Casablanca, un caniculaire jour de juin, dans la pénombre (heureuse) d’un bar du centre ville. X. est assis à une table, en compagnie d’une jeunette en djellaba qu’il somme, sans ambages, de dégager dès qu’il me voit pénétrer dans le bar. Elégamment vêtu, il porte un verre de whisky à la main et une cigarette à l’autre. “ C’est à cause du tabac que je me suis retrouvé dans une cellule et à cause de l’alcool que je me retrouve aujourd’hui dans de beaux draps ”, commente-t-il en présentant ses deux mains tout en prenant bien le soin de vérifier que personne ne tend l’oreille dans les tables alentour.
X. prend très au sérieux sa condamnation à mort par des “ imams ” de Oukacha. “ C’est gens-là ne rigolent pas. Ils sont déterminés, violents et ont une soif inextinguible de sang. Voyez ce qu’ils ont commis le 16 mai à Casa. Tuer n’est pas une grosse affaire pour eux. Déjà, dans le pavillon dans lequel j’étais emprisonné, ils faisaient montre d’une rare agressivité à l’égard de ceux qui refusaient d’épouser leur cause. J’ai été roué de coups à maintes reprises durant mon séjour à l’ombre parce que je ne voulais pas faire courbette à tout bout de champ, mais aussi parce que je buvais de l’alcool et fumais du cannabis. Sérieusement, lorsqu’un ami à moi, encore incarcéré, m’a prévenu de l’existence d’une fatwa réclamant mon élimination physique, j’ai tout de suite songé à déguerpir de Casa, à aller me réfugier du côté de Laâyoune, auprès de mes proches. Je ne l’ai pas encore fait, car il est des choses que je devais régler au préalable, mais cela ne saurait tarder. Encore quelques jours à tenir et je quitte cette ville, franchement trop dangereuse pour moi”.
Mais comment donc des barbus claustrés sont-ils en mesure d’exécuter une fatwa visant une personne libre ? “Dès que l’un des leurs est relaxé, sa préoccupation première est d’accomplir les consignes sacrées émises par ses supérieurs idéologiques”, estime X., qui avoue être pris d’une très vive sensation de panique à chaque fois qu’il croise un barbu dans la rue. “Je vois des assassins potentiels à chaque coin de rue et, subséquemment, je ne me promène presque plus dans Casa. Hormis mon domicile, les seuls endroits que je foule depuis mon affranchissement sont les bars populaires. Là, au moins, je me considère en sécurité, les islamistes n’étant, en général, pas friands de tels tripots”.
Voilà un homme, jeté au trou du fait d’un crime commun, qui se retrouve condamné à mort, à sa sortie des geôles. Comment est-ce arrivé ? Quel péché capital X. a-t-il commis pour provoquer une fatwa? Le principal intéressé donne sa version des choses. “A Oukacha, durant mes premiers jours, j’ai été contacté par des barbus, tout sourire, qui m’ont offert leur protection et leur amitié. La prison est un environnement détestable, disaient-ils, et les matons des bêtes ignobles qu’il faut craindre. Ils m’ont expliqué qu’ils pouvaient empêcher que des détenus vicelards s’en prennent à moi. Parce que je n’ignorais pas que les viols homosexuels étaient une pratique courante en taule, j’ai entendu leurs propos et saisi, avec empressement, la main qu’ils me tendaient. Je me suis accroché, corps et âme, à la première bouée qu’on me jetait. N’est ce pas bien normal ?”.
“Ainsi, j’ai fricoté avec les fondamentalistes lors de mes premiers mois en taule. On se réunissait dès qu’on le pouvait et j’ai assisté à moult réunions durant lesquelles étaient arrêtées les listes des taulards qui devaient être passés à tabac, pour donner l’exemple aux autres et les pousser à rejoindre nos rangs. Un jour, alors que, pour la première fois, j’étais investi par un des guides spirituels d’Oukacha d’une mission consistant à châtier un détenu, j’ai décidé de rompre avec les barbus et d’intégrer un autre clan, moins poilu, précisément celui de la personne que je devais corriger. Les islamistes n’ont pas accepté ma défection et m’en ont fait voir des vertes et des pas mûres. A quatre reprises, ils m’ont refait le portrait et je garde de ces épisodes de terribles stigmates”, lance-t-il en dévoilant une partie de son dos, tout cabossé, pour appuyer son argumentaire.
Après quelques passages à l’infirmerie, X. a décidé, d’un commun accord avec d’autres captifs, dans le dessein de se venger, de résister aux assauts des barbus. Il dit avoir été à l’origine de l’établissement d’une espèce de milice dont le mot d’ordre était l’éradication pure et simple de la menace islamiste dans l’univers carcéral. “ Notre premier objectif était de gripper la politique d’embrigadement des islamistes. Lorsque de nouveaux détenus étaient envoyés à Oukacha, nous les contactions avant que ne s’en chargent les fondamentalistes et les prenions sous notre houlette. Nous fomentions également des expéditions punitives visant à punir les barbus les plus violents et pratiquions, sans état d’âme, la délation auprès des gardiens, bien contents de nous voir punir ces bigots malhonnêtes. Nous sommes arrivés à semer la terreur dans les rangs de ceux qui se croyaient spécialistes du genre. Chaque jour apportait son lot de blessés chez les barbus. Après quelques mois d’actions violentes, nous avons réussi à faire reculer les islamistes, alors que nos rangs grossissaient. J’ai logiquement fait l’objet d’une fatwa parce que j’étais un des membres les plus actifs du groupe anti-islamiste ”, explique-t-il.
Ce que raconte X. paraît abracadabrant. S’il est, à la limite, envisageable que des islamistes (prisonniers de droit commun, les fondamentalistes arrêtés pour des prêches ou des propos poussant à la violence étant écroués dans des geôles spécifiques, à Temara notamment) s’organisent en bande en prison, qu’ils tentent d’y faire régner leur loi, ce qui l’est beaucoup moins est cette sorte de guerre des clans que X. décrit avec précision (et dont il dit avoir été l’un des instigateurs). Oukacha, cet établissement pénitentiaire tellement réputé, est-il vide de geôliers ? N’y a-t-il donc personne pour encadrer les prisonniers, pour les empêcher de faire leur micmac ?
“Que voulez-vous que les gardiens fassent ? Eux aussi subissent le terrorisme psychologique des islamistes. Tous les matons proviennent de quartiers populaires, de quartiers où le voisinage est au courant de la profession qu’ils exercent et où les islamistes sont légion. Un beau jour, j’ai vu, de mes propres yeux, un chef islamiste menacer un gardien. Il lui a dit, texto, qu’il savait très bien où il créchait et qu’il lui enverrait des potes à lui s’il ne fermait pas les yeux sur ce qui se tramait au niveau du pavillon. Non, les matons n’y peuvent rien. Le seul moyen de juguler le fondamentalisme en prison est d’ouvrir à nouveau les Derb Moulay Chrif , Tazmamart, etc, et d’y faire interner tous les barbus qui peuplent les prisons”, vocifère le “condamné à mort”, qui boit une dernière rasade de whisky “on the rocks”, règle l’addition et sort du bistrot en rasant les murs. Il hèle ensuite un taxi et s’y engouffre promptement pour aller se terrer chez lui. Malgré la clémence royale, la grâce dont il a bénéficié, X. n’est pas tout à fait libre.
M.L.