Lors du très fringant festival du cinéma de Marrakech, la présence d’Amitabh Bachchan, le Brando indien, a éclipsé, dans les rangs de la population locale, celle d’Oliver Stone, Ridley Scott ou encore Alain Delon. L’ego notoire de la plus belle gueule du cinéma français a dû en prendre un coup ! “ Alain Delon trouve cela fâcheux ”, a dû penser Alain Delon, qui parle et pense souvent à la troisième personne du singulier !
Certes, la gentry, la crème, dans les endroits hype de Marrakech, plus que jamais base arrière du show-biz - parisien notamment -, s’est délectée de la compagnie des Baye, Irons, Taghmaoui, El Maleh, Zem, Farrell... Mais, la plèbe, le (ou la) Marrakchi(a) d’en bas, celui (ou celle) qui trime comme Stakhanov sous amphétamines pour quasi que dalle, s’en tamponnait (visiblement) le coquillard des “ people ” occidentaux et n’avait d’yeux que pour ceux du cinéma indien.
Il faut comprendre que les cinémas Rif ou Essaada, parmi les plus courus de la Perle du Sud, doivent leur taux de fréquentation en béton à la programmation de films indiens, essentiellement ; assurément pas à l’état des salles ou de la qualité de la projection ou de l’acoustique !
Marrakashmir
Samedi 18 octobre. 22 heures 30. Un Marrakchi pur sucre, la trentaine, s’apprête à s’engouffrer dans la nébulosité de la salle du Rif, véritable temple élevé, à Marrakech, à la gloire de la culture indienne. Abderrazak, le “ bahjaoui ” en question, est gardien de nuit, cinéphile, et polyglotte. En effet, outre les trois idiomes du Royaume - le tamazight, l’arabe et le français -, il domine apparemment le hindi, eu égard, dit-il, à tous les opus qu’il a visionnés en version originale depuis le temps qu’il en pince pour le cinéma indien (25 ans, au bas mot). Flash-back (une heure plus tôt) :
Abderrazak est, selon des jeunes riverains du quartier où il travaille (Daoudiate, à deux pas du cinéma Rif), l’expert absolu en matière de 7ème art indien. “ Il est respecté par les amateurs du genre, ne rate aucun film programmé à Marrakech. Il travaille de 19 heures à 7 heures du matin, et se fait régulièrement remplacer par son frère pour assister aux séances de nuit des différents cinémas. Il serait certainement enchanté de faire un brin de conversation avec toi ”, estime un “ ouled lhouma ” qui jouait au foot et qui ne trouve aucune objection à faire faux-bond à ses coéquipiers pour me conduire chez ce “ Toscan du Plantier ” de la production cinématographique indienne – moyennant quelques piécettes.
Flatté d’avoir été dépeint comme étant une bible vivante du cinéma indien et de susciter, en tant que tel, l’intérêt de la presse nationale, Abderrazak rechigne pourtant à partager sa science. “ Je dois absolument aller voir un petit bijou de film ; là, tout de suite; peut-être serais-je libre tout à l’heure, après ma séance ciné ”, se défile-t-il. Je lui explique que je suis disposé à l’y accompagner. Il bredouille quelque chose dans sa barbe, semble contrarié par ma proposition, mais finit par acquiescer. Fondu enchaîné...
Retour au cinéma Rif. 22 heures 30, donc. Deux films à l’affiche : un Jet-li (sorte de Bruce Lee revisité) en première partie, et le clou du spectacle ensuite, “ Saathiya ”) ; l’objet de la présence d’Abderrazak. Il a sciemment fait l’impasse sur le premier film, comme à son habitude (la séance de nuit du Rif débute à 20h45). Dans la salle bondée et attentive, il se fait muet comme une tombe, malgré mes questions pressantes (qui engendrent à tous les coups un déluge de “ chut ” indignés) sur tout ce qui a trait au cinéma indien.
Chorégraphies et autres clowneries
Le silence religieux qui règne alentour n’est rompu que lorsque débutent les inévitables (et affreusement kitsch) scènes de “ cantiques ” et de farandoles orientales. Un souk du diable s’improvise alors, et il est difficile de ne pas se faire piétiner les pattes par les zouaves que les voix de rossignols et les pas et déhanchements “ made in India ” transportent, déchaînent, font quasiment entrer en transe. Lors de telles scènes, même Abderrazak, plutôt introverti, limite ours, bondit de son siège et se trémousse légèrement en claquant des doigts et en poussant la chansonnette.
Les drôleries chorégraphiques indiennes ont le mérite de débrider Abderrazak, de le rendre plus loquace. Selon lui, la danse et le chant sont une pierre angulaire du cinéma indien. Ce sont deux arts majeurs au service du 7ème art. “ Ces derniers temps, quelques réalisateurs indiens tournent le dos aux comédies musicales, préférant proposer des films occidentalisés, peu empreints de la culture traditionnelle de leur pays. A ces ersatz des films d’action américains, sortes de Rambo du pauvre, je préfère les bons vieux classiques, qui font la part belle au folklore indien, le plus élaboré de toute la planète ”, précise-t-il en gardant les yeux rivés sur l’écran.
Ce n’est qu’une fois le film achevé (à 2 heures du matin quasiment !) que mon interlocuteur, qui a repris du service, s’attelle à livrer, enfin, son savoir sur le cinéma indien et son rayonnement au Maroc : “ Comme moi, la plupart des 200 cinéphiles que contenait le cinéma Rif ce soir a, sans doute, approché ou essayé d’approcher Amitabh Bachchan durant son séjour parmi nous. Des centaines de gars collaient littéralement à ses basques, partout dans Marrakech. Le festival du film est une bénédiction. Il permet à tant de gens de matérialiser leurs rêves ! L’année dernière, les organisateurs ont invité Amir Khan, le tombeur du cinéma indien. Cette année, on a eu droit à du très lourd : Shashi Kapoor, fils de Raj Kapoor, la première grande star du cinéma indien, et le poète (c’est le surnom que tous ses inconditionnels donnent à Bachchan, en souvenir d’un de ses rôles). Sérieusement, on ne peut qu’être reconnaissant. Longue vie au festival de Marrakech ! ”.
Selon lui, les quartiers populaires de Marrakech croulent de personnes qui partagent sa passion. Il dit même connaître des énergumènes qui se coiffent et s’habillent à la mode du cinéma indien des années 70. Pantalons pattes d’éph, chemises bariolées à col démesuré, et tout le bataclan. De même, il existerait des coiffeurs spécialisés en “coupes indiennes”. “Et puis, il serait intéressant de conduire une étude afin de déterminer le nombre de personnes qui ont des notions de hindi plus ou moins approfondies. Personnellement, je connais plein de gars avec lesquels je ne parle qu’en indien”, assure Abderrazak.
Casalcutta
Si Marrakech semble être la capitale de l’Inde au Maroc, Casablanca n’est pas en reste. Plusieurs salles de cinéma de la capitale économique ne programment que des films “ bollywoodiens ”, les dernières productions indiennes sont disponibles à Derb Ghallef (CD piratés n’excédant pas 20 DH), et les clients ne manquent pas, à en croire un étalagiste de ce marché aux puces.
Dimanche 18 octobre, 15h30. Dans cette gargote de Derb Soltane, où tout, de la déco au service, en passant par les consommations, ne vaut pas une roupie (la monnaie indienne), les clients semblent vivre à l’heure de l’Asie méridionale, du pays du Gange, de Bouddha, du Mahatma, et de Bollywood, évidemment. Ici, la culture indienne, le cinéma, en premier lieu, vit, se vit, se transmet.
Ce café, où pèse, comme un couvercle, un brouillard bas et lourd de fumée de haschich, jouxte un des premiers cinémas de Casablanca à avoir projeté des longs-métrages indiens, le très délabré Mauritania. Les clients du café sont, en règle générale, des habitués du ciné voisin. Ils y viennent pour discuter du dernier Amir Khan, par exemple, en fumant un dernier joint (pour la route) ou bien alors pour jouer aux prolongations après une bonne séance de cinéma, en suivant, sur le poste de télé “ fatigué ” de ce boui-boui sans nom, films et clips indiens. Insatiables cinéphiles !
Grâce au piratage des bouquets numériques, nos concitoyens que le cinéma “ bollywoodien ” passionne jouissent depuis peu d’une palanquée de chaînes indiennes. “ B4U (prononcer “ before you”, ndlr), par exemple, passe quatre films par jour, en moyenne. C’est la chaîne favorite de mes clients parce qu’elle diffuse de nombreux classiques ”, indique le proprio de l’endroit.
C’est le caissier du cinéma Mauritania, client indécrottable de ce café où mes poumons commencent à lâcher (trop de relents du Rif ; la région et non pas le cinéma !), qui m’a indiqué l’endroit où je trouverai l’alter ego “ bidaoui ” d’Abderazak. “ C’est un jeune homme connu de tous les employés de cinémas de Casa qui sont spécialisés dans les films indiens. Cela fait plus de dix ans que je le connais. Il habite au centre ville. J’ignore son adresse exacte, mais je connais son prénom, son nom de famille et les endroits où il traîne en général. Il devrait être facile de le dénicher”, renseigne-t-il.
Trouver Aziz, le “cinématologue” en question, n’a pas posé de problèmes. Le faire parler non plus. Il se souvient avoir vu son premier film au milieu des années 80. “A l’époque, les amateurs du genre n’étaient pas nombreux, surtout parmi la jeunesse, qui était plutôt branchée Jackie Chan ou Sylvester Stallone. Ceux qui ne connaissaient pas le cinéma indien considéraient ceux qui s’y intéressaient comme des tarés. En fait, cet art ne s’est popularisé à Casablanca qu’en 96, grâce au cinéma Rif (même raison sociale que le cinéma de Marrakech, mais qui en est totalement indépendant, ndlr), qui a projeté cette année-là “Laachek El Majnoun” (l’amoureux fou), le Love Story indien”, renseigne Aziz, qui nous ouvre les portes de son appartement, véritable nid de collectionneur - avec tous les posters et affichettes de films et de stars du show-biz indien qu’il recèle. S’il n’est plus aussi fan qu’à ses débuts, Aziz n’en demeure pas moins incollable sur tout ce qui est relatif au cinéma indien.
Reliques
Selon lui, un passionné ne peut vivre sa passion comme il se doit, ici-bas. “ C’est vrai qu’une flopée de cinémas programment régulièrement des films indiens, admet-il, mais les inconditionnels déplorent le manque de revues et d’ouvrages consacrés à Bollywood. La seule revue qui traite ce sujet s’appelle “ Stardust ”, n’est disponible que sur le marché de l’occasion, et se négocie aux alentours de 40 DH, une fortune pour l’écrasante majorité des amateurs des films indiens, qui n’ont souvent pas une thune en poche ”.
Aziz est très fier de ses reliques (et il y a de quoi !). Il exhibe ses posters de toutes les tailles (dont certains lui ont été donnés ou vendus par des employés de ciné) et sa centaine d’affichettes, citent, en hindi, les noms des films les plus mythiques : “ Dosti ” (amitié), “ Aa Gale Lagjaa ” (étreins-moi), “ Sholay ” (le flambeau), Del Topagalhi…, et semblent intarissable lorsqu’il s’agit d’encenser les stars du cinéma indien ou encore de démontrer l’étendue de leur notoriété au Maroc.
S’il en avait les moyens, Aziz aurait probablement ouvert un ciné-shop, un ciné-club ou une vidéothèque spécialisés dans le 7ème art indien tant il semble baigner dans le bonheur lorsqu’il pérore sur le cinéma indien. “ Je suis certain que ce marché est porteur, même si ce sont généralement des gamins des quartiers populaires qui s’intéressent au cinéma indien. Je me rappelle que tout le monde dévorait, jadis, les colonnes vertes d’Achark Al Awsat à la recherche des derniers potins en provenance de Bombay. Je ne sais pas pourquoi les responsables de ce quotidien arabophone ont renoncé, depuis un certain moment, à renseigner les aficionados du cinéma indien ? Il est fort à parier que ses ventes ont dû s’en ressentir ! ”, suppute-t-il.
Abderrazak ou Aziz ne sont pas des cas isolés de mordus du 7ème art. A Marrakech, Casa, et dans tous les patelins du Royaume qui disposent d’au moins une salle de cinéma programmant des longs-métrages indiens, nombreux sont ceux que ce cinéma - certes très fécond, mais tout de même trop caricatural, atrocement manichéen, outrageusement “ baroque ” et pittoresque – captive. D’après Aziz, le public arabe accorde une grande importance au cinéma indien. “ Même le public occidental commence à l’apprécier à sa juste valeur ”, renchérit-il.
Qui sait ? Peut-être qu’un jour, en France, par exemple, à l’image de ce qui a cours aujourd’hui au Maroc, des gavroches des “ técis ” de la banlieue de Paname s’habilleront et se coifferont à l’indienne, prendront le RER pour aller voir le dernier Amir Khan ou le dernier Kajol – la femme fatale du cinéma indien – en version originale à Gaumont, sur les Champs, et s’adresseront au caissier du cinéma en hindi lorsqu’ils voudront s’acquitter du prix du billet ? Peut-être que les CD piratés se vendront sous le manteau comme des petits pains dans le Subway new-yorkais, par exemple ? Peut-être qu’Amitabh Bachchan provoquera des émeutes à Cannes, L.A., Venise ou encore Berlin, lors des grandes messes du cinéma international, et qu’il y raflera respectivement la Palme, l’Oscar, le Lion et l’Ours. A voir la portée de la pénétration de la culture indienne au Maroc à travers son cinéma, rien ne semble en mesure d’arrêter Bollywood.
Mehdi Laaboudi