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Prostituées, entre crise conjoncturelle et terreur psychologique L’onde de choc du 16 mai

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Le 16 mai a des allures de révolution. Les meurtres infâmes qui ont été commis ce jour-là ont, en effet, profondément bouleversé la vie sociale : forces de l’ordre déployées un peu partout, adoption éclair de la loi antiterroriste, artères ou lieux - jugés sensibles - barricadés ( bd Moulay Youssef, hôtels, établissements scolaires israélites) … Dans ce contexte pas franchement folichon, l’industrie des loisirs, florissante à Casablanca ces dernières années, bat de l’aile et enregistre des taux de fréquentation en chute libre.
Imane, la vingtaine arrogante, était une prêtresse des temples de la nuit aujourd’hui en crise conjoncturelle. Étoile libertine des nuits olé-olé de la corniche, diva vulgaire pour mâles en mal de tendresse, elle connaît la nuit « casaouie » mieux que quiconque, et en vivait grassement. La folie meurtrière des fondamentalistes de Sidi Moumen l’a privée, momentanément, de son gagne-pain et l’a forcée à retoucher, dans ses grands axes, son style de vie ; par instinct de conservation. Témoignage d’une fille de joie qui déprime grave.

Si le dessein lugubre des islamistes (l’instauration d’un régime taliban dans nos quartiers) a, semble-t-il, été déjoué (les arrestations massives mais ciblées, consécutives au vendredi noir, tendent à le prouver), il n’en demeure pas moins que les kamikazes ont semé la terreur dans Casablanca. Par instinct de conservation, Imane, comme beaucoup de ses consœurs négociantes en chair, a déserté ses lieux de travail, ne s’habille plus aussi sexy et en est réduite à tapiner pour subsister.
Là voilà tombée de haut, elle qui faisait tomber les clients fortunés comme des mouches dans des endroits sélects de la ville. Cette habituée des boîtes de nuit, qui y « commercialisait » des nuitées « hot » à 300, 500 et parfois même 1000 DH, se contente, depuis près de dix jours, de maigres émoluments négociés, au forceps, sur les trottoirs casablancais ; guère plus de 100 balles la passe !
Sur le boulevard du 11 janvier, en cet après-midi de juin, la belle dévergondée dodeline des fesses, fait les cent pas et racole inlassablement les automobilistes. D’autres gonzesses, plus âgées et moins jolies s’évertuent elles aussi à attirer des clients, mais tous les automobilistes ne semblent avoir d’yeux que pour Imane. Elle porte une djellaba très courte qui épouse exagérément ses formes avantageuses et permet de ne rien perdre du galbe de ses jambes.
De prime abord, il semble que le vendredi noir n’ait pas entamé sa volonté de vivre de ses atouts physiques. En fait, si la menace terroriste ne l’a pas conduite à renoncer totalement à ses activités libidineuses, elle précise néanmoins qu’elle ne s’aventurera pas de sitôt dans les anciens lieux de ses exploits. « J’étais en train de me saouler la gueule dans le bar d’un hôtel très proche de l’hôtel Farah, en compagnie d’autres filles et de deux clients pleins aux as lorsque l’attentat suicide y a eu lieu. J’ai eu la peur de ma vie et je n’oublierai jamais le bruit de la déflagration ni la forte odeur de poudre… », explique, atterrée, Imane.
Des salons feutrés au tapinage
La prostituée prolixe ne s’est pas retrouvée par hasard sur le trottoir du 11 janvier. Elle dit que c’est une amie proxénète qui lui a tendu la perche alors qu’elle végétait chez elle. « Après les attentats, j’ai passé près d’un mois chez moi, en pyjama. Mes clients les plus dévoués m’appelaient à longueur de journée, mais je déclinais toutes leurs invitations. Je ne me suis décidée à reprendre du service que parce qu’il fallait bien que je me nourrisse et que j’aide ma famille à boucler les fins de mois difficiles », lance-t-elle.
De son sac, tout en parlant, elle extrait un petit album photos et exhibe fièrement quelques-unes d’entre elles dans lesquelles elle évolue en boîte de nuit, à peine vêtue. Sur une photo en particulier, Imane est encore plus aguichante et sexy que si elle était en tenue d’Eve. Arborant un body et une jupe minimalistes, elle y danse en compagnie d’un client (visiblement du Moyen-Orient) sur la piste de quelque boîte de nuit. Sa tenue vestimentaire post-16 mai contraste donc clairement avec les quelques centimètres carrés dont elle s’attifait avant les regrettables événements de Casablanca. « J’ai des dizaines de tenues de soirée que je ne mets plus. Décolletés, bodys à dos découvert, jupes micro… Actuellement, je ne porte plus que cette djellaba parce que je crains d’être la proie, dans la rue, des invectives des barbus », indique-t-elle.
Imane s’estime en sécurité sur le boulevard du 11 janvier. Elle précise que les estafettes de police passent à longueur de journée devant le coin de trottoir qu’elle squatte. « Après une journée de travail, je monte dans le premier taxi vide qui se manifeste, direction mon domicile. Ainsi, je ne m’expose presque pas à la haine des terroristes », estime-t-elle. Bien avant le 16 mai, elle dit avoir été inquiétée, au plus profond d’elle-même, par les découvertes de corps dépecés de jeunes filles : « Toutes ces pauvres filles étaient des prostituées, je suis prête à y mettre ma main au feu ». 
Imane a été tellement remuée par les attentats terroristes qu’elle dit refuser catégoriquement de suivre ses clients chez eux. Selon elle, un islamiste pourrait très bien raser son pelage, se mettre sur son trente et un et se faire passer pour un client afin de piéger une prostituée. « Je préfère coucher avec mes clients dans un hôtel juste à côté. Le propriétaire de cet hôtel de passe connaît toutes les filles du secteur et est prêt à intervenir, fougueusement, au moindre esclandre », ajoute la jeune péripatéticienne tout en grillant nerveusement une blonde américaine (dont le filtre est badigeonné de rouge à lèvres).
Malgré ces appréhensions, Imane tient à préciser qu’elle n’est pas spécialement paranoïaque, qu’elle a des raisons de craindre pour sa vie et que, dans sa profession, d’aucunes font montre de plus de précautions. « J’ai des copines qui n’ont pas cherché à avoir de clients depuis la mi-mai. Je connais même une pro qui habite un quartier limitrophe de Sidi Moumen et qui a décidé de porter le voile pour ne pas susciter les foudres de ses nombreux voisins barbus. Elle ne l’ôte qu’une fois sur le trottoir du boulevard d’Anfa », ergote-t-elle pour prouver qu’elle n’est pas un cas isolé.
D’après elle, d’aucunes ont carrément mis les voiles et sont allées tenter leur chance dans des villes jugées moins dangereuses que Casablanca, à Marrakech, Agadir ou encore Tanger. Imane dit prier pour que les terroristes potentiels soient tous démasqués et écroués. Elle souhaite, tout autant que les tenanciers des bars, pubs, boîtes de nuit, hôtels…., que la nuit casablancaise retrouve sa légèreté, perdue dans des circonstances effroyables, un vendredi soir de mai.
Merci
les flics
« C’est bizarre, mais les gens que je détestais le plus auparavant, les flics, qui nous faisaient la chasse et nous extorquaient une partie du fruit de notre dur labeur, sont devenus, à mes yeux, des héros, les seules personnes capables de nous protéger de la menace terroriste et de rétablir la paix sociale », dit-elle, amusée, en guise de conclusion. Les terroristes l’ont forcée à tapiner ; elle espère que les forces de l’ordre, en démantelant les groupuscules terroristes et en empêchant que d’autres attentats se produisent, lui permettront de reprendre du grade et de fréquenter à nouveau les ambiances feutrées et sensuelles des boîtes de nuit de Casa.

Mehdi Laaboudi



 

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