t’en rendre compte certainement. C’est, en partie, grâce à ça que je te plume à tout bout de champ ».
Jusqu’à 23 heures 30, inlassablement, H., Akram et les autres auront joué une cinquantaine de parties d’entraînement (sans enjeu). Et, avant de se quitter, tous auront convenu de se retrouver le lendemain, à la même heure, pour peaufiner la stratégie de jeu de leur flambeur d’ami. Sur le palier de l’appartement du centre ville dans lequel H. et sa bande se consacrent régulièrement à leur violon d’Ingres, le poker, H. fait remarquer à ses « sparring-partners » qu’ils auront dorénavant bien du mal à jouer ensemble, étant donné qu’aucun d’entre eux n’ignore plus rien de son jeu, de la stratégie qu’il emploie, des tics qui le saisissent en fonction de la qualité de son jeu. « De toute façon, réplique Akram, nous ne jouions jamais de grandes sommes et ne progressions plus. Il était temps que nous dégotions de nouveaux adversaires ». Cette bande de joueurs n’aura pas grand-peine à trouver des partenaires de jeu, les aficionados du poker étant légion à Casablanca et dans les autres villes du royaume.
Jour J. Selon H., qui m’appelle de Tanger, le tournoi a attiré de nombreux amateurs du genre, nationaux et étrangers, et l’ambiance qui y régnait, avant que les choses sérieuses ne débutent, était magique. « Cela fait vraiment plaisir d’être entouré d’innombrables personnes de toutes les nationalités partageant la même passion. Durant tout le week-end, je vais faire partie du gotha des joueurs de poker. Ça me rappelle trop l’ambiance des casinos de Vegas », s’enthousiasme-t-il.
Le Kid de Tanger
Bien qu’il n’ait pas réussi à inquiéter, comme il l’entendait, les professionnels qui ont fait le déplacement à Tanger, bien qu’il se soit fait éliminer prématurément, H. ne regrette pas le moindre centime de la somme qu’il a sacrifiée sur l’autel du poker. « Si c’était à refaire, je n’hésiterais pas une seule seconde », ajoute-t-il.
Fair-play, H. admet que le niveau était beaucoup trop élevé lors du tournoi. Les conseils de ses potes ne lui auront pas servi à grand-chose. « Je me suis notamment cassé les dents face à un gars qui doit être extra-lucide ; je n’ai pas pu le bluffer une seule fois, même lorsque je m’efforçais de ne pas ciller. Par ailleurs, cet adversaire redoutable avait une chance de cocu. Très souvent servi au départ, il relançait sans cesse, et ceux qui ne se couchaient pas s’inclinaient devant ses combinaisons en béton. En quelques parties, il a sorti un nombre impressionnant de suites, de couleurs, ainsi qu’un full de Dames par les 8, et même un carré de 10. Manquait plus qu’il nous sorte une quinte flush ! J’avais l’air malin avec mes paires et brelans malingres », marmonne-t-il.
H. explique s’être isolé, un temps, dans sa chambre, pour cuver son élimination expéditive : « Je m’en voulais de n’avoir pas été en mesure de défendre mes chances. J’ai ressenti le besoin d’appeler chacun de mes potes du poker, de leur faire part de ma désillusion. Ils m’ont remonté le moral, m’ont dit qu’ils avaient organisé une petite veillée pour mon retour à Casa et que deux collègues d’Akram, des novices qui misent gros, allaient se joindre à nous ».
Plein aux as, H. ne semble pas se soucier du million de centimes volatilisé. De retour au bercail, il semble même être pleinement satisfait de son trip tangérois. Lors de la soirée poker promise par ses partenaires de jeu, après s’être appliqué à détrousser, dans les règles de « l’art-naque », les pigeons levés par Akram, H. énonce à ses acolytes le plan qui a germé dans sa tête durant son retour à Casa : « Vous vous souvenez de mes anciennes cartes de crédit ? Elles sont encore valides et contiennent quelque chose comme 2.000 $US. Dès demain, « je nous inscris » tous dans tous les sites de poker en ligne du web. Dorénavant, au lieu de jouer entre nous, à nous plumer les uns les autres, au gré du hasard, je vous propose de nous mesurer à tous les mordus de poker de la planète. C’est pas beau, la mondialisation du jeu ? ».
H., Akram et les autres sont de véritables « gamblers », des endurcis. Ils sont, sans cesse, à la recherche de nouveaux partenaires, de nouvelles situations de jeu, de nouvelles sensations. Ils sont toujours prêts à en raquer davantage (2.000 dollars, juste après avoir dilapidé 10.000 dirhams, dans le cas de H.) pour obtenir ce qu’ils poursuivent en jouant : l’adrénaline, le sentiment d’importance (illusoire) que confère la mise en jeu de sommes conséquentes ou encore la quintessence, la quinte royale - semblable, au plan du poker, à la cagnotte du Loto.
Comme les drogues les plus pernicieuses, les usagers du poker ne doivent pas décrocher facilement. Qui sait ce que l’avenir réserve à H. et à ses potes ? Iraient-ils jusqu’à jouer, un jour, leur dernière chemise ? Le cas d’Akram, criblé de dettes, mais qui ne peut s’empêcher de jouer tous les jours de petites sommes, « pour se refaire, dit-il », semble indiquer que oui! Certains vont jusqu’à dire qu’une partie de Poker reste la chose la plus violente et dangereuse que l’on puisse faire assis.
M.L.
(*) Joueurs, parieurs
Les bases du jeu
Si vous êtes néophyte, la première chose à faire est d’apprendre l’ordre des combinaisons gagnantes au poker. La quinte flush royale est la Rolls-Royce des combinaisons, talonnée de près par la quinte flush. Viennent ensuite, le carré, le full, la couleur, la suite, le brelan, la double paire, et, enfin, la paire (la 4L du poker, en quelque sorte).
Les variantes du poker ouvert qui ont cours, de nos jours, au Maroc et ailleurs, sont au nombre de trois. Il s’agit de la Texas Hold’em, l’Omaha, la 7-Card Stud, pour ne citer que les plus usitées d’entre elles.
La Texas Hold’em est la variante la plus utilisée. C’est cette version qui a cours, chaque année à Las Vegas, lors de la finale des championnats du monde de poker. C’est cette même variante qui a été retenue pour le tournoi international organisé par l’hôtel Mövenpick