Acte I :Les dindons de la farce
Casablanca, samedi 26 juillet, 14 heures 30 ; les quatre zigotos à l’affiche sont assis sur les bancs bancals d’un jardin public jouxtant la Communauté Urbaine (voilà pour ce qui est du cadre spatio-temporel).
Vêtus de guenilles, empestant le fauve à un kilomètre à la ronde, défigurés par des années brûlées dans l’enfer de la rue, ce casse-pipes, qui happe, aliène et conduit à leur perte des troupeaux de Marocains misérables sacrifiés (par les autres, tous les autres) sur l’autel du fric, de la compétition implacable, de la société de consommation et de l’accumulation, ils font de la peine à voir et c’est sans doute pour cela que les nombreux badauds font mine de ne pas les remarquer. La misère effraie. Il est à espérer que le prochain maire de Casablanca sera moins couard que ces passants, qu’il daignera jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil (de l’un des balcons de son Hôtel de Ville opulent) en direction de ces miséreux. La bande de SDF a son mot à dire dans le domaine de la politique de proximité :
- « Pour moi, l’État, c’est les flics. C’est la seule autorité à laquelle je suis confronté et je peux dire qu’ils sont teigneux, souvent violents, et peu polis. En plus, ils me piquent souvent mon litron et ça, je supporte pas. Je les insulte et je me retrouve au trou avec la gueule d’un boxeur qui ignore tout des fondamentaux de la garde et qui se retrouve catapulté sur un ring avec Mohammed Ali comme sparring-partner », s’indigne Ali, l’aîné de la bande, la cinquantaine.
- « Pour sûr, reprend Hmed, frère d’Ali, de vingt ans son cadet, les flics nous rudoient. Mais ils ne sont pas les seuls. Je ne me rappelle pas que quelqu’un m’ait jamais adressé un mot gentil. On est des sous-merdes pour tout le monde, même pour toi qui fais mine de t’intéresser à notre sort. Je dis pas ça pour te mettre mal à l’aise. De toute façon, ça nous gênerait que quelqu’un nous considère autrement. On prendrait ça pour de l’hypocrisie ».
- « Arrête, Hmed. Au lieu de t’apitoyer sur notre sort, dis-nous plutôt comment on va faire pour se saouler aujourd’hui. Il est déjà 15 heures et nous n’avons pas un rond en poche. Va falloir se bouger», lance Krimou.
A ce moment-là, Aziz, discret jusque-là (la gueule de bois certainement), se lève, fouille quelques secondes dans ses poches et en sort, radieux, des pièces de monnaie.
- « J’ai là 28 dirhams. C’est l’argent de la consigne des bouteilles de « spéciale » que j’ai dégotées hier dans un squat à Bourgogne. Ça nous fait une bouteille déjà. Allons l’acheter et buvons-la ! On aura alors toute notre tête pour décider de ce qu’on va faire pour se péter la gueule. Vous savez très bien qu’on n’arrive à rien glander sans notre carburant ! », propose-t-il.
Ses trois acolytes et lui-même se lèvent tel un seul homme et prennent le chemin du dépôt d’alcool le plus proche (situé rue Omar Slaoui). Je leur demande si je peux les accompagner ; ils acquiescent.
Acte II : la manche ou l’effraction
Entre le square et l’épicerie, les quatre compagnons d’infortune sont arrivés à « m’extorquer » le prix de deux bouteilles de « Moghrabi » (c’était ça ou le silence radio de leur part, c’est-à-dire l’interruption subite de cette œuvre dramatique), « le litre de vin au meilleur rapport qualité-prix du marché », estime Krimou en pénétrant dans la boutique qui regorge de leurs substances adorées. Les autres restent en dehors du dépôt, à quelques mètres, parce qu’ils n’ignorent pas que les marchands de vins et spiritueux honnissent les incursions des groupes de « chemkaras », bien qu’ils en fassent leurs choux gras.
- « Krimou présente bien. Il a une gueule de beau gosse, n’a guère qu’une seule cicatrice sur le visage et c’est un beau parleur. Il est le plus jeune d’entre nous. Il n’a que 24 ans et c’est pourtant lui qui se charge de nos relations avec le monde externe. C’est lui qui négocie avec les flics, qui fait la manche et qui s’occupe de tous les achats. Nous nous chargeons, pour notre part, des activités délictueuses. Nous chapardons tout ce qui est à notre portée. Nous n’agressons jamais personne. Nous nous contentons du vol par effraction », indique, le plus sérieusement du monde, Ali.
Krimou ressort de la boutique et, tout guilleret, apostrophe ces compagnons :
- « Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression que cette journée démarre plutôt bien. Sans avoir eu à mendier des heures durant, nous nous retrouvons avec de l’alcool à gogo. C’est pas beau, la vie ? »
- « C’est « Lhefla », mais ce n’est que le début. Attendez de voir la suite. C’est notre jour, aujourd’hui », réplique Ali, qui se saisit d’un geste énergique du sachet en plastique noir recelant les bouteilles (c’est lui l’aîné, et donc le chef du groupe) et signifie au membres de sa bande de le devancer. « Je vous rejoindrai au square dans quelques instants. J’ai un truc à régler, avant. Je garde évidemment les bouteilles », ajoute-t-il d’un ton autoritaire.
Aziz essaye de protester : «Je te connais, tu vas tarder et nous laisser sans picole. Garde deux bouteilles et laisse-nous en une au moins, qu’on n’ouvrira que si tu tardes vraiment ». « Me fais pas chier, Aziz. Je serai à vos côtés dans un quart d’heure à tout casser et je n’ai pas envie que vous commenciez les festivités sans moi », rétorque fermement Ali, qui tourne les talons, se met à marcher nonchalamment et lance un « à tout de suite, Aziz » glacial.
Acte III : Mutinerie ?
Pendant le trajet du retour, les trois SDF tentent d’oublier l’attitude, cavalière pour le moins, de leur copain et fredonnent, pour ce faire, des airs du répertoire populaire marocain (des chansonnettes de Bouchaïb El Bidaoui notamment), font les pitres, hèlent et embêtent les gens... Soudain, Krimou commet une série de vesses assourdissantes qui manquèrent de me faire vaciller (je n’ose imaginer ce que cela aurait été si on ne se trouvait pas à l’air libre, si son pet fétide avait été lâché dans un endroit clos). Arrivés au square, ils se dirigent immédiatement vers leur coin de prédilection, derrière les buissons, à l’abri des regards (il est à noter qu’un poste de police se trouve à quelques encablures seulement du lieu où ils se trouvent, dans l’enceinte même du jardin public). Attendant avec impatience le retour de leur chef de file (et des bouteilles, surtout), ils se roulent les pouces, puis se mettent à rouspéter :
- « Toujours à nous dicter ses quatre volontés, ton frangin », lance Aziz à l’endroit de Hmed. Il aurait pu au moins nous expliquer pourquoi il s’est absenté ». « Ça m’agace qu’il se prenne pour le boss du groupe », reprend, illico, Krimou.
Hmed tente de voler au secours de son frère, mais Krimou ne le laisse pas en placer une : « C’est ton frère et nous le sommes aussi. Ali est notre frère à tous, mais depuis quelque temps, il se fait des idées. Il croit qu’il n’est plus tenu de travailler parce qu’il est le plus âgé d’entre nous. Sérieusement, hmida, te rappelles-tu de la dernière fois qu’il a dégoté de l’argent ? Toujours prêt à ingurgiter, jamais disposé à se démener pour se débrouiller du pognon ! ». Hmed baisse les yeux
Le retour d’Ali fait évidemment taire les critiques émises à son égard par les siens. Surtout que leur aîné tant décrié avait manifestement de bonnes raisons de s’absenter. Deux bonnes raisons, en djellabas, qui s’agrippent à chacun de ses bras
Acte IV : La chair et les litrons
Il est 16 heures, quasiment, et il règne dans le square une chaleur suffocante. Deux des quatre compères sont torse-nu. Ali, toujours vêtu de son tee-shirt poisseux, est tout excité. Il sait qu’il a épaté la galerie en se permettant de convier à la fête deux SDF de sexe féminin, pas spécialement belles (particulièrement flétries, abîmées et balafrées, au contraire). « C’est des filles que je fréquentais à la belle époque, lorsque je travaillais à l’auto-école, il y a maintenant une douzaine d’années. On a fait les quatre cents coups ensemble. Je ne les avais plus revues, depuis. Je les ai rencontrées par hasard avant-hier, pendant que vous étiez à la chasse au pognon, et elles m’ont promis qu’elles viendraient s’encanailler avec nous aujourd’hui. Dites, les gars, elles sont pas gentilles et jolies comme tout, Nawal et Chaaibia ? », demande, d’un air moqueur, Ali. Ses camarades trouvent leurs «commensales» apparemment très à leur goût.
Nawal et Chaaibia prennent place aux côtés de leurs pendants masculins et, sans gêne aucune, engagent la conversation avec eux. Pendant ce temps-là, Ali s’affaire à ouvrir la première bouteille et à servir la compagnie dans des gobelets en plastique poussiéreux et déformés, plusieurs fois utilisés.
- « A ta santé, ma belle », dit-il à Nawal en lui tendant son verre et en lui effleurant intentionnellement les doigts.
Son interlocutrice se saisit du verre, l’avale en moins de deux et lui adresse un large sourire de reconnaissance, qui découvre sa mâchoire en ruines. Loin d’être refroidis par ce spectacle, les quatre potes poivrots passent à l’offensive (à outrance) et tentent, sans passer par quatre chemins, d’épingler leurs deux invitées à leur tableau de chasse. A ce petit jeu-là, c’est Krimou qui s’illustre. Même les « chemkarates » âgées et hideuses ont un faible pour les beaux gosses.
Krimou colle de près Chaaibia, qui a un petit quelque chose de son illustre homonyme et qui pourrait facilement être la mère de son amant à venir. Elle semble réjouie et flattée d’avoir hérité du play-boy de la bande et le lui signifie en alternant caresses lascives et bisous langoureux dans le cou ; à la cantonade. Les mâles (pas seulement Krimou) sont chauffés à blanc par le comportement de Chaaibia.
Constatant que l’affaire est définitivement pliée à l’avantage de Krimou, les trois amis se retrouvent en compétition directe, avec Nawal dans la ligne de mire. Pendant 20 minutes d’âpres négociations, elle aurait carrément pu se prendre pour la Bardot de l’époque « Et Dieu créa la femme » (alors qu’elle ressemble plutôt à la BB 2003, version « Scarface »). Elle demande à être servie (la troisième bouteille est pratiquement achevée), fait son intéressante, flirte un peu avec tout le monde et demande bientôt à ces courtisans d’aller chercher d’autres bouteilles (tandis que Krimou et sa « dulcinée » en sont déjà à un stade avancé des préliminaires). Complètement désargentés, Ali, Hmed et Aziz regardent avec insistance dans ma direction, alors que l’apparition de leurs invitées leur avait apparemment fait oublier ma présence. Non disposé à raquer davantage d’argent (les fins de mois difficiles, vous savez ce que c’est!), je cède tout de même à leurs supplications parce qu’il manque encore deux actes à la pièce, que j’imagine les plus palpitants (l’alcool et l’excitation relative à la présence de Nabila et Chaaibia aidant). Trois bouteilles d’eau-de-vie (« mahya ») suffiront certainement à faire atteindre le nirvana à cette troupe d’alcoolos. Les informations se troquent ainsi lorsque l’on a affaire aux miséreux de la rue.
Acte V : La bastonnade
La « mahya » opère instantanément son effet (dévastateur). Il aura, en fait, suffi de quelques tournées gobées « cul sec » et de quelques paroles malheureuses pour que tout s’accélère, pour que ce qui n’était qu’un après-midi paisible de « chemkaras » dégénère en une rixe d’une rare violence, mettant aux prises Ali et Hmed ; des frères qui se tabassent ! Désolant !
L’ambiance était déjà électrique à mon retour du dépôt. Krimou et Chaaibia s’étaient déjà éclipsés, pressés de faire des folies de leur corps. « Il l’a emmenée à notre squat lui faire sa fête », me renseigne Aziz, qui semblait vouloir prendre ses distances par rapport aux trois autres. « Ça sent le roussi, à côté. Ali et Hmed veulent tous deux Nawal et ils ne sont pas disposés à la partager. Je parie que l’empoignade est imminente », ajoute-t-il.
Hmed se rend compte de mon retour. Il beugle qu’il a soif, que j’ai trop tardé, et nous invite, Aziz et moi, à venir les rejoindre. La première bouteille de « Mahya » épanchera sa soif d’enivrement.
Il est 18 heures pétantes et le square où nous nous trouvons croule de monde. Des gosses et des couples, par dizaines, courent et flânent main dans la main respectivement, un peu partout. Les gens passent à quelques mètres de nous et remarquent immanquablement, malgré les bosquets censés nous préserver des regards des curieux et même s’ils font mine de ne pas nous repérer, notre présence et celle des nombreuses bouteilles.
- « J’espère qu’ils ne vont pas ameuter les flics. Je propose que nous prenions la poudre d’escampette. Allons à notre squat , personne ne nous embêtera là-bas. J’y vais avec Nawal et vous nous rejoignez au bout de dix minutes, histoire de faire discret », propose Aziz.
- « C’est qu’il nous prend pour des imbéciles, le frangin. Pourquoi c’est pas moi qui pars avec elle et toi qui nous rejoins ? Krimou me l’a dit tout à l’heure et j’ai bêtement essayé de prendre ta défense : tu te prends pour le chef de cette bande, alors que tu es le plus faible d’entre nous. Tu es peut-être le doyen, mais t’as pas la veine des leaders. T’es qu’un minable ; Comme nous tous. Comme cette pute qui se satisfait de deux ou trois verres en guise d’émoluments. Comme ce journaliste de pacotille qui n’a tellement rien à faire qu’il traîne avec nous un samedi après-midi. Comme tous ces abrutis qui tournent en rond dans ce jardin de merde », vocifère Hmed à l’endroit d’Ali, qui n’apprécie pas le ton employé par son frère, qui l’empoigne avec dextérité par le col de son sweat-shirt et lui expédie un nombre impressionnant de baffes avant que lui ou Aziz n’aient pu intervenir.
Mais Hmed, plus vigoureux, se rebiffe rapidement. Esquivant une énième gifle que comptait lui asséner Ali, il se saisit à son tour de son col rond, échappe à la vigilance d’Aziz qui fait écran entre les deux frères et les implore de recouvrer leur raison, puis décoche rageusement un coup de boule que le nez du « sang de son sang » reçoit de plein fouet.
Ali s’effondre ; son nez pisse le sang. Nawal lance un cri strident et prend ses jambes à son cou, tandis qu’Aziz, que ces événements fâcheux ont, semble-t-il, fait dessoûler, s’escrime à empêcher Hmed de botter les côtes à son frère - pour ma part, je reste pantois, incapable d’amorcer la moindre réaction. La foule commence à s’agglutiner autour d’Ali, complètement K.O. Après avoir raisonné Hmed, Aziz chasse énergiquement les curieux, puis examine l’ampleur des dégâts occasionnés par la puissante « tête » de Hmed. « Ali, Ali, il faut qu’on décampe de là. Les flics vont arriver d’un moment à l’autre », dit-il en tapotant maintes fois la joue de son pote groggy. « Prends une bouteille de vin vide et remplis-la d’eau. Vite ! », ordonne-t-il à Hmed. Ce dernier s’exécute.
Une trombe d’eau en plein visage a suffi pour qu’Ali reprenne ses esprits avant que les forces de l’ordre n’interviennent. Promettant à Hmed de lui faire voir, aussitôt que possible, de quel bois il se chauffe, il s’appuie sur l’épaule d’Aziz et se met à marcher, tête baissée.
Cette scène de repli sonne le glas, pour aujourd’hui, de cette représentation énergique, de cette anthologie de l’absurde et de la misère. Bourrés, les jambes flageolantes, Ali, Hmed et Aziz prennent le chemin de leur squat. Ils comptent évidemment remettre ça le lendemain Ils sont en représentation perpétuelle ; jusqu’à la cirrhose, probablement.
Ali, Krimou et les autres ne boivent pas pour boire, mais pour oublier leur passé peu glorieux, semé d’embûches, ainsi que leur vie pas vraiment folichonne, faite de violences « fratricides » inexplicables notamment. Le drame quotidien de ces quatre SDF (Nawal et Chaaibia sont évidemment logées à la même enseigne) fait passer des œuvres comme « Phèdre » ou « Antigone » pour des vaudevilles aussi « déconnants » que le « Le Père Noël est une ordure » des ineffables membres du « Splendid ».
« Je les vis, je rougis, je pâlis à leur vue (c’est cela, oui) » !
Mehdi Laaboudi