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La vieille dame et la rue

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N.B. : Le présent article n’aspire pas à culpabiliser tous ceux qui ont passé de douces vacances à Marbella, Ibiza…

Depuis début août, les riverains du boulevard du 11 Janvier et de ses alentours la côtoient tous les jours, et les plus humains d’entre eux (qui se comptent sur les doigts de la main) lui fournissent quotidiennement monnaie et pitance, afin de l’aider à surmonter la mauvaise passe, le sale pétrin dans lesquels elle se trouve.
C’est que la misérable en question n’a pas toujours été une SDF. Il y a un peu plus d’un mois, elle vivait encore dans un appartement. "C’était la belle époque", se souvient-elle. "Dans cette rue même, j’ai vécu de longues années chez ma patronne, dans un appartement confortable. Nous avions à peu près le même âge et, en plus de lui tenir compagnie, je m’occupais du ménage, de la cuisine… Mais, parce que je vieillissais et que les pépins de santé me rendaient moins alerte et moins énergique, celle que je considérais jusque-là comme ma bienfaitrice a durci son attitude à mon égard. Elle n’en ratait plus une pour m’humilier. Un jour, sans crier gare, elle me signifia que j’étais devenue indésirable chez elle, que je devais trouver, sans plus tarder, un autre gîte", explique-t-elle, dépitée.
Un mois déjà que la pauvre vieille campe dans la rue, en face d’un bar-restaurant. Elle qui avoue avoir toujours ressenti une profonde anxiété lorsqu’elle se retrouvait nez à nez avec un chien a, depuis, appris à coexister avec eux. "Les chiens de la rue sont comme moi, personne n’en veut. Alors, entre indésirables, on a appris à se connaître et à s’apprécier", estime-t-elle. Débarrassée de cette phobie, la pauvre vieille n’en demeure pas moins sujette à d’autres craintes. La rue est un environnement terrible, peuplé de dangers multiples.

Phobies

"Je n’arrive plus à dormir profondément parce que j’ai peur que n’arrive un malheur durant son sommeil. Vous savez, les rats sont légion dans ce quartier, et je ne parle pas seulement des petits mammifères rongeurs. Les vagabonds me font davantage frémir que les quadrupèdes.
 Heureusement que les gardiens de voiture du quartier jettent parfois un coup d’œil dans ma direction, la nuit, pour s’assurer que rien ne cloche", indique la SDF sédentarisée.
Pendant que cette miséreuse expose son histoire affligeante, une riveraine de la rue dont elle squatte un bout de trottoir s’arrête à sa hauteur, prend de ses nouvelles et lui glisse quelques pièces de monnaie. " C’est pour toi, Lhajja. Tout à l’heure, ma domestique te descendra un bon petit plat ", dit l’âme charitable. Puis elle se tourne vers moi, se renseigne sur le pourquoi de ma présence auprès de la pauvre vieille et, en prenant bien soin que cette dernière ne l’entende, m’informe (après avoir su que j’étais journaliste) qu’un groupe de personnes chagrinées par ses déboires lui a proposé de la placer dans un hôpital (chose que la SDF s’est bien gardée de me dire).
La rue est elle préférable à l’hôpital ? " Certainement ", considère la principale intéressée. Je suis peut-être pauvre, sans attaches ni futur, mais je ne suis ni folle ni malade. Ma place n’est pas à l’hôpital. Elle est auprès de mon ancien employeur, auprès de celle qui fut ma bienfaitrice, que je considérais comme le seul membre de ma famille et qui, aujourd’hui, est devenue mon bourreau. Si je ne vais pas ailleurs, dans une autre rue par exemple, c’est pour rester à portée d’yeux d’elle. J’espère encore, secrètement, qu’elle change d’avis, qu’elle me récupère ", avoue-t-elle.
A en croire les tenanciers des commerces alentour, ce n’est pas demain la veille qu’une telle chose se produira. Celle qui est responsable des malheurs de cette SDF a déjà engagé une petite bonne pour la remplacer. La misérable du 11 Janvier risque de se faire de vieux os dans la rue.

M.L.



 

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