Installé dans le bus bourré de journalistes marocains et hexagonaux, j’ai comme qui dirait un bon feeling concernant l’excursion en car que les responsables de la RAM et de l’ONMT ont organisée. Le guide qui nous accompagne a les cheveux longs (et grisonnants) et une dégaine de hippie, ce qui est une bonne chose. Cela signifie qu’il a possiblement connu, vécu, le Tanger du bon vieux temps, celui des Paul Bowles, Jack Kerouac, Rolling Stones… Il ne devrait donc pas nous faire subir un circuit aseptisé et ennuyeux (genre : à votre droite, la Légation américaine, à votre gauche le Grand Socco, le Petit Socco, la Casbah, le Musée Forbes...).
Il est 13 heures et des poussières en ce samedi 13 septembre et la première étape de notre itinéraire est “Le Mirage Club”, un site splendide, situé à quelques encablures seulement des fameuses grottes d’Hercule, et où il est prévu que nous déjeunions. Ce complexe, qui affiche des prix qui ruineraient Crésus – un Bungalow senior/suite de luxe y coûtant la bagatelle de 6.000 DH en basse saison et 8.000 DH en haute saison, dispose de 25 résidences de luxe, jouissant toutes d’une vue imprenable sur la côte méditerranée. Malgré ses tarifs astronomiques, l’hôtel doit jouir d’un rapport prix-prestation honnête, eu égard au luxe, au calme et à la volupté qui le caractérisent.
Du luxe au “pop”, rien n’est à jeter!
Afin de ne pas verser davantage dans l’apologie, il suffit sans doute de dire que le très sérieux Vogue, le magazine de mode (américain, mais qui possède des antennes dans une multitude de pays) le plus vendu dans le monde, a choisi Le Mirage parmi les 3 plus beaux hôtels du Maroc. Et c’est le seul d’entre ces lauréats à se situer en front de mer, tiennent à préciser les responsables de cet établissement de caractère. Elle est à combien, la cagnotte du Loto ?
Les grottes d’Hercule se nomment ainsi, du nom du demi-dieu romain (apparenté à l’Héraclès grec, fils de Zeus) qui y aurait séjourné avant d’accomplir un de ses douze travaux.
S’il est improbable qu’Hercule ait existé, des vestiges préhistoriques ont tout de même été trouvés dans ces cavités naturelles, creusées par la houle dans la falaise. Selon notre accompagnateur à la crinière d’argent, les groupes de babas cool qui pullulaient à Tanger dans les années soixante appréciaient particulièrement ce coin tranquille, “ roots ” et “ space ”.
Après l’Histoire, place aux affaires. Du fait de sa position stratégique, aux portes de l’Europe, Tanger a toujours eu une vocation commerciale. Opérationnelle depuis quelques années, la zone franche de la plus septentrionale des villes du Royaume a attiré 200 groupes et entreprises internationaux.
Étalée sur 345 hectares, La zone franche de Tanger offre des terrains viabilisés et aménagés destinés à l’exercice d’activités exportatrices industrielles, commerciales et de services, ainsi qu’une batterie d’exonérations et d’avantages fiscaux qui en font un pôle économique des plus attrayants. Notre guide “soixante-huitard”, prolixe tout à l’heure, n’est pas à son avantage durant la visite de la zone franche. Lâchant nonchalamment des bribes d’informations, il est fort à parier que, durant ses absences, il doit songer à d’autres endroits “d’El Alia”, moins mercantiles, plus doux et spirituels. Vraisemblablement, les journalistes-touristes également, même ceux qui sont pourtant spécialisés dans l’information économique. Certains d’entre eux piquent même des sommes durant la visite de la zone franche !
En fait, même si la Silicon Valley venait à être transférée, comme par enchantement, de la périphérie de San Francisco à celle de Tanger, il va sans dire qu’à moins d’être programmeur ou webmaster au chômage, les sites culturels et historiques de Tanger demeureront le fer de lance de l’envoûtement que cette ville suscite.
La dernière étape de ce circuit, l’endroit où notre guide semble le plus dans son élément, comme un poisson frétillant d’allégresse dans l’eau, est le café Hafa (la falaise), moins confortable, certes, que Le Mirage, mais où l’on se sent tellement bien !
La valse interminable des car-ferries
Il s’agit d’un lieu populaire, disposant de jardins en terrasse où sont éparpillées, sur plusieurs niveaux, tables et chaises claudicantes et d’un autre temps. Ici, “ un atai nigrou be naanaa ” (un thé à la menthe et au Lipton), la boisson-phare du coin, ne coûte que 5 DH, est excellent, et est servi avec le sourire. Sandwichs et “ bissaras ” (purée de fèves à l’huile d’olive) sont proposés à des prix avoisinants. Le tout est proprement délicieux !
“ El Hafa fut l’endroit favori d’un grand homme, l’Américain Paul Bowles, auteur de “ Un thé au Sahara ” notamment, qui vécut quarante ans durant à Tanger, avant de trépasser. Aujourd’hui, les jeunes de tous les horizons, riches et pauvres, nationaux et étrangers, viennent y contempler le panorama (du café peut être distinguée très distinctement la côte espagnole, voire même certains détails de la ville de Tarifa, lorsque le temps est particulièrement dégagé, NDLR) ”, précise le baba cool qui nous sert de guide. Le voilà qui se fait soudain plus audible!
Il est à noter, par ailleurs, que tous ceux qui rêvent d’Europe, d’Eldorado et de pateras viennent y contempler les allers-retours incessants des car-ferries qui relient les deux rives de Mare Nostrum!
El Hafa se prête admirablement à la rêverie. Surtout que, comme un peu partout dans les salons de thé populaires des provinces du Nord, d’ailleurs, ceux qui le souhaitent peuvent y savourer discrètement les plantes de la région!
Je sais, c’est pas très légal, mais ceci en a toujours été ainsi là-bas. Que voulez-vous ? Les nombreux touristes étrangers inconditionnels d’El Hafa ne comprendraient pas qu’on leur ôte le bonheur de se griller gentiment les neurones devant l’un des panoramas les plus adorables du pays!
Nichée sur les hauteurs de Marshan (le quartier des villas de la jet-set internationale de l’entre-deux guerres), El Hafa est un monument de Tanger. Du vrai Tanger; pas de celui des quartiers périphériques que l’exode rural, quarante années de négligence politique et autant d’automnes (pas de printemps, car ces années-là sont mornes) de “narcotrafic” ont enfantés. El Hafa et tout le “Tanger historique” peuvent jouer un rôle déterminant dans l’accomplissement de la “Vision 2010”.
Il faut juste épousseter le tout, mettre à niveau, créer de la richesse, ainsi que des infrastructures dignes du passé glorieux de la ville, y organiser un maximum d’initiative de l’acabit de celle prise par la RAM la semaine dernière… La quinzaine de journalistes français ont été tout naturellement subjugués par la beauté de Tanger et de ses environs. Si jamais cette ville venait à recouvrir son luxe d’antan, les 10 millions de touristes convoités par tout le Royaume seraient probablement tous en file indienne devant le porche de l’hôtel Le Mirage (leurs cartes de crédit en main) ou les machines à sous du casino babylonien du non moins babylonien hôtel Movenpick. Et tous les rêveurs parmi ces 10.000.000 d’hôtes, et tous les néo-hippies de la planète, convoiteraient fiévreusement un bout de chaise branlante du café Hafa. Tanger, plus belle ville du plus beau pays du monde ?
M.L.